Chapitre 14 : Désillusions

8 minutes de lecture

Fragment de la charte de l’Elite 

Nul membre de l’Élite ne devra mentir à son frère d’armes, ni trahir sa confiance.
Tous sont liés par un serment de loyauté indéfectible : leurs secrets, leurs peines et leurs victoires appartiennent à la confrérie.
L’Élite forme un cercle à part, uni dans l’ombre, gardien des missions confiées par le Conseil et des vérités que le peuple ne saurait porter.”


Pour la première fois depuis son arrivée à Paeonia, Rose ressentit une liberté fulgurante lui traverser la poitrine. Les cheveux battus par le vent, le visage tourné vers le soleil naissant, elle sentait sous elle la puissance de son cheval lancé au galop, comme s’ils fuyaient ensemble vers l’inconnu.

Maël lui avait fait quitter l’Académie.



Les membres de l’Élite pouvaient circuler librement, sans avoir à rendre de comptes, comme s’ils étaient à part. Et ils l’étaient.

Ils avaient traversé les rues pavées de Paeonia en restant dans les premiers quartiers. Rose s’était surprise à observer les façades, les passants, à se demander à quoi ressemblaient les autres districts de la ville. Elle s’apprêtait à lui proposer de s’y aventurer lorsque Maël l’entraîna vers les écuries.

L’air y était chargé de l’odeur du foin, de la paille et de la poussière. Les chevaux étaient magnifiques, visiblement bien traités. Rose passa de stalle en stalle, offrant des caresses à ceux qui s’en approchaient volontiers.

— On peut faire un tour ? demanda Rose, persuadée qu’il refuserait. On a le droit ?

Elle avait presque besoin de le bousculer hors de son rôle de professeur.

Il resta silencieux un instant. Dans ces moments-là, Rose avait l’impression de le voir réfléchir à toute vitesse, comme si plusieurs versions de lui-même débattaient en silence.

— Normalement, non, admit-il enfin. Mais tu es avec moi. Et… j’ai envie de sortir.

Quelques minutes plus tard, ils galopaient hors des remparts.

— On dirait que tu as fait ça toute ta vie, lui dit Maël en lui adressant un sourire sincère.

Ils quittèrent Paeonia sans se cacher vraiment, mais Rose avait tout de même rabattu la capuche de son manteau sur ses cheveux. Elle se sentait presque fautive, comme une fugitive, et cette sensation la grisait. Les gardes n’avaient posé aucune question en reconnaissant Maël, même s’ils avaient observé la jeune femme avec curiosité.

Le reste ne fut qu’un souffle d’air pur dans son quotidien étouffant. Les sabots claquaient sur les pavés encore humides, le soleil perçait doucement le ciel, et bientôt ils atteignirent les chemins longeant les bois, puis les falaises.

— C’est magnifique… murmura Rose.
Maël acquiesça sans répondre.

Il était différent, dehors. Plus détendu. Les épaules relâchées, le visage offert au soleil, les yeux clos. L’air marin picotait agréablement le nez de Rose. Les mouettes criaient au loin, un aigle plana un instant au-dessus des vagues. Tout semblait figé dans une perfection fragile.

Ils mangèrent des fruits volés aux cuisines de l’Académie, assis dans l’herbe sèche.

— Tu te plais à l’Académie ? demanda Rose.

— Bien sûr. C’est le meilleur endroit au monde. Ce n’est pas une simple école… c’est une porte d’entrée vers les plus hautes sphères.

— Je ne t’avais jamais vu aussi ambitieux, le taquina-t-elle.

— Le savoir, c’est le pouvoir.

Rose n’osa pas lui parler de la proposition du professeur Grimal concernant l’Élite. Elle savait, sans pouvoir l’expliquer, qu’il l’y encouragerait et elle n’était pas prête à entendre ce discours.

— Et les autres cités ? Tu n’as jamais eu envie de les découvrir ?

— Quand on fait partie de l’Élite, on voyage souvent. Mes besoins de voyage sont largement comblés.

— Et faire une pause dans le cursus ? tenta Rose. C’est possible ?

Le silence s’installa.

— Tu parles pour ton propre cas ? demanda-t-il.

— J’aimerais connaître Erynor… tant que je n’ai pas de solution pour rentrer chez moi. Le Conseil ne m’a toujours rien dit.

— Parfois, c’est une chance, murmura Maël. De se laisser porter. De toute façon les routes ne sont pas sûres en ce moment. Même nous, nous sortons peu désormais. Les soldats sont envoyés en renfort partout. Les groupes de rebelles n’ont pas seulement pénétré dans l’Académie : ils perturbent les villages, les villes, pillent les gens, commettent des atrocités. Personne n’est à l’abri.

Il se raidit.

— Il faut qu’on rentre. Le soleil est déjà haut dans le ciel et j'ai dû user de mes relations pour sortir des enceintes.

Maël semblait préoccupé sur le chemin du retour, et ils ne firent aucun détour. Il lança son cheval au galop ; celui de Rose le suivait docilement derrière, tandis qu’elle serrait les cuisses. Une fois rentrés, Maël se hâta de tendre les rênes à un palefrenier pour qu’il s’occupe de leurs montures, maculées de terre et de sueur. Son flegme avait disparu : il avait revêtu l’armure qu’il portait à l’intérieur des enceintes, celle qui ne laissait rien filtrer de ses émotions.

— Abaisse ta capuche, demanda-t-il à Rose en sortant des écuries.

Elle s’exécuta, et ils remontèrent rapidement l’allée menant à l’Académie.

— Est-ce que ça va ? finit par demander Rose, incapable de comprendre ce changement de comportement.

— J’ai oublié que j’avais un rendez-vous important ce matin, répondit-il après qu’ils soient dans les jardins du château. On se retrouve plus tard. J’espère que tu as apprécié la sortie.

Il s’éloigna en direction de l’arrière de l’Académie, sans jeter un seul regard en arrière.


***


Les jours suivants, Rose n’eut pas l’occasion de parler avec Maël. À vrai dire, elle faisait tout pour l’éviter. Elle ne se rendit pas à leurs rendez-vous habituels et s’arrangeait même pour ne pas croiser son regard au déjeuner. C’était peut-être puéril, mais elle ne savait plus sur quel pied danser avec lui. Un moment il se montrait chaleureux, l'heure suivante distant, et elle n’avait ni l’envie ni la force de déchiffrer ses humeurs.

Le soir, elle avait pris l’habitude de feuilleter dans sa chambre le carnet de la bibliothécaire. Elle espérait que cette dernière s’était remise de la disparition de l’un des ouvrages de sa précieuse collection. Rose retraçait du bout des doigts les lettres du prénom de l’homme qui portait le même nom de famille qu’elle, comme si quelque chose pouvait se révéler sous l’encre, au-delà des mots.

Elle avait hésité à retourner à la bibliothèque pour remettre le carnet à sa place, mais elle avait l’étrange impression qu’il était devenu une part d’elle-même. Elle y trouvait un sentiment réconfortant, celui d’être moins seule, comme si ce carnet la reliait intimement à cette terre. Il lui offrait une forme de légitimité, douce et fragile, quant à sa présence ici.

Elle prit soin de modifier ses horaires de course dans la forêt du parc, espérant ainsi ne pas y croiser Maël. Un soir, alors qu’elle courait, des voix s’élevèrent non loin d’elle. Ne voulant croiser personne, elle grimpa dans les branches d’un arbre voisin. Elle devenait étonnamment douée pour cela. À la force des bras, elle se hissa jusqu’à une branche plus haute, suffisamment dense pour la dissimuler.

Des pas craquèrent sur les brindilles en contrebas.
Les voix s’élevèrent, d’abord basses, puis plus tranchantes.

— Ne fais pas semblant de ne pas comprendre ce que je suis en train de te dire, Maël ! lança une voix féminine.

— Arrête de me dire ce que je dois faire, répondit-il, visiblement agacé.

— On est censés se soutenir. Si l’un de nous perd les pédales, les autres doivent réagir pour remettre les choses en ordre, continua-t-elle.

— Je sais ce que je fais, répliqua Maël.

— Ah oui, vraiment ? Tu crois que c’était prudent de sortir de la ville avec elle ? Imagine si elle s’était déplacée. Imagine si on l’avait perdue, d’une manière ou d’une autre, avec les rebelles à nos portes !

Il était évident qu’elle parlait d’elle. Rose se figea sur sa branche, le souffle suspendu.

Un soupir.

— Je ne recommencerai pas, admit Maël. Et oui… c’était imprudent. Je me suis laissé emporter.

— Il vaut mieux, répondit la voix. Adalric était en colère, tu sais. Il a dit que tu étais peut-être l’un de nos meilleurs éléments, mais qu’il ne fallait pas que tu te perdes toi-même.

— Je ne suis pas en train de me perdre, répliqua Maël.

Un silence s’installa.

— Est-ce vraiment Adalric qui était en colère… ou est-ce toi ? demanda-t-il enfin.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? répondit la voix, plus grave.

Oh. Mon. Dieu.
C’était Diane.

Et au ton qu’elle employait, Rose comprit que Maël aurait mieux fait de ne rien ajouter.

— Est-ce que ce n’est pas plutôt toi qui étais énervée ? poursuivit-il, ignorant tout des pensées de Rose. Énervée que je sois parti avec elle ?

— Est-ce que tu insinues que je devrais m’en inquiéter ? Que je serais jalouse ? Ça devrait être le cas ? C’est donc ça, Maël ?

La tension était palpable. Rose aurait voulu être n’importe où ailleurs que perchée sur cette branche, à écouter ce qui ressemblait dangereusement à une querelle d’amoureux. Est-ce qu’ils étaient ensemble ? Rien ne semblait pourtant l’indiquer clairement.

Maël répondit quelque chose, mais trop bas pour qu’elle puisse l’entendre. Puis le silence retomba.

La conversation était visiblement terminée. Rose entendit des pas s’éloigner en direction du château. Quelqu’un resta encore un moment près d’un tronc, non loin d’elle. Elle prit son mal en patience, refusant de risquer d’être découverte. Elle n’avait aucune envie que Maël ou Diane réalise qu’elle avait surpris leur échange.

Après plusieurs minutes, une silhouette se mit elle aussi en mouvement. Rose se laissa enfin glisser le long du tronc pour retrouver la terre ferme.

En reprenant le chemin du château, elle ne cessa de repenser à cette conversation, chaque mot résonnant encore en elle.


***


Rose questionna Jade et Émilie sur la relation qu’entretenaient Diane et Maël, lorsqu’elles se retrouvèrent dans sa chambre pour étudier.

— J’ai toujours eu du mal avec Diane, intervint Jade.

— C’est parce qu’elle est beaucoup trop jolie, l’interrompit Émilie en roulant des yeux.

— C’est vrai qu’elle est magnifique, reconnut Jade sans rire. Mais je pense surtout qu’elle a toujours eu Maël en ligne de mire, et qu’elle voit d’un mauvais œil le fait qu’il te fréquente.

Elle prononça ces mots sur un ton presque accusateur, comme si elle le lui reprochait elle aussi.

— On ne se fréquente pas, objecta Rose. Enfin… pas de la manière dont vous l’entendez, ajouta-t-elle en rougissant légèrement.

— On les voit rarement l’un sans l’autre, reprit Émilie en revenant à Diane et Maël. Mais je ne sais pas si c’est parce qu’ils entretiennent une relation ou simplement parce qu’ils sont tous les deux membres de l’Élite.

— Moi, j’ai entendu dire que Diane avait été pistonnée pour intégrer l’Élite, lança Jade.

— Là-dessus, je n’en suis pas persuadée, répondit Émilie avec douceur. Elle a sûrement dû faire ses preuves, comme tout le monde.

À cet instant précis, le gros matou jaillit de sous le lit comme un boulet de canon et se précipita dans l’armoire entrouverte.

— Je ne me remettrai jamais des frayeurs que nous fait ton chat, constata Jade en levant les sourcils.

Rose se leva pour aller le récupérer et le posa sur ses genoux, le caressant distraitement.
Maël avait été gentil avec elle. Il lui avait ramené son chat. Il semblait vouloir qu’elle se sente bien ici.

Et pourtant, même s’il lui avait offert quelques instants de liberté, il les lui avait repris presque aussitôt, se rangeant sans hésiter à l’avis du Conseil pour qu’elle reste bien protégée à Paeonia.

Pourquoi ?

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire M. LT ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0