Chapitre 16 : Entre deux tours

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" Par la présente, je souhaite vous faire part de mon souhait d’intégrer l’Élite à la fin de mon cursus.

Sachez que je me tiens prête à relever tous les défis dans cette perspective.

Je n’ai pas peur de l’échec. J’ai seulement peur de n’avoir jamais osé affirmer ma volonté de faire partie de quelque chose de plus grand que moi."
— Extrait de la lettre de Jade Florielle à Madame Fouquet



L’étrange réveil de Rose ne sonna pas comme à son habitude. Elle était déjà debout, faisant les cent pas dans sa chambre bien avant l’heure du petit déjeuner.
Le gros matou s’étirait sur son lit, glissant ses pattes en arrière avec cette souplesse qui n’appartenait qu’aux félins. Il s’allongea ensuite sur le cahier de la bibliothécaire et se mit à ronronner. C’était devenu son nouveau panier.

Rose ne pouvait plus se permettre de manquer des cours. Elle rejoignit donc les premières années et se rendit en classe après avoir pris son premier repas de la journée avec Émilie et Jade.

Au moins, le cours de remèdes l’aidait à tenir ses pensées sombres à distance. Elle parvenait désormais à fabriquer des cataplasmes satisfaisants, suffisamment efficaces pour se soigner elle-même lorsqu’elle se blessait à l’entraînement.

À l’heure du déjeuner, attablée avec le groupe d’amis d’Émilie et de Jade, elle entendit de nouvelles rumeurs concernant les rebelles. Même isolés du reste de la ville de Paeonia, les élèves recevaient des informations par leurs familles.

— Il paraît que les rebelles qui se sont introduits dans l’Académie ont aussi pillé des maisons et violenté des villageois, dit Émilie.

— C’est affreux, murmura Jade.

— L’intrusion lors du bal n’était pas un cas isolé, ajouta Capucin. D’autres villes, comme Nimur, ont été attaquées au même moment.

— Que cherchent-ils ? demanda Rose.

— Ça dépend, répondit Émilie. Parfois des documents, parfois ils essaient de libérer leurs prisonniers. On dirait qu’ils n’ont pas de but précis… juste le plaisir de voler ou de chair.

La bile monta dans la gorge de Rose.

Encore davantage lorsqu’elle imagina un homme aux traits semblables aux siens commettre de telles atrocités. Elle ferma les yeux pour chasser cette image.

— Est-ce qu’on sait ce qu’ils ont volé ici ? demanda-t-elle.

— Pas vraiment, répondit Capucin. Ce genre d’informations ne descend pas jusqu’à nous.

— Probablement des documents sur la stratégie de guerre, supposa Jade.

— Nous ne sommes pas en guerre ? demanda Rose, gênée par son ignorance.

— Difficile de faire la guerre à des ennemis invisibles, répondit Capucin. Le Conseil tente de les débusquer depuis longtemps, sans grand succès. Les autres villes font pression pour que les populations soient protégées. Le Conseil rêve d’une attaque directe… mais ils sont bien cachés.

La conversation se poursuivit. Rose écoutait attentivement, enregistrant chaque mot.

Plus tard, alors que Rose descendait un escalier menant au premier étage, elle faillit percuter de plein fouet le conseiller Adalric Van Grendal, représentant du Conseil et de Paeonia, qui surgit à l’intersection d’un couloir alors qu’elle se rendait à son prochain cours.

— Rose ! s’exclama-t-il avec une surprise trop appuyée. Justement, j’espérais vous croiser.

Dans une Académie aussi vaste, croiser quelqu’un “par hasard” relevait de l’exploit. D’autant plus qu’elle se trouvait précisément dans le couloir menant à son prochain cours. Ce n’était pas une coïncidence. Il avait dû consulter son emploi du temps.

— Venez avec moi, l’invita Adalric en lui faisant signe. Maître Solan ne verra aucun inconvénient à ce que vous arriviez avec quelques minutes de retard si vous êtes en ma compagnie.

Cela confirma ses soupçons. Rose le suivit à travers des couloirs de plus en plus vides, puis dans une partie du château qu’elle ne connaissait pas. Ils gravirent plusieurs escaliers avant d’arriver dans une vaste pièce surplombant le jardin ouest.

Elle comprit qu’il s’agissait d’un espace réservé aux conseillers. Ils s’installèrent dans une immense verrière offrant une vue dégagée sur la forêt.

— Souhaitez-vous boire quelque chose ? proposa Adalric. Une boisson chaude, peut-être ?

— Non merci, répondit Rose poliment.

Elle avait attendu un signe du Conseil pendant des semaines. Et c’était seulement maintenant qu’il venait à sa rencontre, après tout ce temps passé à Erynor.

— Allons, je vous en prie, insista-t-il. Je déteste boire seul.

Il prépara lui-même deux tasses, puis en poussa une en direction de Rose sur la table d’appoint entre leurs deux sièges.

— Je tenais à discuter un peu avec vous, commença-t-il en ajoutant du sucre dans son café. Nous ne nous sommes pas parlé depuis notre entretien. Il est donc temps de faire un point sur votre situation.

Rose se raidit imperceptiblement.

— Nous ne sommes malheureusement pas parvenus à comprendre comment vous avez traversé jusque dans le Royaume de Parvoy. C’est une situation totalement inédite. Avez-vous retrouvé un souvenir, un détail en particulier, depuis ?

— Non, répondit-elle.

Lorsqu’elle tentait de se remémorer les minutes précédant son arrivée dans le Grand Roncier, elle se heurtait toujours au même vide. Elle se souvenait avoir couru à la Citadelle de sa ville, puis… plus rien.

— Néanmoins, reprit Adalric, Madame Fouquet a reçu la confirmation de l’ensemble des professeurs : vous vous êtes intégrée avec sérieux et discipline à l’Académie. Qu’en pensez-vous ?

— J’ai pris mes marques, concéda Rose, sans comprendre où il voulait en venir. Mais je n’ai pas l’impression d’avoir trouvé ma place pour autant.

— Merveilleux, répondit-il avec enthousiasme, comme s’il n’avait retenu que la première partie de sa réponse. Le professeur Grimal m’a d’ailleurs fait part de ses observations. Il voit en vous de réelles qualités pour intégrer l’Élite.

Il marqua une pause, savourant visiblement l’effet de ses paroles.

— C’est un privilège, surtout venant de lui. Il fait rarement des compliments. Y avez-vous songé ?

— Oui, bien sûr… mais je n’ai pas encore pris de décision, répondit Rose.

— Je comprends, dit-il avec une bienveillance condescendante. Vous avez le choix.

Rose doutait pourtant qu’il comprenne quoi que ce soit à ce qu’elle ressentait réellement.

— Votre place est particulière ici, reprit Adalric. Je ne suis pas certain que vous mesuriez à quel point.

Il croisa les mains devant lui.

— En règle générale, les jeunes gens de nos Royaumes peuvent postuler à leur majorité. Ils sont rarement retenus. Nous avons effectivement énormément de demande. L'examen peut être tenté trois fois jusqu’à vingt-cinq ans.

Rose but une gorgée de café. Elle n’avait jamais envisagé que l’entrée à l’Académie soit si sélective.

— L’Académie est coûteuse, poursuivit-il. Pour certaines familles, c’est un lourd sacrifice. Elles travaillent toute l’année afin d’offrir un avenir stable à leurs enfants. C’est ce que nous faisons ici : nous garantissons de vraies perspectives de réussite.

Il posa alors sur elle un regard plus dur.

— Vous, en revanche, vous n’avez encore rien prouvé.

Le cœur de Rose se serra.

— Vous n’avez pas passé l’examen d’entrée. Vous bénéficiez d’une bourse complète. Vos uniformes ont été intégralement pris en charge.

— Mais… commença-t-elle.

— Rien n’est jamais acquis sur Erynor, l’interrompit-il calmement. Vous êtes, en quelque sorte, une réfugiée du Bas Monde.

Il marqua une pause.

— Lorsque nous vous avons trouvée, deux options s’offraient à nous. Considérer que vous étiez une ennemie. Ou une alliée.

Rose sentit un frisson lui parcourir l’échine.

— Nous avons choisi de vous accorder le bénéfice du doute. C’est la raison pour laquelle vous êtes ici aujourd’hui et non dans la prison de Paeonia.

Elle comprit alors que Maël n’exagérait pas. Elle aurait très bien pu passer sa première nuit en cellule. Et sans doute les suivantes.

— L’heure est donc venue de faire vos preuves, conclut Adalric. Tous les ans, les cours de l’Académie s’interrompent brièvement afin de permettre aux élèves de rentrer chez eux… lorsqu’ils en ont la possibilité.

Il but une gorgée de café, tandis que Rose restait immobile.

— Je souhaitais vous proposer de rester ici durant cette période. Vous approfondirez vos connaissances de notre monde et développerez vos compétences en vous entraînant avec l’Élite.

Il la fixa avec attention.

— C’est un privilège. Et cela vous permettra de déterminer si vous êtes faite pour cette voie.  J’ai cru comprendre que vous vous entendiez bien avec le jeune Maël. Une excellente recrue.

Ce n’était pas une proposition.
C’était une mise à l’épreuve. Et le premier test. 

— C’est… d’accord, répondit Rose.

Adalric hocha la tête, satisfait.

— Voilà qui est entendu, conclut-il avec un sourire qui n’avait rien de chaleureux.

Il avait ce regard...On aurait dit le même air que celui du gros matou après avoir mangé une souris particulièrement délicieuse. 



Son groupe fut particulièrement excité pour elle lorsqu’elle leur rapporta les propos d’Aldaric.

— Wahou, s’écria Capucin, je ne savais même pas qu’un professeur t’avait proposé de faire partie de l’Élite. C’est fou, tu es dans une classe inférieure à nous et on te propose déjà d’intégrer l’Élite. Même Maël a dû attendre de passer le Seuil !

— Tu auras droit à beaucoup d’avantages, concéda Émilie. Mais aussi à beaucoup de responsabilités.

— On s’en fiche ! dit Capucin. C’est l’occasion de partir et de voyager partout, en tant qu’ambassadrice, de faire plein de missions pour le compte du Conseil… donc d’être au courant de tout !

Rose doutait que le Conseil l’envoie quelque part avant très, très longtemps.

Seule Jade ne participait pas à la conversation. Elle avait écouté avec attention le récit de Rose, mais n’avait plus rien dit ensuite. Pensant qu’elle était simplement absorbée par ses pensées, Rose continua :

— Vous rentrez chez vous ? demanda-t-elle à Capucin et Émilie.

— Oui, répondit Émilie, j’ai hâte de rentrer à Istéria.

— Royaume de Grimsom pour moi, dit Capucin avec un clin d’œil. Mais en pleine campagne perdue. Tu n’en savais rien, pas vrai ?

— Non, c’est vrai, répondit Rose.

Elle ne s’était pas assez intéressée aux ressortissants des différents Royaumes et c’était une erreur.

— Et après, vous revenez pour finir votre troisième année ? demanda-t-elle encore.

Ils opinèrent, et la conversation s’engagea sur ce que chacun voulait faire ensuite. Émilie souhaitait travailler à la conservation des différentes archives ; a priori, les plus fournies se trouvaient justement à Istéria, ce qui lui convenait très bien, puisqu’elle pourrait rester près de sa famille. Capucin partait dans tous les sens et n’était fixé sur rien en particulier, ce qui lui ressemblait parfaitement. Jade, elle, restait toujours silencieuse.

Rose s’imagina un instant reprendre son métier de juriste, avant de chasser aussitôt cette pensée de son esprit. Ce n’était plus sa vie. Cela faisait des semaines qu’elle n’y avait plus pensé sérieusement. Une sorte de culpabilité l’avait longtemps envahie, mais elle avait décidé de ne plus s’y attarder, se disant que depuis le temps, ils avaient dû embaucher un nouvel apprenti qu’ils feraient travailler jusqu’à l’épuisement. Rien que d’y penser, elle sentait les poils de ses bras se hérisser de tension. Pourtant, cette vie lui semblait déjà bien loin.

Le moment de l’entre-deux-cours arriva. Le château était en ébullition, et les élèves couraient partout pour terminer leurs bagages. Chacun récupérait les affaires prêtées ou les objets égarés.

Rose regardait tout cela, spectatrice du chaos ambiant.

— Elle est triste de voir ses compagnons partir ? demanda une voix à côté d’elle.

C’était Régis, le concierge de l’Académie, qui s’était approché sans bruit, portant une dizaine de sacs autour de lui.

— Le changement me fait peur, c’est certain, répondit Rose, se demandant comment il faisait pour porter tout cela.

— Elle verra, ça paraît bien calme une fois que tout ce petit monde est parti. Mais ça fait des vacances aussi, ajouta-t-il plus joyeusement. Moins de travail, c’est une pause pour le vieux Régis. En tout cas, si elle cherche son chemin, elle sait qu’elle peut venir me voir. Ma porte est toujours ouverte pour elle.

— C’est gentil, mais… commença-t-elle.

Il était déjà reparti, se déplaçant avec une aisance étonnante malgré sa charge. Rose commençait à bien connaître le château, maintenant. Sa proposition était gentille… mais inutile.

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