Chapitre 10 : L’entrainement façon Grimal

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Extrait du journal intime de Eram Frage

“ Jamais je n’ai été aussi conscient de mes propres limites.

Aujourd’hui, j’ai vu le professeur Grimal à l’œuvre. Je savais qu’il était redouté, mais rien ne m’avait préparé à ça. Chaque mouvement qu’il faisait semblait mesurer, peser, et calculer des siècles d’expérience.

Je doute de pouvoir atteindre ne serait-ce qu’un dixième de ses compétences si je parviens un jour à entrer dans l’Élite. Et pourtant… il y a une part de moi qui brûle d’envie de tenter. De me rapprocher, même un peu, de cette perfection.”

Il n’avait pas fait le moindre bruit en arrivant, parfaitement silencieux, tel un félin chassant sa proie.

— Les combats peuvent commencer, annonça-t-il sans autre cérémonie. Choisissez votre partenaire.

Une immense fille, fine comme une liane, se positionna face à Rose. Cette dernière regarda discrètement autour d’elle, ne sachant comment se comporter. Les étudiants se mettaient silencieusement en position de combat.

Elle aperçut au loin la silhouette de Maël face à un autre homme. Elle tenta d’imiter sa posture et reporta son attention sur sa partenaire qui s’était déjà mise en mouvement, sans attendre.

Elle reçut un premier coup dans l’estomac et vacilla sous l’impact.

Elle n’eut pas le temps de se remettre en position ni de tenter quoi que ce soit qu’un élancement violent traversa son genou. Un cri de douleur lui échappa. Elle tomba à terre en se tenant la jambe et s’écarta de son agresseur en roulant dans la poussière.

Sa partenaire la regardait d’un air navré, immobile, comme si elle faisait face à un jouet défectueux.

Les élèves ayant terminé leurs propres combats se tournèrent vers Rose, étendue dans la poussière, hors du cercle.

— Décevant, commenta le professeur Grimal à côté d’elle. Debout.

Rose se releva en massant douloureusement son genou.

— Pas de techniques. Pas de bases. Tes gestes sont hésitants, ta posture bancale, et ton regard partout sauf sur ton adversaire.

— Je n’ai jamais appris à… commença Rose.

— Assez, trancha-t-il.

Il ne haussa même pas la voix. Il n’en avait pas besoin.

Il voulait lui faire payer son imprudence de la nuit précédente, elle en était certaine.

— On continue ! lança le professeur en s’éloignant dans la clairière.

Alors les combats s’enchaînèrent, sans répit pour Rose. Toujours plus rudes, toujours plus rapides ou peut-être était-ce elle qui les percevait ainsi. Elle affronta des partenaires qui la surpassaient en vitesse, en agilité et en technique. Personne ne la ménagea, ni pour son inexpérience, ni pour son sexe.

Quand un coup dans la bouche la fit saigner abondamment, le professeur Grimal mit fin aux duels.

Rose accueillit la fin de la séance avec soulagement, ne pensant qu’à rentrer au dortoir pour retrouver la douceur de sa chambre.

Elle s’attendait à repartir vers le château lorsqu’elle réalisa que tous prenaient la direction opposée. Ils empruntèrent un sentier descendant en pente douce dans la forêt. Rose se résigna à les suivre, traînant son corps qui lui semblait peser une tonne.

Après quelques minutes, elle comprit qu’ils longeaient la jetée.

Sans la moindre gêne, les élèves se déshabillèrent, abandonnant leurs vêtements sur le sable humide, puis s’élancèrent dans l’eau sombre.

Rose ne réfléchit même pas. Elle les imita, laissa tomber ses vêtements et entra dans l’eau. Les premiers mètres furent presque apaisants pour ses muscles endoloris mais la température chutait à mesure qu’elle avançait.

Elle chercha le professeur du regard. Il se trouvait à ses côtés.

— Je t’accompagne, lui répondit-il à son interrogation silencieuse.

Ils plongèrent ensemble.

L’eau froide soulageait ses os meurtris mais ravivait chaque plaie. Malgré la houle, Grimal avançait à vitesse constante, insensible aux vagues. Dans la pénombre, Rose ne se repérait qu’à la lueur de la lune reflétée sur l’océan.

Elle s’efforçait de ne pas penser aux créatures tapies sous elle, surtout lorsque son pied frôlait des masses visqueuses.

Ses muscles s’alourdirent rapidement. Chaque brasse devenait un effort. Elle continua pourtant, refusant de se plaindre, les dents serrées.

La mer était implacable. Elle avalait de l’eau salée à plusieurs reprises, la gorge en feu.

Au bout d’un moment, elle aperçut le professeur quelques mètres devant elle, avançant vers une bande de sable.

Il l’attendit.

— Tes camarades sont déjà repartis vers leurs affaires.

Puis il partit en courant.

Les jambes de Rose protestèrent lorsqu’elle tenta de le suivre. Elle essaya vraiment mais son corps la lâchait à chaque pas.

Après ce qui lui sembla une éternité, elle retrouva enfin ses vêtements et les enfila en hâte. Dieu merci, personne ne les avait volés.

Elle remonta le sentier en s’accrochant aux racines des arbres, retrouva la clairière… puis ce fût le trou noir.

Elle se réveilla dans la forêt, allongée sur le côté, face à une paire de souliers pointus.

En levant les yeux, elle reconnut le garçon qui lui avait donné le sac avant le début de l'entrainement.

— Il m’a demandé de te surveiller jusqu’à ton réveil, expliqua-t-il avec ennui. Tu as bu un peu trop d’eau de mer. Si j’étais toi, je m’étirerais, tu as dû faire des efforts inhabituels. Et n’oublie pas de ramener le sac. S’il prend l’eau, Grimal ne te ratera pas.

Pendant qu’il parlait, Rose toussa et recracha de l’eau salée, bavant sur ses vêtements.

Il recula avec dégoût.

— Attention, tu vas abîmer mes chaussures.

Rose l’entendait à peine. La séance était finie. Elle voulait seulement rentrer et ne plus jamais revivre cette nuit.

Elle ramassa le sac, le traîna jusqu’au château et le glissa dans un coffre de la véranda, puis s’éclipsa.

En se dirigeant vers le hall, elle entendit quelqu’un l’appeler.

Maël.

Elle secoua la tête, évitant son regard, mais il s’approcha.

— Tu n’as pas bonne mine, observa-t-il.

— Effectivement, répondit-elle, amère.

— Je te raccompagne.

Ce n’était pas une question.

— Ça va aller…, tenta-t-elle.

Il ne lui laissa pas le temps de protester et la souleva, soutenant son dos et ses jambes.

Jamais elle n’aurait pu gravir seule toutes ces marches. Il sentait le sel et l’herbe fraîche et elle inspira malgré elle.

— La porte ne me laissera pas entrer, dit-il devant le dortoir. Tu peux faire les derniers mètres ?

— Oui…, souffla-t-elle. Merci.

Elle se redressa avec la plus grande dignité possible, puis laissa tomber le masque une fois la porte refermée.

Malgré l’épuisement, Rose se coula un bain chaud dans la salle de bain attenante à sa chambre. L’eau détendit peu à peu ses muscles, tandis que les larmes lui montaient aux yeux.

Elle faillit s’endormir dans la baignoire, mais se força à rejoindre son lit avant de sombrer dans un sommeil profond.

**

— Il y a une nouvelle séance ce soir, lui murmura Maël à l’oreille deux jours plus tard au milieu d’un couloir du deuxième étage.

— Ce n’est pas possible, répliqua Rose, horrifiée.

Elle était encore courbaturée. Elle avait même failli répondre positivement à Capucin qui proposait de la porter sur son dos pour l’aider à rejoindre les salles de classe.

— Les premières séances sont les plus dures, lui dit Maël. Ton corps s’habituera.

Rose n’était pas du tout rassurée par son commentaire. Elle n’avait toutefois pas le choix. Le professeur Grimal lui avait envoyé un message lui indiquant personnellement qu’elle devait se représenter au prochain cours et aux suivants tant que sa punition n’était pas levée.

La séance suivante ne fut guère plus clémente avec elle.

Ils commencèrent par une course dans le parc qui était bien plus vaste qu’elle ne l’imaginait. Elle était loin derrière le groupe, trébuchant contre les racines, fouettée par les lianes, prisonnière de toiles d’araignées géantes.

Ils firent de nouveau des combats à mains nues, contre des filles et des garçons. Lors de son deuxième duel, elle se retrouva face à Diane. Le visage fermé, elle se tenait devant-elle en position de combat, les yeux fixés sur elle avec un léger sourire amer sur les lèvres.

Tout dans son attitude ne confirmait qu’une seule chose : elle n’allait pas l’épargner. Effectivement, dès que le début des duels, Diane attaqua en simulant une attaque au visage tandis qu’elle envoyait un coup de pied dans le fémur de Rose. Le coup déstabilisa Rose, qui laissa tomber un genou à terre. L’autre ne tarda pas non plus à rejoindre le sol quand elle reçut une nouvelle frappe du côté de ses côtes.

Cantonnée au sol, une main sur son torse en essayant de faire diminuer la douleur, elle entendit la voix de Diane au-dessus d’elle.

— Tu es trop lente. Tes muscles sont faibles. Tu es comme les gens de ton monde. Sédentarisée. Tu n’as aucune technique. Tu manques de discipline, de souplesse…

— J’ai compris, coupa Rose pour stopper la liste sur ses incapacités physiques.

Diane l’observait en silence, les bras croisés sur la poitrine dans un geste qui ressemblait à une posture défensive alors même que c’était elle qui venait de mettre Rose à terre.
La voix du professeur Grimal retentit de nouveau pour annoncer une nouvelle salve de combats, et Rose accueillit avec un certain soulagement le moment où Diane s’éloigna pour affronter un autre élève.

— Un petit rappel ne fait jamais de mal, lança le professeur Grimal à la fin de la séance, tout en exécutant des étirements dignes d’un danseur étoile.

« Tu ne sens pas la rose », lui écrivit la poignée de sa porte ce soir-là, lorsqu’elle rentra, épuisée par l’entraînement.
Sa porte avait un humour douteux, mais au moins elle avait réussi à rentrer sur ses propres jambes.

Elle renouvela son rituel et s’immergea dans un bain chaud, se demandant si la douleur finirait un jour par s’atténuer au fil des séances. Le professeur Grimal était un sadique mais ses pensées dérivèrent bientôt vers Diane.
Diane, et cette colère qu’elle semblait nourrir chaque fois que son regard se posait sur elle.
Et surtout, ses remarques sur son corps.

Rose ne pouvait nier qu’elle s’était laissée aller ces dernières années. Elle avait d’abord abandonné le sport, puis cessé de surveiller son alimentation. Peu à peu, elle s’était empâtée, mal à l’aise dans ce corps devenu mou, qu’elle dissimulait sous des vêtements amples et sombres.

Puis elle avait cessé d’y penser, tout simplement, préférant le confort de son canapé aux longues promenades.

La conclusion s’imposa à elle, douloureuse mais évidente.

Diane avait raison.

**

Les semaines passaient, et les cours avec le professeur Grimal continuaient. Ce dernier ne semblait guère pressé de lui indiquer la date de fin de ses retenues. À chaque séance, Rose jurait qu’elle ne remettrait plus jamais les pieds dans la clairière d’entraînement. Pourtant, à chaque convocation, elle revenait sans avoir la force ni le courage de se défiler.

Heureusement, les cours du professeur Levy lui redonnaient le sourire. Il parvenait à transformer chaque leçon en parenthèse agréable ; même la géopolitique devenait passionnante sous sa houlette.
C’est ainsi que Rose apprit comment le pays était divisé en différents territoires, chacun dirigé par une famille élisant un représentant au Conseil. Afin de faire respecter ses décisions à travers le Royaume, le Conseil avait institué l’Élite : un ordre réservé aux meilleurs élèves, recrutés en fin de cursus parmi l’excellence ou sur recommandation professorale.

— Maël fait partie des plus jeunes à avoir intégré l’Élite, murmura une élève de première année assise devant Rose. Il venait à peine de passer l’épreuve du Seuil qu’on lui ouvrait déjà la voie.

— L’épreuve du Seuil ? demanda Rose en se penchant.

L’élève leva les yeux au ciel avant de soupirer.

— Le Seuil, c’est l’épreuve des premières années. Chaque cycle a la sienne : le Seuil, l’Épreuve, le Fracturement… et pour les rares élus qui intègrent l’Élite : l’Assimilation et l’Ordination. Mais inutile de rêver, seuls deux ou trois élèves y parviennent chaque année.

À son ton, il était évident qu’elle se voyait déjà parmi eux.
Maël, lui, avait atteint l’Ordination et œuvrait déjà pour le Conseil.

L’Académie était la plus prestigieuse institution du Royaume. D’autres écoles existaient, bien sûr, mais aucune n’offrait un tel niveau ni la possibilité d’accéder à l’Élite.

— C’est déjà un exploit de réussir les trois années, expliqua Jade un après-midi, la voix chargée d’une intensité presque fébrile. Mais seuls les meilleurs rejoignent l’Élite. Et encore… être excellent ne suffit pas toujours. Il faut se faire remarquer. Se démarquer. Faire ce qu’il faut.

Son regard brillait d’une détermination à toute épreuve.

— On peut valider la troisième année et ne jamais être sélectionné, ajouta-t-elle.

— Tu veux y accéder ? demanda Rose.

Un sourire lent étira les lèvres de Jade.

— Oui, répondit-elle après une seconde. Je veux faire partie de l’Élite. Peu importe le prix.

Le ton était calme, mais quelque chose, dans sa manière de le dire, fit naître un léger malaise chez Rose.

Elle préféra ne pas insister.

Un soir, après avoir dîné avec ses amis, Rose remonta dans sa chambre pour récupérer des livres avant d'aller à la bibliothèque.
Dès qu’elle ouvrit la porte, elle comprit que quelqu’un était entré en son absence. Son cœur rata un battement, mais elle finit par pénétrer dans la pièce.

Une immense boîte trônait sur son lit.

Elle inspecta la chambre, cherchant un objet déplacé, puis remarqua le gros matou, le poil hérissé, posté devant la fenêtre. Il feulait en lançant des regards furieux alentour.
Rassurée de ne trouver aucun intrus caché, Rose referma la porte et prit l’animal dans ses bras. Lorsqu’il se mit à ronronner, elle s’approcha enfin du paquet.

L’emballage était composé d’une soie orange délicatement pliée. Le coffret occupait presque toute la largeur du lit.
À l’intérieur, plusieurs présents. Le premier révéla une robe somptueuse : un satin bleu roi, col bateau, manches brodées d’or.

Sans y réfléchir, Rose la plaça contre elle et se contempla dans le miroir.

La robe épousait parfaitement ses formes.

La boîte contenait également une paire de chaussures assorties et un masque en papier mâché, peint à la main dans des dégradés de bleu rehaussés d’or.

Rose observa son reflet, interdite.

Ce cadeau ne pouvait avoir qu’une seule signification.

Quelqu’un voulait qu’elle assiste au bal et cette personne était prête à pénétrer dans sa chambre et à dépenser une fortune pour y parvenir.

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