Chapitre 12 : Un invité inattendu

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Avis au Peuple

“Un réseau clandestin, se faisant appeler « Rebelles », sème le désordre aux abords de nos cités en ces temps troublés.
Sachez que le Conseil et ses représentants mettent tout en œuvre pour mettre un terme à ce fléau qui pille nos récoltes, appauvrit nos familles et menace la sécurité de nos citoyens.

Dans cette attente, nous appelons chacun d’entre vous à la vigilance. N’accordez ni aide ni refuge à ces fauteurs de troubles.

Toute personne reconnue complice ou surprise en présence de ces individus sera considérée comme associée à leurs crimes et traitée en conséquence.”

Par décret du Conseil

Rose avançait à travers la forêt comme un fantôme, se guidant uniquement grâce aux bruits étouffés de la soirée. Sa robe s’accrochait aux branches basses, ses chaussures étaient maculées de terre, mais elle n’y prêtait aucune attention.
La conversation tournait en boucle dans son esprit.

C’est ton frère qui m’envoie.
Je n’ai pas de frère.

La réponse avait jailli sans qu’elle ne puisse la retenir.
Puis l’homme avait soupiré.

— Tu penses vraiment que tu as réussi à te transporter par hasard ? avait-il demandé.

Son souffle avait frôlé l’oreille de Rose. Elle avait tenté de se dégager pour lui faire face, il l’avait alors relâchée aussitôt, désormais certain d’avoir capté toute son attention.

— J’ai toujours vécu dans le Bas Monde, s’était-elle défendue, reprenant l’expression consacrée ici. Je ne comprends pas comment j’ai réussi à traverser jusqu’à Erynor.

Il avait secoué la tête.

— Est-ce que le Conseil t’a seulement dit que seule une personne ressortissante de notre territoire pouvait franchir le passage ? Une famille t’a recueillie dans l’autre monde, mais tu es née sur cette terre. Tu as été envoyée dans le Bas Monde parce qu’aucun autre choix ne s’offrait à ta famille à ce moment-là. Et elle en a payé le prix.

Il avait marqué une pause.

— Tu peux me croire.

— Alors pourquoi personne n’est venu me chercher avant ? avait demandé Rose, troublée malgré elle.

— Quand tu as traversé, ta mère a effacé toute trace de toi pour qu’on ne puisse jamais te retrouver. Tu sais combien il y a d’habitants sur ta planète ? Ton frère a dû se résoudre à l’idée qu’il ne te reverrait jamais. Jusqu’à ce que nous sentions un changement, près du Grand Roncier, il y a plusieurs semaines. Nous sommes venus à ta rencontre… mais le temps de retrouver ta piste, tu étais déjà à Paeonia, sous haute garde.

Rose était restée figée, incapable de répondre.

— J’aimerais avoir plus de temps pour tout t’expliquer, avait-il repris, mais c’est impossible. Tu n’es pas obligée de me croire. Va à la bibliothèque. Vérifie par toi-même. Ton frère a laissé des traces de son passage.

Il s’était incliné légèrement. Quelques mèches étaient tombées devant ses yeux.

— Le message a été délivré, avait-il conclu en serrant la mâchoire. Je ne reviendrai pas. Je ne peux pas. La bibliothèque. N’oublie pas.

Un silence s’était installé.

— Et reviens-nous.

Puis il avait disparu dans la nuit.

Lorsque Rose reprit la direction du bal, des cris éclatèrent dans l’enceinte de l’Académie.

— Des rebelles se sont infiltrés dans le palais !

La panique se répandit aussitôt. Les élèves quittaient le bâtiment en se heurtant les uns aux autres, criant, trébuchant, jusqu’à se rassembler sur la pelouse, à bonne distance du château.
Les membres de l’Élite étaient déjà sur la piste des intrus. Les voir évoluer en robes de soirée et en costumes avait quelque chose de profondément perturbant.

Rose porta la main à son cou, massant machinalement sa trachée, lorsque Émilie et Jade la rejoignirent.

— Rose ! s’écria Jade en la serrant dans ses bras. On te cherchait partout ! Tout va bien ?

— Oui… ça va, mentit-elle. Et vous ?

Elles la rassurèrent, lui expliquant que les rebelles avaient profité des festivités pour voler des documents confidentiels dans les bureaux du Conseil et celui de la Directrice.
Mais Rose n’écoutait déjà plus.
Une seule chose comptait désormais : la bibliothèque.

Elle attendit.
Elle compta presque les secondes.

Lorsque l’Élite eut terminé l’inspection du château, les élèves furent autorisés à regagner leurs chambres. Rose ôta sa lourde robe, ses chaussures couvertes de boue, défit sa coiffure en arrachant au passage plusieurs mèches de cheveux. Le matou bondit de son lit pour jouer avec les épingles tombées au sol.

Elle erra longuement dans la pièce, en sous-vêtements, avant de se décider. Elle se rhabilla de ses vêtements de ville, alluma une flamme sur son bougeoir et quitta la chambre sans bruit.

« Est-ce vraiment une bonne idée ? » lui demanda sa porte, dont l’inscription manuscrite semblait la juger.
Après sa punition avec le professeur Grimal, peut-être pas.

Mais sa décision était prise.

Sur la pointe des pieds, elle traversa les couloirs déserts. Elle marcha pieds nus pour étouffer le moindre son. Protégeant la flamme de sa main, elle atteignit enfin les portes battantes de la bibliothèque.

Rends-toi dans la bibliothèque et vérifie par toi-même.

Elle allait vérifier. Même si cela signifiait enfreindre le règlement.

Elle avait besoin de voir par elle-même qu’il n’y avait et elle ne pouvait pas fouiller les rayonnages sous la présence dérangeante de Madame Mortepage.

La porte n’était pas verrouillée. Elle entra et la referma doucement derrière elle.

Rose erra entre les rayonnages pendant de longues minutes. Géographie. Histoire. Astronomie. Remèdes.
Elle ne savait pas ce qu’elle cherchait.

Parfois, un bruit dans le couloir la faisait se figer, le cœur battant à tout rompre.
Puis, peu à peu, l’évidence s’imposa : il n’y avait rien. Rien que des ouvrages scolaires usés, empruntés et réempruntés, soigneusement consignés dans le cahier de la bibliothécaire.

Le messager avait voulu la troubler. La retourner contre le Conseil.

Rien de plus.

Son regard se posa sur le bureau de Madame Mortepage. Elle s’approcha à pas feutrés et s’assit sur la chaise. Elle ouvrit le registre des emprunts, l’étudia longuement, jusqu’à en avoir les yeux brûlants.
Rien.
Sinon le fait qu’Émilie empruntait visiblement plus de livres que toute sa classe réunie.

Elle referma le carnet en soupirant et le remit exactement à la même place, en positionnant sa chandelle sur le côté du bureau et en éclairant par la même occasion les cahiers plus anciens de la vieille bibliothécaire. Cette même vieille bibliothécaire, complétement maniaque et ordonnée, avait laissé un cahier dépasser de la rangée comme si elle n’avait pas eu le temps de le sortir complètement.

Cette vieille bibliothécaire maniaque.

Ou un cahier laissé exprès.
Pour quelqu’un.

Pour Rose.

Rose tendit la main afin de le saisir quand la porte de la bibliothèque s’ouvrit à la volée. Les deux jeunes gens qui entrèrent auraient vu Rose à la lueur de la chandelle s’ils n’étaient pas aussi occupés à s’embrasser, visiblement pressés de trouver un endroit intime.

Rose plongea sous le bureau, éteignant la bougie de ses doigts en sentant la morsure de la brûlure, mortifiée à l'idée d’être découverte. Le couple se dirigea vers le fond de la salle, tout occupé à leur activité, sans remarquer une ombre qui se déplaçait silencieusement vers la porte, ni entendre le léger bruit que fit la porte en se refermant sur une Rose qui tenait l’ouvrage contre son cœur.

Elle eut moins de chance au retour qu’à l’aller. Le château faisait désormais l’objet d’une ronde méthodique depuis l’intrusion des rebelles, et professeurs comme membres de l’Élite occupaient les couloirs, se croisant, changeant d’itinéraire, inspectant chaque recoin. Rose faillit se retrouver nez à nez avec Diane et n’échappa à sa vigilance qu’en se plaquant contre une tapisserie du cinquième étage, dont l’odeur de poussière et d’humidité lui prit aussitôt à la gorge. Elle dut ensuite emprunter des passages qu’elle ne connaissait pas, changeant plusieurs fois de direction en apercevant d’autres silhouettes approcher, au point de manquer de se perdre dans ce dédale qu’elle croyait pourtant maîtriser. Ce n’est qu’après plusieurs longues minutes d’errance, le cœur battant et les nerfs à vif, qu’elle retrouva enfin la direction de son dortoir.

Elle se précipita vers la porte de sa chambre, la referma derrière elle, ralluma sa bougie et s’affaissa sur le sol, le gros matou venant aussitôt se lover contre elle, comme pour la rassurer. Alors seulement, elle ouvrit le cahier de la bibliothécaire et se força à en examiner chaque ligne avec attention.

L’ouvrage avait été commencé cinq ans plus tôt. Il recensait des centaines - non, des milliers - de titres, accompagnés d’un enchevêtrement impressionnant de dates, de noms et de notations minutieuses, témoignant d’années de prêts soigneusement consignés.

À la page quatre-vingt-douze, Rose comprit ce qu’elle cherchait.

À la page quatre-vingt-douze figurait un nom qu’elle connaissait.

À la page quatre-vingt-douze était inscrit :
« Aloès DELACROIX, maison DELACROIX ».

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