Chapitre 9 : Clair de lune
Archives d’Istéria
Extrait du Codex des Ames liées
“On dit qu’entre un protecteur et celui qu’il garde naît un fil invisible, plus fort que le serment des hommes et plus secret que les serments des dieux.”
Encore une semaine s’était écoulée.
Comme convenu, Jade, Emilie et Rose s’organisèrent pour sortir en ville à la fin de la semaine afin de trouver leur tenue de bal. Rose, qui avait suivi cette affaire de loin, se laissa entraîner par l’enthousiasme de ses amies et leur demanda où elle pouvait trouver Régis, le concierge de l’École.
— Tu le trouveras dans le bureau sous l’escalier du hall, la renseigna Emilie. Je peux t’accompagner si tu veux.
Après son dernier cours de la journée, Rose profita d’être seule et se rendit devant le bureau de Régis. Elle frappa trois coups à la porte.
Elle aimait beaucoup Jade et Emilie, mais parfois elle avait l’impression d’être constamment entourée. Elle n’était presque jamais seule, hormis dans sa chambre.
Personne ne répondit. Elle réitéra son geste et attendit plusieurs secondes. Le couloir était désert : tous les élèves semblaient être retournés dans les dortoirs pour se préparer pour le repas du soir.
Impatiente, Rose tourna la poignée et entra dans le bureau du concierge. La pièce était faiblement éclairée, mais elle distingua deux marches à descendre. Elle referma la porte derrière elle, puis descendit l’escalier.
L’espace était exigu et peinait à contenir une petite bibliothèque où étaient rangées plusieurs reliures. Sur le côté, on avait réussi à faire entrer un petit bureau en bois sur lequel reposait tristement une lampe rococo au charme désuet.
Rose décida d’attendre Régis à l’intérieur et s’installa sur un tabouret. Son regard balaya la pièce. Dans un coin du mur était accrochée une grande tapisserie représentant une femme magnifique, vêtue d’une robe pourpre et coiffée d’un chapeau tressé. À sa gauche se tenait une femme d’apparence plus modeste, lui présentant des rouleaux de tissus aux mille couleurs.
Rose s’approcha pour examiner le tissage de plus près, mais elle buta contre une chaise et trébucha. Elle tenta de se rattraper à la tapisserie, mais celle-ci céda, et elle bascula derrière.
Lorsqu’elle se releva, elle s’aperçut qu’elle se trouvait derrière la broderie, qui dissimulait un mince passage sombre.
Curieuse, elle s’apprêtait à explorer les lieux quand des voix retentirent derrière la porte. Rose remit précipitamment la tapisserie en place et se repositionna devant le bureau.
Au moment où elle atteignait l’entrée, la porte s’ouvrit à la volée et Régis descendit les marches, les sourcils arqués d’étonnement.
— Rose ? s’enquit-il, surpris.
— Je souhaitais vous voir concernant ma bourse d’étude, répondit-elle rapidement, espérant que sa voix ne la trahissait pas. Est-ce que je peux en disposer comme je le souhaite ? Tout le monde se rend en ville demain pour acheter des vêtements pour le bal…
— Hum… je crains que la bourse octroyée ne puisse être utilisée à cette fin, mais uniquement dans un but pédagogique : livres, crayons, papier… expliqua-t-il, d’un air désolé.
— Ce n’est pas grave. C’était juste une idée, dit-elle en reculant déjà vers la porte. Désolée de vous avoir dérangé.
Elle referma la porte sur le regard compatissant de Régis.
Le premier jour du week-end arriva, permettant aux élèves de troisième année de se rendre en ville et à la grande surprise de Rose elle fut autorisée à suivre ses amies. Le village entier semblait s’être transformé en un vaste marché : une multitude d’étals et de marchands occupaient les rues. Il y en avait pour tous les goûts : épices, tissus, graines, épiceries salées et sucrées, poterie, maroquinerie…
Les jeunes filles s’arrêtèrent devant un stand où plusieurs camarades de Jade et Emilie étaient déjà attroupées. Elles durent jouer des coudes pour accéder aux étoffes.
Quelques minutes plus tard, Jade choisit un tissu vert, Emilie un rose.
Elles proposèrent à Rose de lui acheter l’étoffe qui lui plairait, mais celle-ci refusa. Elle ne voulait pas qu’elles dépensent de l’argent pour elle, craignant de ne pas pouvoir rembourser.
— Mais regarde cette étoffe ! protesta Jade en lui fourrant le tissu dans les mains. Il irait parfaitement avec tes yeux.
Devant son refus, elle reposa le tissu, dépitée.
Elles se rendirent ensuite chez le tailleur pour faire confectionner leurs tenues, puis trouvèrent leurs souliers - Jade insistant pour essayer presque toutes les paires du magasin - avant de reprendre la direction de l’Académie.
En passant devant la maison de Maël, Rose ne put s’empêcher de ressentir un pincement au cœur en repensant à son arrivée et à la nouvelle vie qui avait commencé.
— Je m’occuperai aussi des masques, ce sera parfait ! s’exclama Emilie, ravie.
Après le repas du soir, Rose remonta dans sa chambre. Elle chercha son gros matou du regard, mais celui-ci était introuvable.
Un frisson d’inquiétude la parcourut tandis qu’elle inspectait chaque recoin de la pièce. Son regard s’arrêta sur la fenêtre, restée entrebâillée.
Le cœur battant, elle s’approcha et se pencha au-dessus de la rambarde. Les moulures sculptées offraient de larges rebords sur lesquels son chat aurait pu se risquer.
Une grimace de consternation se dessina sur son visage. Descendre, peut-être… mais remonter serait une autre histoire. Résignée, elle enfila un pull par-dessus sa tunique de nuit et quitta discrètement sa chambre, descendant l’escalier sur la pointe des pieds.
La tour abritait une pièce commune où les filles pouvaient se retrouver à toute heure, tant qu’elles évitaient Madame Fouquet. Le silence régnait : tout le monde devait dormir.
Elle se risqua dans les couloirs et atteignit le hall et tenta d’ouvrir la porte menant aux jardins : verrouillée.
Une exclamation étouffée lui échappa.
Soudain, des bruits de pas résonnèrent. Rose se précipita dans la loge du concierge.
À travers la fente, elle aperçut Madame Fouquet tenant fermement un garçon et une fille par le bras.
— Pas de fricotage dans les couloirs la nuit ! tonna-t-elle. Pas de fricotage tout court d’ailleurs !
— Je souhaitais juste… commençait à vouloir expliquer le garçon.
— Oh, je sais très bien ce que vous souhaitiez faire petit malotru, l’interrompit Madame Fouquet dont les yeux flamboyaient dans la lumière tamisée en les emmenant en direction de son bureau.
Rose attendit quelques secondes et se rendit de nouveau à pas de loup devant la porte car elle venait de penser à une chose. Lorsqu’elle posa la main sur la poignée, elle entendit le déclic du verrou et pu sortir. Elle eut envie de rire à la fois de soulagement et de peur.
Elle contourna le château en appelant doucement son chat… quand une douleur fulgurante traversa son bras.
Elle se retourna : Maël la tenait fermement.
— Qu’est-ce que tu fiches ici ? gronda-t-il.
— Tu me fais mal, souffla Rose en se dégageant.
Il la lâcha aussitôt, surpris de sa propre force.
— Tu ne peux pas sortir la nuit ! dit-il, inquiet.
— Et toi, qu’est-ce que tu fais dehors ? répliqua-t-elle.
— Je… m’exerce.
— Bien sûr, ironisa-t-elle. Un footing nocturne, quoi de plus normal ?
Maël s’humecta les lèvres. Il semblait soudainement réaliser la tenue dans laquelle Rose se trouvait.
— Eh bien, Mademoiselle Delacroix… lança une voix sèche derrière elle.
Rose se retourna et se retrouva face à un homme qu’elle n’avait encore jamais vu. Il portait la tenue sombre des enseignants de l’Académie, impeccablement ajustée, et son regard sévère, encadré par des cheveux bruns coupés court, lui donna aussitôt l’envie de disparaitre sous terre.
— Vous serez désormais de retenue à durée indéterminée pour toutes mes prochaines séances, déclara-t-il d’une voix froide, sans lui laisser le temps de répondre. Vous semblez porter un grand intérêt à mes cours… ajouta-t-il avec une pointe d’ironie à peine voilée. Je suis extrêmement flatté. Vous aurez donc l’occasion de vous exercer intensément... avec moi.
***
— Que s’est-il passé après ? demanda Emilie en grimaçant.
— Il a appelé Diane afin qu’elle me raccompagne jusque dans ma chambre, répondit lugubrement Rose en posant ses coudes sur la table du réfectoire où elles se trouvaient. Elle ne m’a pas adressé un mot pendant tout le trajet et semblait plutôt insatisfaite de devoir jouer les chaperons, si tu veux mon avis.
Lorsqu’elle eut atteint sa chambre, la porte s’était chargée de lui transmettre l’information que personne n’avait pris la peine de lui donner. Les lettres glissèrent à la surface de la poignée et s’y inscrivirent d’elles-mêmes, avec une lenteur presque ostentatoire, comme si l’objet savourait l’instant :
Il existe d'autres manières de rencontrer le professeur Grimal : Professeur d'exercices d'initiation aux combats.
Rose referma la porte derrière elle avec une moue contrariée, peu sensible à l’humour douteux de la poignée.
Le plus ironique, bien sûr, était que le gros matou ne se trouvait pas du tout dans les jardins, mais installé confortablement sur une étagère de sa penderie, en train de roupiller de tout son soûl, trop flemmard pour répondre à ses appels. Cet empoté avait dû se remplir le ventre avec les restes qu’Emilie lui donnait, elle qui s’était prise d’affection pour ses miaulements.
— Alors, on se balade dans les jardins en pyjama maintenant ? s’enquit Capucin en déposant son plateau à côté des leurs.
— Comment es-tu au courant ? lui demanda Emilie.
— Tout le monde est au courant de la retenue de Rose avec le professeur Grimal grâce aux portes, expliqua Capucin en enjambant une chaise pour s’asseoir. Elles sont très bavardes quand elles en ont envie. Quand est ta première séance ?
— Cette nuit, répondit Rose, maussade, en donnant des coups de fourchette incertains dans ses œufs brouillés, le cœur au bord des lèvres.
— Tu aurais dû venir me voir dans ma chambre, lui reprocha presque Jade. Je sais qu’ils s’entraînent à cette heure-là. J’aurais pu y aller à ta place.
— C’est mon chat, la contredit Rose. C’était normal que j’y aille.
Jade se pinça les lèvres comme si elle voulait ajouter quelque chose, mais finit par baisser les yeux sur son assiette.
La journée de cours passa rapidement, et son irritabilité ne cessa de croître au fil des heures.
Le soir venu, elle attendit à l’extérieur, près de la tour Ouest, le début de sa première heure de retenue, avec une furieuse envie de disparaître sous terre. Personne n’avait été capable de lui expliquer en quoi consisterait cette punition, mais la simple évocation de celle-ci semblait glacer le sang de tous les élèves.
— Tiens, la nouvelle, lui lança un jeune homme en sortant du hall pour lui tendre un sac en toile.
Elle essaya de ne pas se laisser déséquilibrer par le poids en prenant le bagage dans ses bras. Puis elle le suivit vers des arbres à la lisière du jardin.
Ils s’enfoncèrent dans les fourrés jusqu’à déboucher dans une clairière entièrement dégagée, où attendaient déjà plusieurs élèves. Ici, le feuillage formait un rempart naturel, étouffant tous les bruits provenant du château.
— Commençons, dit la voix froide et parfaitement reconnaissable du professeur Grimal.

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