Chapitre 15 : Quête de vérité
Avis officiel du Conseil
“Peuple des Royaumes,
En ces temps troublés, les attaques des rebelles se multiplient, semant désordre et insécurité. Afin d’assurer votre protection et de garantir la stabilité qui nous unit, le Conseil a décidé d’instaurer une contribution exceptionnelle.
Cette taxe, prélevée sur chaque foyer, sera intégralement consacrée au renforcement des patrouilles, à l’entretien des garnisons et aux secours nécessaires pour les victimes de ces agitateurs.
N’oubliez pas : chaque pièce versée est un rempart contre le chaos. Refuser de contribuer, c’est donner force aux rebelles.
Pour la paix, pour l’unité, pour la survie de nos Royaumes.
Par décret du Conseil. ”
Rose en avait assez de se débattre seule avec ses pensées.
Assez de douter, assez de se taire, assez de sentir que quelque chose lui échappait.
Le lendemain, elle se leva avant l’aube et gravit les marches de la tour où elle s’entraînait habituellement avec Maël. Aucun rendez-vous n’avait été fixé, mais elle était presque certaine qu’il continuait de venir, même sans elle.
Elle monta l’escalier marche après marche, le cœur battant trop vite.
Comme elle s’y attendait, Maël était déjà là.
Assis en tailleur au centre de la pièce circulaire, il effectuait ses exercices de respiration, exactement comme si rien n’avait changé. Lorsqu’il leva les yeux et la vit émerger par la trappe, son visage se ferma aussitôt.
Rose s’immobilisa. Elle se rendit compte qu’elle avait presque cessé de respirer.
— Tu es revenue, dit-il enfin.
— C’est notre lieu d’entraînement, répondit-elle, sur la défensive sans trop savoir pourquoi.
Maël inspira lentement.
— Je n’ai jamais voulu entraîner qui que ce soit ici. À part certains membres de l’Élite, bien sûr.
Il marqua une pause. Rose se demanda ce qu'elle devait dire et si Maël pensait à Diane quand il parlait de l’Elite. Il continua :
— Mais pas quelqu’un en dehors… et surtout pas une première année. Maintenant, c’est presque étrange de venir ici sans toi.
Les mots semblèrent lui coûter et ce n’était pas vraiment flatteur. On aurait dit qu’il était parti du principe qu’il ne l’apprécierait pas. Et pourtant, il l’avait entraînée. C'était comme s’il avait découvert qu’elle n’était pas aussi pénible qu’il l’avait imaginé.
— Je suis contente que tu penses qu’on s’entend bien, Maël, répondit Rose, sans trop savoir quoi ajouter.
Elle se plaça face à lui et s’adossa au mur. Elle ne voulait pas tourner autour du pot.
— Je dois t’avouer quelque chose. Je suis venue ici pour te parler. J’ai besoin de réponses et je compte sur toi pour me les apporter.
Un silence s’installa.
— Très bien, dit-elle enfin. Cartes sur table. Je t’ai entendu parler avec Diane hier. Désolée. Ce n’était pas volontaire. J’étais juste au mauvais endroit au mauvais moment.
Maël pâlit légèrement, sans répondre.
— Vous parliez de moi. Et je voudrais comprendre pourquoi elle était aussi inquiète.
Son regard fuyait désormais le sien.
— C’était une conversation privée. Et sans importance.
— Tu plaisantes ? s’indigna Rose.
Elle attendit, mais il resta silencieux.
— Je ne comprends pas, reprit-elle. Pourquoi le Conseil serait-il si en colère à l’idée que je sorte ? De quoi ont-ils peur ? Bien sûr, ils veulent que je reste à l’Académie en attendant de tirer au clair ma situation, même si cela a l’air de prendre plus de temps que prévu, mais de là à s’énerver autant.
— C’est… compliqué.
— Tu penses que je ne suis pas capable de comprendre ? lança-t-elle froidement.
Maël serra les poings.
— Ce n’est pas ça. Je suis engagé auprès de l’Élite. J’ai des obligations. Des devoirs.
— Donc tu ne peux pas être honnête avec moi ?
Il ne répondit pas.
— Peut-être que non, alors, murmura-t-elle.
Maël passa une main dans ses cheveux.
— J’aimerais… mais c’est impossible. Tu peux comprendre qu’on soit lié à un groupe auquel on a juré loyauté ? Que certains secrets ne peuvent être révélés sans mettre tout le monde en danger ? Et puis… peut-être que toi, tu n’es pas...
— Pas quoi ? Digne de confiance ?
Il semblait au bord de la rupture, mais Rose n’en avait plus la patience.
— Je pensais qu’on s’entendait bien ! Tu m’entraînes depuis des semaines. C’est toi qui m’as trouvée sur la plage de la Blanche-Pattes. C’est toi qui m’as ramenée ici ! Tout ça c’est de ta faute !
Elle y était peut-être allée un peu fort. Après tout, elle serait sans doute morte dans une dune s’il n’était pas venu à sa rencontre avec Diane.
Maël se redressa et s’approcha jusqu’à se tenir à quelques centimètres d’elle.
— Oui. C’est moi qui t’ai ramené à Paeonia. Je t’ai offert un toit la première nuit, à manger, un lit. Tu aurais pu dormir dans une cellule, sans nourriture ni eau, à même le sol si j’en avais donné l’ordre. Un seul mot et cela aurait été le cas. Alors, peut-être que tu pourrais me remercier.
Rose frissonna mais Maël n’en avait pas fini.
— Le fait que je t’aie ramenée ne fait pas de nous des amis.
Son regard doré brûlait presque.
Rose avala sa salive, mais ne détourna pas les yeux. Au moins, il ne mentait pas.
— D’accord. Nous ne sommes pas amis. Merci, de ne pas m’avoir laissé croupir dans une cellule moisie. Mais j’ai une autre question. Et je me demande si tout ça n’est pas lié.
Elle enfonça ses ongles dans ses paumes pour se maîtriser.
— Je veux savoir qui est Aloès Delacroix. Et ce qu’il est pour moi.
Le sourcil de Maël tressaillit à peine. Suffisamment pour le trahir.
— Comment connais-tu ce nom ? demanda-t-il à voix basse.
Sa voix avait perdu plusieurs octaves.
— Réponds-moi.
— C’est un ancien élève. Il a étudié ici, une année avant moi.
— Alors tu l’as connu ?
Il hocha la tête en s’éloignant.
— Et la suite de ma question ?
— Tu connais déjà la réponse, sinon tu n’en parlerais pas. Mais je me demande bien par qui tu as appris ce prénom…
Elle n’en revenait pas. Maël venait de confirmer de manière implicite qu’il s’agissait bien de son frère !
— Peu importe. Où est-il maintenant ?
— C’est une mauvaise idée, dit-il durement.
— Pourquoi ?
— Le retrouver est une mauvaise idée.
— Explique-moi.
Un ouragan traversa son regard. Une colère brûlante palpitait dans ses yeux. Pour la première fois depuis qu’elle était montée, elle eut peur.
Un mot.
Il le cracha presque.
— Rebelle.
***
La discussion prit fin instantanément après cela. Rose ne voulut plus rester avec lui dans la même pièce et se dépêcha de faire demi-tour pour redescendre la centaine de marches qui la mènerait vers les jardins du château.
Rose marcha, puis se mit à courir, manquant les premiers cours sans s’en soucier. Elle enjambait les racines, se frayait un chemin dans la végétation, tombait, se relevait, repartait.
Tout se mélangeait dans sa tête.
L’homme du bal. Elle avait cru qu’il n’était qu’un intermédiaire.
Quelle naïveté. Elle n’avait pas cessé d’être stupide depuis qu’elle était ici parce qu’elle ne comprenait pas les codes, qu’on ne tentait même pas de lui expliquer quoi que ce soit et que chaque personne ici semblait prendre un malin plaisir à la faire tourner en bourrique.
Elle ne savait plus à qui se fier. La solitude l’écrasait.
Elle s’était imaginée tant de choses : trouver sa place, comprendre pourquoi elle était là, rencontrer quelqu’un qui lui expliquerait tout ce qu’il y avait à savoir.
Trouver ses racines. Son frère. Avait-il ses yeux verts ? Son nez ? Ses cheveux châtains ?
Au lieu de cela, un sentiment poisseux lui collait à la peau.
Son sang appartenait à l’opposition. À ceux que le Conseil décrivait comme des criminels, des destructeurs.
Comment avaient-ils pu lui offrir l’hospitalité, tandis que son frère œuvrait dans l’ombre contre eux ?
Était-il contraint ? Manipulé ? Elle refusait de croire qu’il puisse être du mauvais côté.
Mais ils avaient été séparés. Ils n’avaient pas grandi de la même manière.
Et pourtant, une petite voix insistait : il avait essayé de la retrouver. De lui faire passer un message. Peut-être n’était-il pas si mauvais. Au moins, il s’intéressait à son sort.
Elle s’arrêta au bord d’une falaise. La forêt s’y interrompait brutalement, laissant place à une mer agitée dont l’écume venait lécher la roche.
Elle comprenait de plus en plus qu’elle aurait du mal à retourner dans le Bas Monde. Cela lui semblait presque impossible maintenant. Et pour retrouver quoi ? Elle avait dû être remplacée dans son travail depuis le temps, son propriétaire avait dû alerter ses parents, bien sûr, ils allaient être inquiets. Rose espérait juste qu’ils ne penseraient pas qu’elle serait morte. Elle allait devoir trouver un moyen de leur faire parvenir un message pour les rassurer par un moyen ou par un autre.
Mais pour le moment, elle devait se concentrer sur son avenir à Paeonia.
Si elle pouvait partir… où irait-elle ? Et pour trouver qui ?
Cette pensée fit battre son cœur plus vite. Elle avait toujours respecté les lois. Mais ce monde n’était pas le sien.
Les terres d’Erynor étaient vastes. Traverser les Royaumes en défiant le Conseil semblait insensé.
Épuisée, elle rentra finalement. Ne répondit pas aux questions de ses amis quand ils lui demandèrent où elle était passée. Elle se contenta de dire qu’elle avait eu besoin de marcher.
— Toute la journée ? demanda Capucin, interloqué.
— Exactement, répondit-elle sur un ton acide qui l’étonna elle-même.
Cette nuit-là, le rêve qui hantait ses nuits avant son arrivée à Erynor revint. Elle s’était endormie en caressant le gros matou, peinant à trouver le sommeil malgré la fatigue.
Elle se trouvait au cœur d’une forêt dense, si épaisse qu’elle ne distinguait plus le ciel tant les feuilles se refermaient au-dessus d’elle. Des bruits de course résonnaient derrière elle. Elle se mit à courir, suivant l’homme qu’elle apercevait devant elle, sans parvenir à réduire la distance qui les séparait.
Très vite, la forêt sembla se liguer contre elle.
Les branches s’accrochaient à ses vêtements, les lianes entravaient ses pas, et le feuillage lui barrait le passage. Elle fut stoppée net et dut se débattre, affolée, contre ce qui lui donnait l’impression d’être des mains surgies du sol.
Dans un sursaut de panique, elle parvint à se libérer. Elle attrapa une branche au hasard et s’arracha au sol, grimpant le long du tronc, branche après branche, jusqu’à atteindre l’une des plus hautes.
Elle était fine, instable. Elle sentait le vent faire osciller le sommet de l’arbre sous son poids. Pour la première fois, elle voyait le ciel.
Et bien plus que cela.
Un territoire immense s’étendait autour d’elle, à perte de vue, comme s’il n’avait ni limites ni frontières. Un mouvement, sur la branche voisine, attira son attention.
Elle tourna la tête.
Un homme lui faisait face. Son visage était déformé par la haine, ses yeux fous, et quelque chose en lui n’était pas humain. Il tendit la main vers elle, cherchant à l’attraper.
— Reviens-moi, petite fleur. Je t’attends, petite sœur. Rejoins-moi.
Rose recula précipitamment. Son pied glissa.
Elle bascula dans le vide.
Elle se réveilla en sursaut dans son lit, le cœur battant à tout rompre, tandis que le gros matou semblait pester contre son sommeil agité.

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