Chapitre 21 : Le fil de la liberté

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Citation Auguste Follet

Architecte de l’Académie

« Les couloirs sont droits, mais les chemins qu’on y choisit ne le sont jamais. »



— Tu ne parles pas beaucoup aujourd’hui, observa Maël lors de l’une de leurs séances d’exercice en binôme.

Ils se trouvaient de nouveau au sommet de la tour du dernier étage. Les hautes fenêtres étaient grandes ouvertes pour laisser entrer la moindre brise dans l’air étouffant. De là où se tenait Rose, elle voyait les arbres, la mer, et l’immensité inconnue qui s’étendait à perte de vue.

Pourtant, plus elle contemplait l’horizon, plus elle se sentait enfermée dans cette forteresse de pierre.

Même entourée, et le plus souvent avec Maël, elle se sentait chaque jour davantage seule. Cette solitude lui collait à la peau comme une fine pellicule de crasse impossible à laver.

— Toi non plus tu ne parles pas beaucoup. Tu ne parles jamais beaucoup, d’ailleurs, répliqua-t-elle sèchement.

Elle relisait l’énigme encore et encore, mais chaque lecture la rendait plus obscure.

Elle en venait presque à se demander si les Rebelles ne se moquaient pas d’elle. Ils auraient pu être clairs. Non. Il avait fallu de jolies phrases sibyllines, juste assez floues pour la rendre folle.

La seconde partie de l’énigme lui paraissait pourtant plus claire. Elle avait lu l’Encyclopédie des terres d’Erynor pour y découvrir l’existence d’un chêne ancien, gigantesque, connu à plusieurs lieues de l’Académie. Mais encore fallait-il réussir à sortir d’ici.

Maël cessa de s’étirer et s’adossa au mur.

— Mauvaise nuit ? demanda-t-il, les sourcils légèrement froncés.

— Pas vraiment.

Elle scruta les maisons en contrebas, de l’autre côté de la vallée.

— Tu vas souvent voir ta mère ? demanda-t-elle soudain en regardant les habitations.

— Pas aussi souvent que je le voudrais.

Un silence. Elle finit par poser la question.

— Et ton père ?

Maël se figea.

— Il est mort il y a plusieurs années. Bien avant que je ne rejoigne l’Élite.

Son regard resta fixé au sol.

Rose sentit son humeur s’adoucir et s’assit près de lui, contre la pierre froide.

— Il doit beaucoup te manquer.

— Chaque jour.

Leurs regards se croisèrent et s’accrochèrent. Il y avait quelque chose de tendu dans les traits de Maël. Lentement, il se rapprocha d’elle.

Rose se figea.

Ses yeux avaient la couleur du sable chaud. Un puits sans fond dans lequel elle se laissa glisser malgré elle. Elle observa chaque détail de son visage : ses cheveux bruns légèrement ondulés, ses sourcils épais qui se fronçaient quand il doutait, ses pommettes dissimulées sous cette façade froide.

C’était un bel homme.

Sans lui laisser le temps de réfléchir, il se pencha. Leurs nez se frôlèrent. Ses lèvres heurtèrent les siennes.

Le baiser fut brutal. Intense. Presque douloureux.

Comme un ressentiment. Comme si leurs solitudes s’accordaient un instant pour ne plus former qu’une seule brûlure.

Juste cette fois.

Puis la pensée s’imposa : c’est une mauvaise chose. Pourquoi je n’arrive pas à arrêter ? Pourquoi ai-je l’impression de me punir moi-même ?

Pendant ces secondes suspendues, elle eut pourtant l’impression de s’échapper, de l’Académie, d’elle-même, de tout.

C’était égoïste. Irréfléchi. Et en même temps profondément contre elle.

Son cœur battait si fort qu’il couvrait presque tous les autres sons.

Ils se séparèrent brusquement au bruit de griffes glissant sur les ardoises du toit.

Le silence retomba.

Rose détourna le regard.

— Surement un rapace… murmura-t-elle.

L’adrénaline retomba d’un coup. Elle regardait partout sauf vers Maël.

Qu’est-ce que je viens de faire ?

Maël s’éclaircit la voix.

— C’était…

— Ça n’aurait pas dû arriver, coupa-t-elle. J’ai cru que… que ça changerait quelque chose.

Il fronça les sourcils.

— Peut-être qu’on peut essayer d’être moins seuls… à deux.

Il cherchait ses mots. Comme s’il tentait d’attirer un animal farouche hors de sa cachette.

Rose ferma les yeux.

— Ce n’est pas auprès de moi que tu te sentiras différent. Règle tes problèmes avec Diane.

Elle se leva et quitta la salle presque en courant. Comme si quelqu’un la poursuivait.

Mais personne ne la suivait.

Maintenant c’était Maël qui regardait par la fenêtre de la tour comme s’il avait envie de s’échapper.


Sa porte avait décidément un drôle de sens de l’humour.

Sur la poignée, une nouvelle inscription était apparue :
« Souffler le chaud et le froid. »

Elle se laissa tomber sur son lit, le visage enfoui dans les oreillers.

Ce n’était pas ce qu’elle avait prévu.

Le chat sortit de sous l’armoire en ondulant et vint se blottir contre son cou. La scène transmise par son chat lui revint : la colère de Diane, la stratégie d’Adalric Van Grendal, l’immobilité de Maël.

Elle serra le chat contre elle.

— Je n’ai pas oublié, tu sais. Tu n’as pas besoin de me montrer ces images encore une fois. Je n’ai pas oublié ce que je dois faire. Je ne sais juste pas comment.

Elle tira de sous son matelas la feuille froissée où figurait l’énigme. Les mots n’avaient pas changé.

L’entre-deux cours touchait à sa fin. Elle n’avait toujours aucun moyen de quitter l’Académie. Le parc était désormais interdit. Les gardes se multipliaient. L’air libre ne lui était accordé que durant les entraînements, sous surveillance constante de l’Élite.

Elle décida de se tenir prête.

Si les Rebelles revenaient, elle leur parlerait. Elle les supplierait, s’il le fallait. Elle partirait avec eux. Elle revendiquerait son nom, c’était bien ça ce que laissait entendre le message ?

Elle prépara un sac en toile : gourde, fruits qu’elle prenait soin de renouveler chaque jour, quelques provisions.

Un soir, elle sentit la chance se porter de son côté.

Des cris retentirent dans les couloirs. Tracy surgit à la porte de sa chambre.

— Rose, dépêche-toi ! On se fait attaquer encore une fois ! Cette fois, on va les attraper. Viens !

Une troisième fois en l’espace de quelques semaines ! Mais, elle n’allait pas laisser filer cette occasion.

Rose enfila ses vêtements, attrapa son sac, y fourra le gros matou sans cérémonie comme une peluche vivante, puis se lança à sa suite.

Si elle croisait un Rebelle, elle pourrait les suivre. Ou indiquer un passage vers la plage pour qu'elle monte dans une de leur embarcation. Dans la nuit, une ombre passe inaperçue.

Loin devant-elle, elle vit Tracy sortir vers les jardins.

En descendant les dernières marches menant au hall, Rose entendit d’autres voix.

— Vous allez voir, mes garçons, ce que nous vous réservons. Sortir en plein couvre-feu pour vous divertir au bistrot du coin… J’espère que la nuit fut bonne. Il n’y en aura pas d’autres avant longtemps.

La voix excédée de Madame Fouquet résonnait dans le couloir.

Rose blêmit. Si la directrice la voyait avec son sac…

Elle se précipita dans le bureau du concierge. Il était ouvert heureusement. Comme il l’avait promis.

— Vous vous rendez compte que nous avons déclenché l’alerte générale pour deux ivrognes ? Corvée pendant un mois !

Les voix approchaient.

Soudain, le chat se débattit, ouvrit le sac et bondit au sol. Avant qu’elle ne puisse l’attraper, il fila derrière la tapisserie représentant deux femmes.

Rose le suivit sans réfléchir pour se réfugier dans la cavité qu’elle avait déjà repérée lors de sa précédente visite.

Elle recula, retenant son souffle en entendant des bruits de pas.

La porte du bureau s’ouvrit. Régis apparut dans l’embrasure, accompagné de deux jeunes hommes qui semblaient avoir rapidement dessoulé. Il prit des clés et ressortit.

Silence.

Rose tâtonna derrière elle.

Sa vision s’adapta, comme les fois précédentes.

Un tunnel s’étendait dans l’obscurité, beaucoup plus profond que ce qu’elle avait imaginé.

L’énigme s’imposa à son esprit :

« Derrière le fil,
En silence veille celui qui garde sans être vu.
Là où les pierres tiennent,
Aux racines du chêne ancien,
Coule le sang de la vigne.
Rejoins la terre
Où tu as vu le jour.
Il est temps de revendiquer ton nom.
X — L’Ascendre. »

Derrière le fil, indiquait la tapisserie.

Celui qui garde sans être vu était Régis.

Elle venait de résoudre la première partie.

Une chaleur soudaine se répandit dans son corps, comme si quelque chose s’était enfin remis en mouvement en elle. Ce n’était pas seulement une réponse. C’était une brèche. Une bascule.

Un vrai sourire étira ses lèvres pour la première fois depuis des semaines.

Elle avait envie de hurler de joie, de rire, de courir. Un espoir neuf gonflait sa poitrine, presque douloureux tant il avait été longtemps comprimé.

Mais elle avança en silence dans le tunnel, son chat ouvrant la marche comme s’il connaissait déjà le chemin. Son compagnon était décidément plein de ressources. Mais qu’était-il ?

Elle commença à suivre le chemin en se courbant légèrement à cause du mince passage. Une pensée ironique lui traversa l’esprit :

Quand elle retrouverait son frère, elle lui ferait payer ses charades incompréhensibles.

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