Chapitre 17 : Révélation féline
" Quand j’ai entendu pour la première fois sa voix, j’ai cru devenir folle.
Entendre des voix, paraît-il, est un signe de folie.
Mais pas pour nous, les Porteurs. "
— Magène Norrois
Rose se fraya un chemin dans la foule d’élèves qui quittaient l’Académie. Les troisièmes années descendaient déjà vers le portail, leurs voix résonnant sous les arches du château. Elle passa devant les élèves de sa classe, distribuant des sourires polis sans s’arrêter. Elle n’avait jamais vraiment réussi à tisser de liens avec eux.
Lorsqu’elle aperçut son groupe d’amis, Jade lui adressa un simple signe de la main avant de s’éloigner sans attendre.
Depuis la discussion autour de son intégration dans l’Élite, quelque chose s’était fissuré entre elles.
Rose avait tenté d’en parler à Émilie, mais celle-ci était restée évasive sur le sujet.
— Jade est mon amie depuis ma première année, avait-elle expliqué. Mais je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’elle fait. Et puis… intégrer l’Élite, c’est un aboutissement pour beaucoup. Tu fais sûrement des jaloux.
Rose avait compris. Elle n’avait pas insisté mais la réaction de son amie la blessait.
Capucin, lui, l’avait serrée dans ses bras avant de partir, comme pour compenser la réaction de Jade.
Quelques minutes plus tard, le château paraissait désert. Il n'y avait pratiquement plus que les membres de l’Élite qui circulaient encore dans les couloirs, leurs capes grises glissant sur les dalles comme des ombres disciplinées.
Rose passa le week-end enfermée dans sa chambre, en compagnie du gros matou. Elle ne sortait que pour emprunter des livres à la bibliothèque et prendre ses repas. Madame Mortepage était toujours là, immuable gardienne de ses rayonnages.
Son chat, lui, semblait ravi de cette attention exclusive. Il ronronnait bruyamment dès qu’elle franchissait le seuil.
Un après-midi, elle décida de l’autoriser à sortir avec elle dans les jardins pour se dégourdir les jambes. Elle le glissa dans son sac en toile et ne le libéra qu’une fois bien engagée dans la forêt.
De toute manière, elle était déjà dans la ligne de mire du professeur Grimal. Que risquait-elle de plus ?
Le félin la suivit aussitôt, visiblement heureux de retrouver l’extérieur. Il trottinait entre les arbres, griffait les troncs avec application. Lorsqu’il s’étirait ainsi, Rose avait l’étrange impression qu’il avait encore grandi.
Elle s’installa dans une clairière et entama ses étirements habituels. Elle n’avait pas croisé Maël depuis plusieurs jours, mais elle savait qu’on la préviendrait dès que les entraînements avec l’Élite commenceraient.
Ses muscles se dénouaient lentement. Elle inspirait, expirait. L’air de la forêt lui chatouillait le nez. Les craquements et les bruissements lointains formaient une harmonie presque apaisante. Une note saline, venue de la mer, se mêlait subtilement à l’odeur des pins.
C’était comme si rien d’autre n’existait.
Le gros matou revint alors qu’elle terminait ses enchaînements. Il s’était absenté longtemps. Tandis qu’elle s’asseyait en tailleur, il se roula naturellement contre elle.
A son contact, Rose bascula.
Les ténèbres l’engloutirent avant que la lumière ne revienne mais tout avait changé autour d'elle.
Elle se trouvait sous un canapé, allongée sur un tapis, dans un corps qui ne semblait pas être le sien. Comme une spectatrice, elle regardait un homme était assis dans un fauteuil. Une jeune femme aux cheveux d’or lui faisait face, le visage fermé.
— Que comptez-vous faire d’elle ? demanda la femme d’une voix sèche.
— Elle va s’entraîner avec vous. Vous allez l’intégrer dans vos effectifs. Bien sûr, nous conservons la même ligne : nous ne divulguons que ce qui est nécessaire pour de telles oreilles.
— N’est-ce pas justement ce qu’il ne faudrait pas faire ? Pourquoi ne pas l’enfermer dans la Maison de Garde de Paeonia afin d’être sûrs qu’elle ne nous trahira pas ou ne tentera pas de s’enfuir pour les rejoindre ?
— Enfin, Diane… Je pensais que vous étudiiez la stratégie avec le professeur Simeos. Si nous l’enfermions, elle développerait une haine contre nous. Elle tenterait à coup sûr de s’échapper et les rebelles l’aideraient.
— La Maison de Garde est pourtant l’endroit le plus sûr, observa Diane.
— C’est vrai. Personne n’en est jamais ressorti, dit l’homme avec satisfaction en portant à ses lèvres une tasse fumante. Toutefois, j’aime à croire que nous avons une opportunité devant nous. Un cadeau du destin.
Il marqua une pause.
— Une Delacroix.
Il prononça son nom avec solennité.
— Nous allons lui donner accès à tout… en apparence. La privilégier. L’amener à penser comme nous. Lui donner envie de participer à notre organisation. Qu’elle ne doute pas une seconde de notre bonne foi. Qu’elle se sente ici en famille et même mieux. Elle voudra devenir comme vous. Elle pensera que les rebelles sont du mauvais côté. Comme il se doit.
Il sourit.
— Une merveilleuse perspective, n’est-ce pas ?
— N’avez-vous pas peur qu’ils tentent encore quelque chose pour la rallier à leur cause ?
— C’est là le plus délicieux. Ils la verront comme l’une des nôtres. Leur moral chutera. Les hésitations naîtront. Son frère voudra-t-il œuvrer contre elle ? Et même si c’est le cas, il passera pour celui qui s’oppose à sa propre famille.
Diane pâlit légèrement.
— Je connais les sentiments qui vous animent, Diane. Mais pensez à l’effet que cela nous donne de l’avoir parmi nous. Un élément intouchable en notre possession…
Il s’installa plus confortablement.
— C’est décidé. Intégrez-la au mieux. Prenez sur vous. Et surtout… surveillez-la.
— Tout le monde la surveille déjà. Les troisièmes années l’ont épiée ces dernières semaines. Maintenant c’est notre tour.
— Continuez. Et demandez à Maël de venir me voir. J’ai des instructions à lui donner.
— Conseiller, je ne suis pas sûre que Maël...
— Cette conversation est terminée.
La chandelle éclaira le visage froid d’Adalric et celui, crispé, de Diane qui quittait la pièce.
Et brusquement, Rose revint à elle.
Elle regardait, le souffle coupé, le gros matou recroquevillé sur elle. Il lui avait montré un souvenir. Elle en était certaine. Elle avait vu chaque détail malgré la pénombre, comme en plein jour.
Rose tendit la main, encore tremblante, et la posa avec précaution sur le flanc chaud du gros matou. Peut-être que le contact suffirait. Peut-être qu’un autre souvenir l’attendait, tapi sous sa fourrure sombre.
Rien ne se produisit.
Le chat ronronna simplement, paisible.
Son chat était… magique.
C’était comme s’il avait voulu la mettre en garde. Tout était faux.
Elle l’avait pressenti avant, confusément, dans les silences trop lourds, dans les regards qui s’attardaient une seconde de trop. Mais à présent, le doute n’était plus possible : elle était surveillée. Constamment. Chaque geste, chaque parole pesée. On ne la formait pas, on la modelait. On l’approchait avec précaution, comme on apprivoise un animal qu’on compte dresser.
Contre les rebelles.
Contre son frère.
Ses amis… l’étaient-ils seulement ? Ou n’étaient-ils que des relais dociles, chargés de rapporter ses progrès et ses réactions ? Maël, Jade, Émilie… Choisissaient-ils leurs mots en sa présence ? Depuis combien de temps filtraient-ils les informations ? Voilà pourquoi personne ne lui avait jamais parlé du Royaume Delacroix.
Intégrer l’Élite n’était pas une récompense, c’était une stratégie.
Une occasion en or de la garder à portée de main. De l’élever suffisamment pour qu’elle devienne utile. Un symbole. Un visage à brandir devant les rebelles comme un étendard arraché à leur camp. Une Delacroix retournée contre les siens.
Son regard se leva lentement vers les branches au-dessus d’elle. Le feuillage frémissait à peine, agité par une brise venue de la mer.
Quelqu’un l’observait-il en cet instant ? L’idée ne lui paraissait plus paranoïaque. Seulement logique.
De retour dans sa chambre, tous ses privilèges l’étouffèrent : la chambre dans le couloir des troisièmes années, les vêtements, les fournitures... Elle avait l’impression que chaque étoffe, chaque objet portait l’empreinte invisible du Conseil.
Elle s’assit lentement sur son lit. Elle avait toujours réfléchi avant de prendre une grande décision. Toujours pesé les conséquences, anticipé les risques, choisi la voie la plus sûre. C’était ainsi qu’elle avait survécu autrefois. Elle pouvait très bien rester ici et jouer la comédie après tout. Faire semblant de ne rien comprendre, faire ce que le Conseil lui demandait et garder son train de vie. Et, dans quelques années, quand sa présence à l’Académie ne serait plus strictement nécessaire, elle pourrait peut-être obtenir davantage de liberté. S’éloigner progressivement du périmètre. Disparaître en douceur, loin de l’influence du Conseil.
Cela demanderait de la patience mais c’était possible.
Le choix entre la sureté et la liberté.
Dans sa précédente vie, elle avait toujours choisi la sûreté. Elle s’en était sortie. Elle avait construit quelque chose de stable.
Et elle avait été profondément malheureuse.
Son regard glissa vers le gros matou, assis non loin d’elle, qui l’observait avec une intensité presque humaine.
— Il faut partir d’ici, murmura-t-elle.
Le chat répondit par un feulement bref, presque satisfait, comme s’il n’attendait que cette décision. Puis, avec un naturel déconcertant, il sauta sur le livre de la bibliothécaire et se mit à miauler.
— Ce n’est pas l’heure de manger… soupira Rose en se prenant la tête entre les mains.
Mais le félin ne quémandait pas de nourriture. Il se mit à racler la couverture du cahier avec une insistance inhabituelle.
Elle se leva brusquement. Elle partageait avec Madame Mortepage un respect presque sacré des livres : on ne les abîmait pas.
Elle attrapa le cahier pour le mettre hors de portée, mais le chat, obstiné, se hissa à nouveau dessus et planta ses griffes dans la reliure. Le cuir céda légèrement sous ses coups répétés.
— Qu’est-ce que tu fais ? s’affola-t-elle en imaginant la réaction de la bibliothécaire.
Imperturbable, il continua, décollant peu à peu l’endossure avec une précision surprenante. Rose tenta de le repousser sans se faire griffer, puis alla chercher de la colle pour réparer les dégâts mais s’arrêta net dans son élan. Dans l’ouverture laissée par la reliure arrachée apparaissait une fine fente.
Elle revint vers le livre, écarta délicatement les morceaux détachés et découvrit un compartiment dissimulé dans l’épaisseur de la couverture. À l’intérieur reposait un petit bout de papier soigneusement plié.
Avec précaution, elle le déplia.
« Derrière le fil,
En silence veille celui qui garde sans être vu.
Là où les pierres tiennent,
Aux racines du chêne ancien,
Coule le sang de la vigne.
Rejoins la terre,
Où tu as vu le jour.
Il est temps de revendiquer ton nom.
X — L’Ascendre.»
Trois coups frappés à sa porte la firent sursauter.
Le papier trembla entre ses doigts.
Sans réfléchir davantage, elle glissa le mot et le cahier sous son lit, attrapa le chat par la peau du cou et le cacha dans son placard. Elle savait qu’elle était surveillée. Elle refusait cependant de croire que sa chambre l’était aussi.
Elle inspira profondément avant d’ouvrir.
Diane se tenait sur le seuil.
Le sang de Rose se glaça.
— Entraînement ce soir, dit-elle d’un ton froid. Après le dîner.
Rose hocha la tête, maîtrisant son expression. Un entraînement nocturne n’annonçait rien de rassurant.
Le soir venu, elle entra dans le réfectoire en tenue d’entraînement. La salle était presque vide, à l’exception d’une longue table occupée par les membres de l’Élite.
Maël leva les yeux vers elle et lui fit signe de venir s’asseoir à ses côtés. Elle hésita une fraction de seconde, puis le rejoignit.
Pour le moment, elle jouerait son rôle.
Ils étaient une trentaine, aucun ne semblait dépasser la trentaine d’années. Muscles saillants, regards assurés, grandes capes grises tombant dans leur dos avec une régularité presque militaire. Rose était la seule à ne pas en porter.
Un bref silence s’installa lorsqu’elle prit place parmi eux, puis les conversations reprirent, comme si sa présence n’était qu’un détail toléré.
Elle se pencha légèrement vers Maël.
— Qu’allons-nous faire ce soir ?
— Rien de très sérieux, répondit-il calmement. Des entraînements ludiques. C’est une tradition pour marquer l’entre-deux cours. Les prochains jours seront plus intenses.
Son ton était mesuré. Son visage, parfaitement maîtrisé, comme s’il ne lui avait jamais confié que son frère était un rebelle. Elle s’efforça de manger et de répondre lorsque c’était nécessaire. Elle donna le change.
Mais au fond d’elle, quelque chose bouillonnait. Elle avait envie de se lever, de balayer les assiettes d’un revers de bras, de renverser la table et de hurler qu’elle savait tout.
Patience, patiente, lui murmura sa petite voix intérieure.
Son sang battait à ses tempes lorsqu’ils quittèrent enfin le réfectoire pour rejoindre la clairière des entraînements.
Le professeur Grimal les attendait déjà, immobile au centre, les bras croisés dans le dos, les pieds ancrés dans la terre.
À ses pieds étaient déposés des foulards rouges et bleus.
— Seulement deux couleurs, murmura un élève à la droite de Rose. Deux équipes.

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