Chapitre 20 : Instruments du pouvoir
Extrait du rapport du Conseil
Sous la présidence d’Adalric Van Grendal
“ Le groupe se faisant appeler “l’Ascendre” prétend renaître des cendres d’un ordre qu’il juge corrompu. Le Conseil refuse d’entériner cette appellation et continuera de désigner ses membres pour ce qu’ils sont : des rebelles. “
Les deux journées de repos forcé accordées par Derek, le soignant de l’Académie, furent bienvenues.
Maël profita de ce temps suspendu pour retrouver Rose lors de l’une de ses promenades dans le parc.
Elle se sentait seule.
Terriblement seule.
Et, aussi hypocrite que cela puisse lui paraître, sa présence lui faisait du bien car elle avait l’impression que ce poids était légèrement moins lourd en sa présence.
Elle en venait presque à culpabiliser de prendre plaisir à ces instants partagés. Cela lui manquait ; parler, rire, échanger sur des sujets insignifiants comme si ses problèmes n’existaient pas.
Alors même qu’elle savait qu’il la surveillait.
Il la conseillait avec patience, lui parlait des missions de l’Élite sans jamais révéler d’informations essentielles, et lui dessinait les contours d’un avenir exaltant.
Il évoquait parfois sa mère, ses sœurs.
Jamais son père.
Rose n’osa pas poser la question, mais elle comprit que ce silence n’était pas un simple oubli.
— Juriste ? marmonna-t-il lorsqu’elle lui parla de son ancien métier. Un scribe, en somme ? Ça paraît plutôt monotone, non ?
— Je ne pense pas que ce soit pour toi, répondit Rose en esquissant un sourire. Tu sembles taillé pour l’extérieur.
— Et j’ai trop besoin de relief, confirma Maël en inclinant le visage vers le soleil. De montagne.
Lors de la reprise des cours avec l’Élite, Rose prit pleinement conscience de la chance qu’elle avait eue de s’entraîner sous la tutelle de Maël.
Il était indéniablement le plus brillant de sa promotion, capable d’exécuter avec une rapidité et une puissance remarquable des mouvements que peu d’élèves parvenaient à égaler.
Les jours passèrent.
Une nouvelle routine s’installa à l’Académie, et Rose forma peu à peu avec Maël une sorte de duo tacite.
Elle sentait souvent sur elle le regard de Diane.
Mais chaque fois qu’elle tournait la tête, elle ne croisait jamais ses yeux gris perçants.
Un soir, lors d’un entraînement avec le groupe de l’Élite, le professeur Grimal leur annonça :
— Vous allez perfectionner votre escalade.
Comme à l’accoutumée, ils descendirent en courant vers la plage par un sentier devenu familier pour Rose au fil des séances.
Ils plongèrent habillés dans la mer, puis nagèrent jusqu’à se positionner face à la falaise. Les vagues leur léchaient le dos, les faisant tanguer.
— Les prises sont faciles, même mouillés. Vous n’aurez pas toujours le loisir de choisir dans quel état vous devrez escalader une montagne, ni le luxe d’avoir la mer comme filet de protection. Allez-y, intima le professeur, qui les avait suivis dans l’eau.
Un à un, les élèves commencèrent à grimper sur la paroi, l’eau gouttant de leurs vêtements. Ils se hissaient avec agilité et détermination vers la clairière d’entraînement.
Rose se tenait à l’arrière du groupe lorsque Maël la rejoignit.
— Fais attention à tes appuis, lui conseilla-t-il. Cela paraît facile d’ici, mais les roches sont glissantes. N’hésite pas à te déplacer latéralement pour trouver de meilleures prises.
— D’autres conseils ? demanda Rose en claquant des dents, le corps encore engourdi par l’eau froide, tout en observant le professeur Grimal escalader la paroi sans effort apparent.
— Ne regarde pas en bas, ajouta Maël.
Lorsque son tour vint, Rose était transie de froid. Elle inspira profondément et entreprit de grimper du mieux qu’elle pouvait.
Quelques mètres plus bas, elle entendit Maël commencer son ascension.
Soucieuse de ne pas le ralentir, elle tenta de saisir une prise trop rapidement.
Son pied glissa.
Elle dérapa contre la roche.
En un instant, une pression ferme se referma autour de sa cuisse et la plaqua contre la paroi.
Maël l’avait rejointe avec une rapidité stupéfiante. Positionné légèrement en contrebas, il la maintenait d’une main sûre, empêchant sa chute.
Tremblante, Rose reprit sa progression, plus lentement cette fois, consciente de sa présence sous elle.
— Merci, souffla-t-elle une fois arrivée en haut, encore essoufflée.
Maël se contenta d’un bref hochement de tête. Puis ils rejoignirent ensemble la clairière, où les autres élèves avaient déjà commencé les exercices de souplesse sous la supervision du professeur Grimal.
C’était le moment préféré de Rose.
Un instant suspendu, où chacun se concentrait sur sa respiration et sur les muscles tendus de son corps. Ici, il n’y avait ni performance ni compétition. Du moins, c’était ce qu’elle ressentait.
Durant ces séances, elle ne pensait plus à rien d’autre. Qu’il s’agisse d’escalade, de natation, de course ou de combat, chaque jour apportait un nouveau défi, un objectif à atteindre.
Les muscles autrefois frêles de Rose s’étaient raffermis depuis son arrivée. Elle habitait désormais son corps avec plus d’assurance, le sentant plus tonique, plus solide.
Elle retrouvait peu à peu une confiance qu’elle croyait perdue ou peut-être n’avait-elle jamais réellement su qu’elle lui appartenait.
Et elle aimait ce sentiment.
Elle remarquait aussi les changements dans les regards posés sur elle. Plusieurs fois par séance, elle surprenait des yeux insistants glisser sur ses courbes.
Mais jamais ceux de Maël.
Malgré elle, l’indice laissé par les rebelles - par l’Ascendre - reposait toujours sous son lit.
Elle se trouvait des excuses : elle n’avait pas réussi à décrypter le message. Mais au fond, avait-elle réellement cherché ?
Elle était surtout épuisée par les séances quotidiennes et mesurait les progrès qu’elle accomplissait chaque jour.
Le rythme intense des cours et des entraînements à Paeonia laissait peu de place à la réflexion. Rose commençait même à se demander si tout cela n’était pas délibéré : une stratégie du Conseil pour empêcher les élèves de penser à autre chose qu’à leurs tâches quotidiennes.
Chaque soir, elle dînait rapidement avec le groupe de l’Élite avant de s’effondrer sur son lit, épuisée, pour se réveiller juste à temps pour le cours du lendemain.
Une nuit, Rose fut réveillée en sursaut par des coups frappés violemment contre sa porte.
C’était Livia, un membre de l’Elite, brune aux cheveux coupés au carré, qui se tenait sur le seuil.
— On a repéré des rebelles entre nos murs. Grouille-toi !
D’un bond, Rose se leva, enfila ses vêtements d’entraînement et ses chaussures à la hâte, puis franchit le seuil de sa chambre pour dévaler les escaliers en direction du hall de l’Académie.
Des cris résonnaient tout autour d’elle, semant une agitation brutale et inquiétante.
En débouchant dans les jardins, elle entendit des gémissements.
Tracy, la rousse croisée à l’infirmerie, était assise au sol, une main crispée sur sa hanche.
— Ne t’arrête pas pour moi… Ils sont partis par-là, souffla-t-elle en désignant le bois d’un geste tremblant.
Rose n’hésita pas.
Elle s’élança vers la lisière, entendant devant elle les bruits d’une poursuite. Elle accéléra pour rattraper le groupe.
Lorsqu’elle les rejoignit, elle reconnut quatre membres de l’Élite, dont Maël et Diane, lancés à la poursuite de plusieurs silhouettes masquées qui fuyaient vers la falaise.
— Ils vont se tuer ! s’écria Rose, l’angoisse lui serrant la poitrine.
Elle courait sans savoir ce qu’elle ferait si elle les rattrapait.
De quel côté était-elle, au juste ?
Arrivés au bord de la falaise, les rebelles sautèrent dans le vide.
Le cœur de Rose manqua un battement.
Et de nouveau, sa vision s’accommoda à la nuit.
Elle distingua alors ce que les autres ne voyaient pas.
Les hommes n’étaient pas en train de se suicider.
Chacun avait déployé derrière lui une large toile sombre, qui se gonfla sous la poussée du vent. Les corps ralentirent leur chute, glissant au-dessus de l’eau comme suspendus dans l’obscurité, un premier rebelle atterri dans une embarcation qui les attendait en contrebas.
Les membres de l’Élite restèrent plantés au bord de la falaise, en essayant de distinguer la scène en silence tandis que les rebelles rejoignaient leur navire.
— Ils embarquent…, finit par annoncer Maël.
Mais Rose, elle, voyait tout.
Peut-être que son frère faisait partie de ces silhouettes.
— Ils ne peuvent pas nous échapper aussi facilement ! s’énerva Diane, brandissant son arc et tirant trois flèches de son carquois.
— C’est trop loin, objecta un membre de l’Élite.
Mais Diane arma déjà son tir.
— Peut-être pour toi.
Elle relâcha la corde.
La première flèche se perdit dans l’océan.
La seconde déchira une toile d’un des rebelles qui était encore suspendu dans les airs, précipitant son passager dans l’eau.
La troisième atteignit un autre rebelle à l’abdomen.
Le cri de douleur de l’homme remonta jusqu’à la falaise.
Rose trembla.
Incapable de détourner le regard, elle se pencha instinctivement pour mieux voir.
Les rebelles ne cédèrent pas à la panique. Avec une coordination impressionnante, ils repêchèrent leurs compagnons blessés et les hissèrent à bord. Quelques instants plus tard, le navire s’éloignait déjà dans l’obscurité.
Ce fut Maël qui posa une main ferme sur l’épaule de Rose et la guida vers le chemin du retour.
Derrière eux, Diane lançait encore des regards noirs vers la mer.
— Nous avons été vulnérables cette nuit, déclara le professeur Grimal d’une voix grave lorsque tous furent rassemblés au réfectoire.
Certains élèves avaient besoin de soins urgents, mais Grimal semblait juger son discours plus prioritaire que leur envoi à l’infirmerie.
— Nous avons subi deux attaques en peu de temps. Deux attaques qui prouvent que nous ne sommes pas à la hauteur de notre tâche. Nous avons été frappés sur notre propre territoire sans parvenir à faire payer ces vauriens.
Il marqua une pause, balayant la salle du regard.
— Comprenez-moi bien : les rebelles seront punis, nous les traquons actuellement. Mais vos erreurs nous font passer pour des incompétents aux yeux du monde. À partir de demain, les gardes seront renforcées jour et nuit, et vos entraînements seront intensifiés. Retournez vous coucher ou rendez-vous à l’infirmerie si nécessaire.
Un soupir lui échappa avant qu’il ne leur donne congé.
Rose aida Tracy, qui peinait à marcher, à rejoindre l’infirmerie. Derek, le soigneur, était déjà à l’œuvre, préparant les lits pour les blessés.
Une fois Tracy prise en charge, Rose regagna son dortoir.
Mais l’image de l’homme frappé à l’abdomen refusait de quitter son esprit.
En chemin, Rose repensa aux paroles du professeur Grimal.
Les rebelles avaient laissé peu de temps entre cette attaque et celle du bal. Que cherchaient-ils ? Et l’avaient-ils trouvé ?
— Elle ne devrait pas traîner dans les couloirs en pleine nuit, murmura une voix à sa gauche.
Rose sursauta.
C’était Régis. Elle ne l’avait pas entendu arriver.
— Surtout quand elle tombe de sommeil, ajouta-t-il, presque amusé.
— On a été attaqués, se justifia-t-elle avant de reprendre sa marche.
Il la fixa une seconde de trop.
— Alors soyez prudente, conclut-il d’un ton étrange, avant de s’éloigner dans la direction opposée.
Comme si l’agitation de la nuit ne le concernait pas.
De retour dans sa chambre, Rose se déshabilla et se glissa sous les draps, espérant trouver un peu de répit. Pourtant, une sensation étrange la tenaillait. Elle grandissait dans sa poitrine, remontait lentement jusqu’à sa gorge.
Quelque chose manquait.
Elle resta immobile, le regard fixé sur l’obscurité.
Puis l’évidence la frappa.
Le gros matou n’était pas dans la chambre.
Rose savait qu’il lui était désormais impossible de sortir pour retrouver son chat surtout maintenant que les tours de garde avaient été renforcés. Elle était coincée à l’intérieur, impuissante.
Un sentiment de lâcheté se mêlait à une anxiété croissante. Elle se tourna et se retourna dans son lit, incapable de trouver le sommeil.
Alors qu’elle commençait à sombrer malgré elle, des coups de griffes raclèrent sa porte.
Elle se redressa aussitôt.
Le gros matou entra dès qu’elle ouvrit, comme si de rien n’était. Il traversa la pièce avec une indifférence souveraine, sauta sur le lit et s’y étendit de tout son long, parfaitement à son aise.
— Les chats sont vraiment les animaux les plus ingrats, murmura Rose en se glissant sous les couvertures.
Le matou se blottit contre elle et se mit à ronronner, comme si le monde extérieur n’avait jamais existé.
Peu à peu, Rose s’assoupit, bercée par cette vibration régulière.
Puis les voix commencèrent.
Elles ne venaient ni du couloir ni de la cour.
Elles résonnaient à l’intérieur d’elle-même.
— C’est elle qui les attire, j’en suis certaine ! lança une voix vibrante de colère. Nous aurions dû les poursuivre.
— Calmez-vous, Diane, répondit une autre voix, plus basse, plus froide.
Une autorité glacée s’en dégageait.
Autour d’elle, la chambre se dissipa.
Elle se tenait désormais dans un petit jardinet enclavé au cœur de l’Académie, entre quatre murs de pierre, perchée sur une arcade.
Diane arpentait le sol avec fureur.
À ses côtés, deux silhouettes restaient immobiles.
Le Conseiller Adalric Van Grendal, dont la voix portait une froideur calculée.
Et Maël, appuyé contre le mur, silencieux.
— Pourquoi croyez-vous que j’ai demandé à Livia d’aller chercher Rose cette nuit ? reprit Adalric. Elle n’a aucune utilité sur le champ de bataille, pour le moment.
Il posa un regard tranchant sur Diane.
— Les rebelles l’ont vue. Ils ont vu qu’elle était avec nous.
— Et pour combien de temps ? répliqua Diane, les poings serrés.
Adalric ne cilla pas.
— J’admire votre ténacité. Mais c’est la dernière fois que je vous avertis, Diane. Je ne tolérerai plus vos remarques déplacées.
Un silence.
— Comment se porte votre famille ?
Pour la première fois, Diane perdit toute contenance.
Rose la vit se figer.
Sans attendre de réponse, le Conseiller reporta son attention sur Maël, qui soutenait le regard de Diane, comme s’il partageait en silence le poids de cette menace.
— Notre jeune prodige réussit décidément tout ce qu’il entreprend. J’admire votre constance, Maël. Vous savez toujours nous surprendre.
Il marqua une pause.
Mais Rose n’entendit pas la suite.
La scène se brouilla.
La pénombre de sa chambre l’engloutit de nouveau. Le chat était toujours blotti contre elle, son flanc vibrant d’un ronronnement régulier.
Les voix s’éteignirent.
Elle comprit alors que le gros matou venait de lui transmettre un nouveau souvenir de son escapade nocturne.
Rose demeura allongée, les yeux ouverts dans l’obscurité.
Des heures durant, elle ressassa ce qu’elle avait vu.
Le visage de Diane s’imposa à elle.
Cette colère.
Cette peur.
Sans hésiter, elle récupéra le message dissimulé dans le livre de la bibliothécaire.
Il était temps d’agir.
Cette fois, elle se força à affronter l’énigme.

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