Chapitre 11 : Le bal
Annonce officielle
L’Académie a l’honneur d’annoncer le bal exceptionnel réservé à l’ensemble des élèves, organisé avant leur départ pour l’Entre-Deux-Cours.
Le Bal n’est pas seulement une célébration : il symbolise l’unité, la discipline et la tradition de notre institution.
Les participants sont invités à respecter l’étiquette en vigueur.
— C’est complètement fou, s’exclama Jade le lendemain, les yeux brillants, lorsque Rose leur raconta le cadeau qu’elle avait reçu. Tu dois avoir un courtisan.
— Oui, mais qui ? demanda Émilie, songeuse. Peut-être Maël… ou Capucin ? Je suis sûre qu’il s’intéresse à toi.
— Ne dis pas de bêtises, répondit Rose en baissant les yeux, embarrassée. Maël ne savait même pas que je ne venais pas au bal. Et Capucin n’irait jamais acheter une robe d’une telle valeur juste pour danser avec moi. Personne de censé ne ferait ça.
— Sauf s’il veut vraiment passer toute la soirée avec toi, répliqua Jade en arquant un sourcil. La question est simple : on observera qui dansera le plus avec toi, et on saura.
Rose avait suspendu la robe dans sa penderie. Plusieurs fois par jour, elle entrouvrait la housse, simplement pour vérifier qu’elle était toujours là. Elle avait du mal à croire qu’un tel vêtement lui appartenait désormais et qu’elle allait réellement le porter, toute une soirée.
Malgré elle, une excitation nouvelle s’insinua en elle.
Les jours passèrent. La fin des cours approchait, et avec elle le départ des élèves pour l’été. Tous regagneraient leur foyer… sauf l’Élite, pour qui le travail ne s’arrêtait jamais.
Madame Fouquet avait déjà précisé à Rose que, compte tenu de sa situation - sans domicile - elle resterait à l’Académie durant l’Entre-Deux-Cours, au même titre que l’Élite.
— Ça va être tellement étrange d’être ici sans vous, leur confia Rose un soir, dans sa chambre, alors qu’elles révisaient ensemble. Je sais que je ne suis arrivée que depuis quelques semaines, mais… je ne vous remercierai jamais assez de m’avoir soutenue quand je ne connaissais rien d’Erynor. Ni de l’Académie.
Une boule se forma dans sa gorge. Elle n’était pas émotive d’ordinaire, encore moins démonstrative.
Jade et Émilie échangèrent un regard.
— C’est tout naturel, répondit Émilie en lui serrant la main. Et j’apprécie sincèrement ta compagnie, tu sais.
— Bien sûr qu’on n’allait pas te laisser seule, petite citoyenne de l’autre monde, ajouta Jade avec un clin d’œil.
Le soir du bal, l’Académie tout entière vibrait d’effervescence.
Les élèves avaient aidé à installer la scène des musiciens, suspendre les lanternes, disposer les tables. Le jardin et la véranda avaient été entièrement réaménagés. Une fois les derniers ajustements terminés, les professeurs renvoyèrent tout le monde dans les quartiers pour se préparer.
— Madame Fouquet fait toujours des merveilles avec les éclairages, s’extasia Jade. Il faudra absolument que tu passes par le jardin. Les arbres scintillent de mille couleurs, c’est magique.
Les trois jeunes femmes se préparèrent dans la chambre de Jade. Celle-ci espérait qu’Éric, un garçon de sa promotion, l’inviterait à danser.
— Bien entendu, ajouta-t-elle en appliquant son vernis, si le professeur Levy a besoin d’une cavalière, je suis prête à me sacrifier.
— Pour la bonne cause, opina Émilie, pince-sans-rire.
Émilie coiffa Rose, optant finalement pour un demi-chignon retenu par une épingle délicate, laissant retomber quelques mèches ondulées. Elle maquilla ensuite son visage avec soin, soulignant ses cils et déposant sur ses lèvres une touche de rouge cerise.
— Ça te plaît ? demanda-t-elle en la tournant vers le miroir.
Rose eut un souffle coupé. Sa peau semblait lisse comme du satin, ses yeux plus grands, plus profonds.
Cela faisait longtemps qu’elle ne s’était pas trouvée aussi jolie.
— C’est parfait, murmura-t-elle. Merci.
Quelques minutes plus tard, elles descendirent les escaliers parmi la foule masquée, baignées dans une atmosphère chargée d’électricité et de promesses. Ne pas reconnaître les visages rendait l’instant à la fois étrange et exaltant.
Dans le hall, un immense vase rempli de morceaux de papier trônait devant la salle du banquet.
— Il faut piocher pour connaître sa table, expliqua Jade. J’espère avoir la main heureuse.
Aucune d’elles ne tira le même numéro. Elles se séparèrent à regret.
Rose rejoignit sa table : deux élèves de deuxième année, deux premières années qui l’ignoraient ostensiblement, un élève de l’Élite - reconnaissable malgré son masque - et un garçon de ses cours avec le professeur Grimal.
L’élève de l’Élite ne manifesta aucun désir de conversation, ce qui convenait parfaitement à Rose.Elle observa la salle métamorphosée : vases débordant de fleurs, chandeliers d’or exhalant une senteur de pin, nappes ivoire, lierre courant sur les murs. On se serait cru dans un conte.
La nervosité la gagna à l’idée des danses. À Paeonia, les garçons invitaient les filles en requérant une danse : un usage qui lui semblait terriblement intimidant. Elle n’en connaissait aucune.
Les serveurs apparurent dans une parfaite synchronie.
Les deux premières années rirent entre elles, excluant délibérément le reste de la table.
Cette soirée allait être très longue.
— Comment tu trouves le bal ? demanda soudain le garçon à sa droite.
Celui de l’Élite. Sourcils broussailleux, longue natte dans le dos, cape toujours sur les épaules.
— Intéressant, répondit Rose.
Puis, désignant sa tenue :
— On dirait davantage une démonstration qu’une célébration.
Il haussa les sourcils, surpris. Même à une soirée, il avait conservé sa cape d’appartenance à l’Elite. Elle n’arrivait pas à y croire.
Un mouvement à sa gauche attira son attention. L’homme qui s’était assis à côté d’elle en dernier avait engagé la conversation avec les deux filles de première année qui riaient maintenant excessivement fort en passant la main dans leurs cheveux. Rose les comprenait. Malgré son masque l’homme semblait charmant. Elle se mit à l’observait sans pouvoir s’en empêcher en buvant une gorgée de vin pétillant.
Il tourna légèrement la tête, comme s’il avait senti son regard posé sur lui.
Leurs yeux se rencontrèrent.
D’un bleu profond, couleur d’océan, ils semblaient transpercer le masque et atteindre quiconque les affrontait.
Ou peut-être seulement l’âme de Rose.
Il s’empara soudainement de la carafe d’eau, puis il reporta son attention sur les deux jeunes femmes sans s’apercevoir du trouble de Rose.
Troublée, elle repoussa son verre de vin pétillant.
Quand les dernières assiettes furent vides, les professeurs se levèrent de leur table et invitèrent les élèves à faire de même afin de se diriger vers la piste de danse.
Ravie de pouvoir quitter les convives de sa table, Rose se dirigea vers le buffet pour se servir un verre de limonade fraîche. Elle avait l’impression d’avoir une cible géante peinte dans le dos, mais c’était absurde. Personne ne l’observait. Elle s’appuya ensuite contre une colonne, admirant les premières danses tout en essayant de repérer ses amies sur la piste avec leurs partenaires.
— Est-ce que tu me ferais l’honneur d’une danse ? s’enquit une voix au-dessus d’elle.
— Tu ne sais pas à quoi tu t’exposes, répondit-elle, à moitié désireuse de se lancer, à moitié mortifiée.
— J’aime les défis, répondit Maël avec un sourire franc qui faisait apparaître quelques plis à la commissure de ses lèvres.
Il lui prit la main et la guida jusqu’au centre de la piste. Les musiciens entamèrent des notes plus douces que précédemment. Maël plaça les mains de Rose comme il convenait pour cette musique : une sur son épaule, l’autre au creux de sa main, tandis qu’il posait la sienne au milieu de son dos.
Il était bon danseur et la faisait tourner en suivant le rythme, si bien qu’elle se rendit compte qu’ils étaient parfaitement en cadence avec les autres couples. Elle pouvait profiter pleinement de l’instant sans penser aux pas.
— Je n’arrive pas à croire que j’y arrive, s’exclama Rose.
— Ce n’est pas si difficile que ça, répondit Maël.
— Je te défie de dire ça à Jade ou Émilie. Elles ont passé de longues minutes de détresse à essayer de m’apprendre les pas, et je leur marchais tout le temps sur les pieds.
Maël sourit sans répondre, puis appuya doucement son menton contre la tempe de Rose, si bien que son visage se retrouva entièrement tourné vers son torse.
— Comment tu te sens après ces premières semaines à l’Académie ? demanda-t-il.
— Je suis une vraie buse en remède, mais étrangement, ça se passe plutôt pas mal pour le reste.
— Ça ne m’étonne pas, répondit Maël devant le regard surpris de Rose. Que tu te plaises, pas que tu sois nulle en remède. Et je suis plutôt bon dans ce domaine… alors on pourra se compléter.
Un silence, un peu gêné, s’installa entre eux. Pourquoi avait-il dit cela ?
— Comment se porte ton chat ? demanda finalement Maël.
— Une vie bien remplie mais compliquée à gérer : dormir, manger et s’occuper en griffant la moquette, plaisanta Rose. J’espère ne pas devoir payer une caution en quittant cette chambre.
Maël sourit.
— Et les cours avec le professeur Grimal ?
— Ça, tu sais très bien comment cela se passe, grimaça Rose.
Heureusement, Maël n’avait pas souvent l’occasion de la regarder. Enfin, elle l’espérait car il faisait partie des plus anciens, et lorsqu’ils évoluaient en groupes, ils n’étaient évidemment pas dans la même catégorie. Elle n’avait jamais eu à l’affronter au corps à corps ; sinon, elle n’était pas certaine d’en être ressortie en un seul morceau.
— Tu es plus forte que tu ne le penses, reprit Maël après un moment. Tu te rends déjà aux entraînements du professeur Grimal ! Sais-tu combien de temps j’ai mis avant de pouvoir y mettre les pieds ?
— N’était-ce pas une punition ? lui rappela Rose. Et d’après les premières années, tu as intégré l’Élite plus rapidement que n’importe qui.
— J’ai eu un passe-droit, concéda Maël avec un clin d’œil.
— Vraiment ? marmonna Rose. Tu as fait du charme au professeur Grimal, peut-être ?
Maël éclata de rire. Un rire franc, sans retenue.
— Vous monopolisez l’une des plus belles dames de la soirée, les interrompit une voix faussement exaspérée derrière Maël.
Un jeune homme, plus petit que lui, vêtu d’un costume aux couleurs éclatantes, tendit la main vers Rose pour l’inviter à danser. Maël la lui céda manifestement à regret, s’inclinant devant elle après l’avoir interrogée du regard. Elle opina en reconnaissant l’individu, et se laissa entraîner dans une chorégraphie endiablée.
— Capucin ! s’écria-t-elle lorsqu’elle put reprendre son souffle.
Il lui adressa un sourire éclatant, ravi d’avoir été reconnu.
Ce fut une véritable bouffée d’air frais dans la soirée. Ils étaient moins en rythme qu’elle ne l’avait été avec Maël, mais dansaient avec une telle joie que cela n’avait aucune importance. Les autres couples s’écartaient pour leur laisser de l’espace, évitant de se faire percuter. Ils rirent beaucoup, se marchèrent souvent sur les pieds et achevèrent la danse les joues rouges.
— C’était un véritable plaisir, le remercia Rose en se détachant de son étreinte. Excuse-moi, mais je vais prendre un peu l’air, je suis en nage.
— Veux-tu que je t’accompagne ? proposa Capucin en faisant un pas vers elle, les yeux pétillants.
— Non, ne t’inquiète pas. Je vais juste marcher quelques instants au calme, et je reviens.
Capucin parut déçu, mais Rose se dirigea vers les jardins paisibles. Elle avait besoin d’être seule après toute cette agitation.
Le peuple de Paeonia semblait infatigable, et la soirée promettait de s’achever au petit matin. Rose poussa un soupir de bonheur lorsque la brise fraîche caressa son visage et chatouilla son nez. Plus loin, plusieurs couples s’étaient faufilés dans les arbustes pour goûter aux plaisirs charnels. Ne voulant pas les déranger, elle contourna le château sur plusieurs mètres avant de s’asseoir sur les racines aériennes d’un arbre.
De là, elle voyait les illuminations installées par Madame Fouquet scintiller dans les feuillages. C’était magnifique. Au loin, les vagues léchaient la falaise, faisant remonter des fragrances salées qui lui piquaient délicieusement le nez.
— Enfin seuls, dit une voix masculine à quelques mètres d’elle.
Un homme se tenait non loin, appuyé nonchalamment contre un tronc d’arbre. Rose reconnut son voisin de gauche à table, celui qui bavardait avec les deux filles de première année.
— Pourquoi tu voulais l’être ? demanda-t-elle, surprise, en regardant autour d’elle.
S’il avait voulu s’entretenir avec elle, pourquoi ne l’avait-il pas fait au dîner ?
Il s’avança de quelques pas.
— J’ai un message pour toi, et j’espère que tu es prête à l’entendre, continua-t-il avec gravité. C’est important.
Ses yeux bleu océan avaient perdu leur clarté, et sa voix était devenue basse. Rose sentit une goutte de sueur glisser le long de sa colonne vertébrale. Elle se redressa et écarta légèrement les pans de sa robe pour ajuster sa position. Juste au cas où.
L’homme le remarqua, arqua les sourcils, mais ne fit aucun commentaire. Rose crut même y distinguer une lueur de contentement.
— Alors, ce message ? l’interrogea-t-elle.
— Mon sang, ma sœur, mon étoile retrouvée… récita-t-il. J’ai peine à croire que tu sois revenue pour tomber en plein cœur du piège sans que je puisse t’atteindre. Mais j’ai espoir… peut-être sauras-tu suivre ma voie.
— De quoi parles-tu ? demanda Rose sur la défensive. Quel piège ? Et pour qui délivres-tu ce message ?
— C’est compliqué à expliquer ici…, murmura-t-il en se mordant les lèvres, jetant des regards autour de lui.
— Et moi, j’ai autre chose à faire que d’écouter un fou me raconter des histoires à dormir debout. Bonne soirée.
— Attends !
Elle ne s’arrêta pas. Avec un peu de chance, elle parviendrait à rejoindre la salle et à retrouver Jade et Émilie.
Une main impitoyable se referma alors sur son cou et la plaqua contre l’enceinte du château. Rose tenta de crier, mais aucun son ne franchit ses lèvres. La panique la submergea. Elle se débattit, oubliant toutes les consignes apprises en cours de défense. Plus elle luttait, plus elle suffoquait, se heurtant elle-même contre la pierre.
— Arrête, tu vas te faire mal ! lui ordonna le garçon en modifiant sa prise pour la maintenir.
Il se plaça derrière elle, la tenant fermement contre lui.
— Écoute-moi, s’il te plaît. On n’a pas beaucoup de temps.
Malgré elle, Rose se figea. Son cœur battait si fort qu’elle eut l’impression qu’il allait rompre sa poitrine. Que devait-elle faire ?
— Écoute-moi, répéta-t-il d’un ton urgent. Je ne te veux aucun mal, je te le jure devant les protecteurs. C’est ton frère qui m’envoie.

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