Chapitre 8 : Un cadeau attentionné
Extrait du règlement de la bibliothèque de l’Académie de Paeonia
(Rappel annuel vivement encouragé par Madame Mortepage)
Extrait de l’Article 1 : Inscription et emprunt
“Chaque nom, chaque date et chaque volume emprunté doivent être consignés dans le registre officiel. L’oubli de l’inscription sera sanctionné par une restriction temporaire d’accès.”
Une semaine passa rapidement pour Rose, qui s’habitua peu à peu à sa nouvelle routine à l’Académie. Chaque matin, elle se préparait en se réveillant grâce à la sonnerie de son réveil. Elle avait appris qu’obéir aux premiers sons lui valait les éloges du cadran, tandis que tout retard déclenchait de sombres prédictions pour la journée : une perspective qui la poussait généralement à se hâter.
Au petit déjeuner, elle retrouvait ses amies, Jade et Emilie, désormais régulièrement rejointes par Elior, Zéphir, Capucin et Charlie. Leur présence apportait une joyeuse agitation à leur table, surtout celle de Capucin, intenable et doté d’une espièglerie à toute épreuve.
Rose n’arrivait pas encore à bien se repérer dans le château, mais trouvait toujours quelqu’un pour l’accompagner. Capucin se portait d’ailleurs très souvent volontaire pour l’escorter jusqu’à ses salles de cours, même lorsqu’elle connaissait déjà le chemin. En sa compagnie, il semblait étrangement plus posé.
— Nerveuse ? lui demanda-t-il alors qu’ils s’arrêtaient devant sa salle de classe.
Ils étaient arrivés devant la porte de son prochain cours, où un petit attroupement s’était déjà formé.
— Oui, un peu, avoua Rose. Je crois que je ne suis pas très douée pour les antidotes, soupira-t-elle.
Elle était gênée d’admettre que, depuis son arrivée, elle avait réalisé à quel point elle n’était pas à la hauteur. Certes, elle avait intégré l’année en cours de route, mais elle avait l’impression d’être constamment à la traîne. Chaque jour, sa frustration grandissait face à son manque de progrès, surtout lorsqu’elle se comparait aux autres élèves, qui semblaient tout comprendre immédiatement.
Pour ne rien arranger, le professeur Poirier ne commentait jamais son travail, se contentant de détourner le regard face à ses créations insuffisantes.
— Je suis sûr que ça va s’arranger, la rassura Capucin. Tu vas t’améliorer.
Puis, reculant de quelques pas :
— Mais rends-moi un service… Si tu me trouves empoisonné au détour d’un couloir, surtout… ne me soigne pas.
Il lui adressa un clin d’œil avant de s’élancer vers son cours pour ne pas être en retard.
Deux semaines après son arrivée à l’Académie, ses amis lui firent découvrir la bibliothèque. Celle-ci se révéla être la plus somptueuse que Rose ait jamais vue. Occupant une grande partie du premier étage, les étagères s’élevaient jusqu’au plafond, et d’immenses échelles permettaient d’atteindre les niveaux supérieurs.
Des tables de travail étaient dispersées un peu partout, ainsi que des canapés invitant à la lecture. L’endroit aurait été idyllique si la bibliothécaire ne passait pas son temps à soupirer entre les rayonnages. Elle surveillait attentivement les élèves, craignant qu’ils n’abîment ses précieux ouvrages.
Les élèves s’y rendaient souvent le soir pour faire leurs devoirs, et Rose accompagnait maintenant régulièrement Jade et Emilie. Parfois, les garçons et Charlie les rejoignaient, mais l’ambiance devenait alors beaucoup moins studieuse.
Rose dut se rendre à l’évidence : Régis avait raison. Le temps passait à toute vitesse ici.
Le Conseil n’avait donné aucun signe de vie. Rose avait tenté d’interroger Maël à ce sujet, mais il demeurait introuvable. Quant aux professeurs, ils lui avaient simplement répondu que le Conseil reviendrait vers elle en temps voulu.
Elle se demandait souvent si ses mauvais résultats remontaient jusqu’aux conseillers et si l’on pourrait lui demander de quitter l’Académie à tout moment. Elle avait entendu les premières années se plaindre de la difficulté des admissions, et une compétition dont elle semblait exclue semblait se jouer entre eux. Peut-être était-elle tellement en retard que personne ne la considérait comme une rivale.
— Tu en penses quoi, Rose ? demanda Jade, interrompant ses pensées.
— De ? répondit Rose, distraite.
Les trois jeunes filles étaient assises à la bibliothèque, chuchotant pour éviter les réprimandes de la bibliothécaire.
— Je disais que le bal de fin d’année approche, reprit Jade en soupirant devant l’inattention de son amie. Ce serait bien qu’on aille chercher nos robes le week-end prochain au village. Je tiens à être superbe. Les marchands itinérants sont arrivés hier. Nous pourrions trouver tout ce qu’il nous faut… à condition d’être les premières.
— Ça semble être une bonne idée, répondit Rose en se recentrant sur la conversation. Comment peut-on sortir de l’Académie ?
— Il suffit de prévenir Régis, expliqua Emilie. On a un laissez-passer en troisième année et je suis sure qu’il ne verra pas d’objections à ce que tu viennes avec nous puisqu’on reste dans le village.
Elles commencèrent à établir une liste de ce dont elles auraient besoin.
— En quoi consiste exactement ce bal ? demanda Rose en feuilletant son manuel d’histoire.
Chaque leçon avec Monsieur Levy la passionnait. L’histoire de Paeonia et des cités environnantes lui donnait l’impression de suivre un roman d’aventure. L’histoire de l’Académie, en particulier, retenait toute son attention. Elle avait tenté d’en apprendre davantage sur l’un des fondateurs, Auguste Follet, mais les ouvrages à son sujet restaient rares.
— Le bal de l’entre-deux-cours, lui répondit Émilie. Ça marque le milieu de l’année et permet à chacun de rentrer revoir sa famille.
Plus tard, les jeunes filles quittèrent la bibliothèque, les bras chargés de livres. La bibliothécaire nota soigneusement toutes les références et leur état général, avant de les laisser partir avec un regard mêlé de regret et d’inquiétude.
— Pourquoi faire ce métier si elle ne veut jamais prêter ses livres ? se plaignit Emilie. Elle devrait trouver un autre hobby et laisser tranquilles les honnêtes emprunteurs.
Jade haussa un sourcil en souriant.
— Tu penses vraiment faire partie des “honnêtes emprunteurs” ? plaisanta-t-elle. Avoue qu’elle a parfois raison de se méfier.
— La dernière fois, c’était un concours de circonstances ! se défendit Emilie. Si ce lézard ne m’avait pas sauté dessus pendant que je lisais dans le parc… je n’aurais pas paniqué et refermé le livre sur lui. Ça a laissé une horrible trace verte et gluante, ajouta-t-elle en grimaçant.
— Madame Mortepage a hurlé jusque dans le couloir, confirma Jade. Elle a failli faire une crise cardiaque.
Elles atteignirent le couloir menant à leur dortoir. De loin, elles aperçurent un homme de grande taille, presque confondu avec la pierre du mur.
Quand Maël les remarqua, son regard doré se posa aussitôt sur Rose.
Il n’avait nul besoin de mots pour faire comprendre qu’il l’attendait et que les autres n’étaient pas invitées à rester.
Jade et Emilie échangèrent un regard excité, laissant Rose mortifiée. Elle avait compris que les membres de l’Élite occupaient une place à part à l’Académie et être vu en leur compagnie était considéré comme un honneur.
— Bon… à tout à l’heure, Rose, murmura Jade en entraînant Emilie.
Rose se retrouva seule face à Maël. Il jeta un regard autour de lui pour s’assurer qu’ils étaient bien seuls, puis posa un sac en toile à ses pieds.
C’était seulement la deuxième fois depuis son arrivée qu’ils se parlaient réellement, songea Rose, remarquant son hésitation.
— Je ne voulais pas t’embêter, dit-il, mais j’ai été absent quelques jours… et je voulais savoir comment tu allais.
— Merci… répondit-elle, troublée.
— Je suis rentrée chez ma mère hier, poursuivit-il. Elle m’a dit qu’elle avait reçu de la visite. Et j’ai immédiatement pensé à toi.
Le regard de Rose glissa vers le sac, qui remuait légèrement.
— Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? demanda-t-elle en reculant d’un pas.
— Le chat que tu m’avais décrit. Un gros matou noir, dodu. Il semble avoir traversé le Grand Roncier en même temps que toi. Il a suivi ta trace…
Ma mère lui a donné de la nourriture, ajouta-t-il. J’ai pensé que tu serais plus à l’aise avec lui. Moins seule.
— C’est… le gros matou ? murmura Rose, stupéfaite.
— Il n’a pas été facile à attraper, admit Maël. Ouvre le sac directement dans ta chambre. Et… les animaux sont interdits ici.
Rose serra le sac contre elle.
— Merci beaucoup… souffla-t-elle. Je… je n’arrive pas à y croire.
Maël hocha brièvement la tête, puis s’éloigna, la démarche raide.
De son côté, Rose s’empressa de franchir la porte des dortoirs qui la salua chaleureusement et sembla légèrement offensée quand elle ne répondit pas. Elle gravit à toute allure la volée de marches qui la séparaient de sa chambre et pressa la poignée de sa porte pour y pénétrer.
Sur la poignée, une nouvelle inscription était gravée :
« Un cadeau interdit ? J’ai toujours aimé garder les secrets. »
Elle entra et ouvrit le sac sur son lit. Un gros matou en jaillit, le poil hérissé par l’électricité statique. Après avoir inspecté la pièce d’un air méfiant, il vint finalement réclamer des caresses.
Rose ferma les yeux en plongeant ses doigts dans sa fourrure.
Pour la première fois depuis son arrivée, elle se sentit un peu chez elle.
Un peu plus tard, Emilie et Jade firent irruption dans la chambre.
— Qu’est-ce que voulait Maël ? demanda Jade avant de s’illuminer en voyant le chat.
— Qui est ce petit compagnon ? s’étonna Emilie.
Rose leur raconta tout sur le petit mammifère.
— C'est fou qu'il ait réussi à me retrouver, ajouta-t-elle.
— Les animaux ont parfois des intuitions surprenantes, observa Emilie.
— C’est noble de la part de Maël, murmura Jade. Surtout que c’est interdit… et que l’Élite respecte strictement le règlement.
— Que fait exactement l’Élite ? demanda Rose.
— Ils sont à part, expliqua Jade avec admiration. Ce sont les élèves les plus brillants. Ils s’entraînent dans tous les domaines pour exceller et accomplissent des missions pour le Conseil. Les meilleurs peuvent même y siéger un jour.
Rose ouvrit la fenêtre, pensive.
— Allons manger, proposa Emilie. Toutes ces gratouilles à ton chat m’ont donné faim !

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