Chapitre 13 : Cours particuliers
Lettre anonyme
“Je pars cette nuit.
L’Académie ne forme pas des esprits libres, mais des serviteurs dociles du Conseil.
Si tu restes, ton esprit ne t’appartiendra plus.
Si tu changes d’avis, écris-le. Je viendrai te chercher.”
Il n’y avait aucun autre Delacroix actuellement à l’Académie.
Rose en était désormais pratiquement certaine et, ce, grâce à la poignée de porte qui avait son propre réseau d’information. C’était décidément bien pratique. Elle avait parcouru le registre de Madame Mortepage à plusieurs reprises, revenant sans cesse aux mêmes pages, relisant les mêmes lignes jusqu’à les connaître presque par cœur, espérant y trouver ce qu’elle aurait pu manquer lors de sa première lecture. Mais rien n’avait changé. Le nom apparaissait régulièrement dans les pages, sautant aux yeux de Rose parmi les autres inscriptions.
Même avec la plus grande imagination, personne n’aurait pu ajouter ce nom après coup. Le registre était tenu avec une rigueur presque obsessionnelle : les lignes étaient étroites, les marges respectées à la perfection, et l’écriture serrée et appliquée de Madame Mortepage ne pouvait être imitée sans éveiller le moindre soupçon. À moins d’imaginer la bibliothécaire complice des rebelles, ce qui était une hypothèse absurde, l’inscription datait de plusieurs années.
Cinq, précisément.
Bien avant son arrivée à l’Académie.
Depuis son entrée à Paeonia, elle avait entendu à maintes reprises le terme de Maison, souvent prononcé avec une déférence presque solennelle. Le professeur Levy s’était longuement attardé sur l’organisation politique des Royaumes, répétant ce que tous les enfants d’Erynor apprenaient dès leur plus jeune âge : les décisions majeures étaient prises ici même, par le Conseil, composé de cinq membres représentant chacun l’un des Royaumes.
Elle se leva et attrapa un manuel d’histoire des Royaumes qui traînait sur son bureau.
Son arrivée à l’Académie avait été si brutale, si déstabilisante, qu’elle avait concentré ses recherches sur Paeonia et sur le fonctionnement interne de l’établissement, négligeant presque entièrement le reste d’Erynor.
Le chapitre consacré aux Maisons fondatrices confirma ce qu’elle croyait savoir.
Maison Draken.
Maison Velorya.
Maison Grimsom.
Maison Parvoy, celle qui abritait la ville de Paeonia.
Et enfin… C’était bien cela.
Elle relut la ligne lentement, comme si le simple fait de ralentir pouvait en modifier le sens.
Maison Delacroix.
Elle se sentit stupide. Terriblement stupide. La panique commençait à s’installer en elle.
Cela signifiait-il qu’elle appartenait, elle aussi, à cette Maison ? Ou plutôt… qu’elle en était issue ? Rose n’avait jamais fait le lien, parce qu’elle n’avait aucune raison de le faire. Elle n’avait jamais pensé que cela pouvait la concerner.
Le territoire associé à Delacroix s’étirait tout au nord d’Erynor, à la frontière du Royaume de Grimsom et de celui de Velorya. Rose tenta d’imaginer ces terres qu’elle ne connaissait que par les cartes et les récits. Y était-elle réellement née ?
Une pensée plus trouble encore affleura. Elle avait toujours eu ce sentiment diffus de n’avoir jamais été tout à fait à sa place dans sa vie, de vivre dans un monde qui n’était peut-être pas le sien. Elle la repoussa aussitôt. Mieux valait ne pas nourrir de telles illusions avant d’en savoir plus.
Rose revint au cahier de la bibliothécaire, parcourant chaque occurrence, chaque ligne, chaque mention. Elle ne pouvait s'empêcher de suivre la ligne d’encre où était inscrit le nom Delacroix.
Et si l’inconnu qu’elle avait vu lui avait dit la vérité ? Pourquoi aurait-il menti ? Pour lui tendre un piège ?
Une autre question, plus amère encore, s’ajouta aux précédentes : Si tout ça était vrai, pourquoi personne ne lui avait jamais parlé de lui, ni de sa famille ?
Le Conseil n’était peut-être pas réputé pour son humanité, mais ce silence-là n’était pas une simple négligence. C’était un choix.
Mais elle aurait fini par le découvrir.
Alors quel intérêt ?
Elle passa la nuit à cogiter, allongée sur son lit, son chat ronronnant contre ses jambes, incapable de calmer le tumulte de ses pensées.
Lorsqu’enfin l’aube filtra à travers les vitres, elle n’avait trouvé aucune réponse.
Mais elle avait cessé d’attendre qu’on les lui donne.
Elle ne savait pas encore ce qui l’attendait, ni ce qu’elle cherchait réellement. Seulement qu’elle ne pouvait plus rester immobile, à subir ce qui la dépassait.
En se rendant à son cours de remèdes, elle croisa Maël dans les couloirs. Il marchait aux côtés de plusieurs membres de l’Élite, dont Diane. Rose hésita un instant à l’interpeller.
Leurs regards se croisèrent.
Aussitôt, il se détacha du groupe et vint vers elle.
— Bonjour, dit-il simplement.
Son sourire n’atteignit pas ses yeux.
— Ça va ? Tu as l’air fatigué, remarqua-t-elle.
— On a dû faire des rondes toute la nuit, répondit-il. Pour s’assurer qu’aucun rebelle ne traînait encore dans l’Académie.
Puis, comme pour clore le sujet :
— Ne t’inquiète pas, tout est sous contrôle.
Rose hocha la tête sans en être convaincue. Des rebelles étaient rentrés dans l’Académie alors tout n’était certainement pas sous contrôle.
— Je voulais te poser une question, commença-t-elle.
— Tout ce que tu veux.
— Tu ne sais même pas ce que je vais te demander.
— Je suis sûr que je n’ai rien à craindre, répondit-il avec une pointe de défi.
Elle inspira profondément.
— Je voudrais que tu m’entraînes.
Il la dévisagea, surpris.
— Ce n’est pas déjà ce qu’on fait en cours ?
— Oui, mais j’ai trop de retard à rattraper. Je veux apprendre à me défendre. À attaquer, si j’en ai besoin.
Il resta silencieux, son regard rivé au sien, comme s’il pesait les conséquences de cette demande.
— Connaissant Grimal, ta punition est loin d’être levée…
— Je le sais. Mais je suis loin de votre niveau. Et tu es l'un des plus doués.
Il réfléchit encore, puis elle crut avoir été trop loin.
— Laisse tomber, dit-elle en s’éloignant. C’était une idée stupide.
Maël la rattrapa par le bras.
— Tu te sens menacée ? demanda-t-il plus bas.
— Pas pour le moment, mentit-elle. C’est juste… par précaution.
Il lança un regard vers le reste de l’Élite qui l’attendait plus loin.
— D’accord. Mais n’en parle à personne. On se retrouve demain avant les cours. Devant les dortoirs des filles.
***
Le lendemain matin, Rose se sentit fébrile en se préparant. Le matou, sensible à son agitation, ne cessait de tourner autour d’elle en secouant la queue tandis qu’elle enfilait une tenue souple.
Elle sortit en avance du dortoir. Maël l’attendait déjà.
Il la guida à travers des étages qu’elle n’avait encore jamais explorés. Ils empruntèrent finalement un escalier étroit menant à une trappe que Maël souleva au-dessus de sa tête. Une bouffée d’air froid s’engouffra dans le passage.
Ils se trouvaient au sommet de l’une des tours du château.
— Ici, nous ne serons pas dérangés, expliqua Maël en entrant dans une pièce circulaire au sol de pierre brute. Aujourd’hui, on commence par la défense. Ça te paraîtra peut-être simple, mais il faut repartir de zéro.
Il se révéla être un bon professeur : patient quand il le fallait, exigeant lorsqu’elle relâchait sa posture, attentif au moindre détail. Il corrigeait sans hausser la voix, reprenait sans humilier.
Il lui apprit à se dégager d’une emprise, à protéger son visage, ses points vitaux.
— C’est bien, la félicita-t-il à la fin. Tu apprends vite.
— Demain, même heure ? demanda-t-elle.
— Demain, même heure, confirma-t-il.
Puis, la main déjà posée sur la trappe :
— Tu vas finir par me dire ce que tu as au cou ?
Rose porta instinctivement la main à sa gorge. Deux jours s’étaient écoulés depuis l’attaque, et de légères marques bleuâtres subsistaient.
Elle déglutit.
Elle lui raconta partiellement ce qu’il s’était passé dans la forêt, lors du bal. Elle omit les paroles du rebelle, ses révélations, racontant l’épisode comme une simple agression.
— Je n’aurais pas dû te laisser seule, lâcha Maël, les poings serrés.
— Tu n’étais plus mon cavalier, rappela-t-elle doucement.
— Si j’avais été là…
— C’est pour ça que je veux apprendre à me défendre, l’interrompit-elle. Je ne veux plus jamais me sentir aussi impuissante.
Ses journées furent bientôt rythmées par ses entraînements avec Maël. Le matin ou le soir, selon leurs emplois du temps, elle s’exerçait sans relâche.
Son corps se transformait. Ses muscles se raffermissaient. Elle encaissait encore des coups lors des entraînements collectifs, mais de façon bien plus aléatoire. Elle gagnait en souplesse, en agilité. Ses mouvements devenaient plus fluides, plus précis… plus dangereux.
Elle prit aussi l’habitude de courir avec Maël plusieurs fois par semaine dans le parc.
Parfois, la culpabilité la gagnait : elle passait moins de temps avec ses amis. Pourtant, en présence de Maël, elle se sentait étrangement apaisée. Il n’était pas son ami et c’était justement pour cela qu’elle aimait être en sa présence : elle ne baissait jamais complètement la garde grâce à lui.
Avec ses amies, en revanche, tout n’était qu’ambivalence.
Elles savaient forcément. Pour les autres Royaumes. Cette pensée la rendait malade.
Un après-midi, incapable de garder plus longtemps ses doutes pour elle, Rose se rapprocha du sujet avec Émilie.
— Tu connais bien le territoire d’Erynor ?
— Je viens d’Istéria, dans le Royaume de Velorya, répondit Émilie. Je connais bien la région. Et depuis que je suis ici, je commence à bien connaître Parvoy. Mais pas encore… les autres Maisons.
Une hésitation. Infime.
— Vraiment ? murmura Rose.
Émilie détourna le regard.
***
Les séances avec le professeur Grimal n’étaient plus aussi éprouvantes qu’au début. Rose y mettait toute sa hargne, frappait, nageait, escaladait comme si sa vie en dépendait.
— C’est du bon travail, lui dit-il un soir.
— Merci, répondit-elle, surprise.
— Tu aurais toute ta place dans l’Élite, plus tard, si tu le souhaites. Tu as cette hargne. Cette capacité à te surpasser.
Rose resta silencieuse.
— Je ne suis pas sûre que ce soit fait pour moi.
— Réfléchis, dit-il avant de partir.
***
Quelques jours plus tard, alors qu’elle se trouvait dans une des plus hautes tours de l’Académie après une de ses séances privées d’entrainement avec Maël, elle se prit à l’interroger.
— Comment es-tu entré dans l’Élite ? demanda Rose.
— Il n’y a pas de sélection officielle. Souvent, c’est sur recommandation.
— Grimal ?
Maël éclata de rire.
— Certainement pas pour moi. C’est surtout lors du Seuil que j’ai fait mes preuves. Mais c’est vrai que j’ai été en quelque sorte...recommandé.
Il n’en dit pas plus.
Encore un silence. Encore un secret.
Rose s’approcha de la fenêtre.
— J’ai envie de sortir, dit-elle. De respirer. C’est notre jour de repos.
— Pas dans le parc ?
— Pas dans le parc, répéta-t-elle avec audace. Étonne-moi.
Maël hésita, puis un lent sourire s’étira sur ses lèvres.
— D’accord. Maintenant. Tant qu’il n’y a pas encore trop de monde debout.

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