Chapitre 19 : Mollis
Extrait du carnet personnel de Molly Vermel
« Je commence à croire que Derek invente des potions simplement pour voir si nous osons les boire.
Ce matin, j’ai lu sur l’un des flacons en préparation : teinture de lucidité différée.
Aucun Royaume n’a rien de semblable dans ses traités.
Et je ne suis pas certaine de vouloir découvrir ce que signifie “différée”. »
Elle emprunta le chemin menant au bâtiment, espérant que le guérisseur saurait apaiser les élancements qui la traversaient. Elle avait l’impression d’être disloquée, comme si ses os s’entrechoquaient sous sa peau.
L’entrée de l’infirmerie se trouvait au premier étage de l’école ; elle dut s’agripper à la rampe pour gravir les marches, les jambes tremblantes.
Lorsqu’elle poussa la porte, elle découvrit qu’elle n’était pas la seule à porter les marques de l’exercice. Deux autres membres de l’Élite, qu’elle connaissait seulement de vue, occupaient déjà la pièce : un garçon aux cheveux bruns, de taille moyenne, au regard sombre, et une jeune femme menue aux cheveux roux dont la pâleur tranchait avec l’éclat de sa chevelure.
Le guérisseur s’affairait à recoudre l’arcade sourcilière du garçon. L’aiguille traversait la peau avec une précision chirurgicale.
Lorsqu’ils aperçurent Rose dans l’encadrement de la porte, le garçon laissa échapper un rire bref, aussitôt suivi d’une grimace qui tira douloureusement sur ses points encore récents.
— Dépêche-toi, Derek, tu as un nez à replacer ! lança-t-il avec un sourire narquois.
Le guérisseur ne releva pas la provocation. Sans détourner son attention, il acheva soigneusement la suture, puis essuya ses mains sur un linge propre. Ce n’est qu’alors qu’il se tourna vers Rose.
Lorsqu’elle s’installa sur la table d’examen, elle ne put retenir une grimace. Le simple contact du bois sous son poids réveilla une douleur sourde dans ses côtes.
Le guérisseur posa aussitôt ses mains à l’endroit sensible et palpa avec une délicatesse experte.
— Tu as pris des coups ici, n’est-ce pas ?
Elle acquiesça d’un léger mouvement de tête.
— Rien de cassé, poursuivit-il après un instant. Fêlé seulement. C’est douloureux, mais ce n’est pas grave. Nous allons te donner quelque chose pour calmer la douleur.
Il l’aida à s’allonger sur l’un des lits disposés le long du mur, puis se dirigea vers ses armoires où s’alignaient fioles et sachets d’herbes séchées.
— Commençons par ton nez. Il va falloir le redresser, à moins que tu ne tiennes à conserver cette tête toute ta vie.
— Je ne me suis même pas vue, répondit Rose.
— Crois-moi, tu ne veux pas, lança la voix moqueuse du garçon depuis l’autre côté de la pièce.
— Ne l’écoute pas, intervint alors la jeune femme rousse, qui observait la scène avec un demi-sourire.
Rose tourna les yeux vers elle.
— Il est surtout vexé, poursuivit-elle. S’il est ici, c’est parce qu’il n’a même pas réussi à atteindre la forêt. Il s’est étalé sur une racine, et les rouges n’ont eu qu’à se pencher pour ramasser son foulard.
Le garçon lui adressa un regard glacial, la mâchoire serrée, puis descendit de la table sans un mot et quitta la pièce d’un pas raide.
Le guérisseur soupira doucement.
— Ce sont toujours les plus mal placés qui se permettent ce genre de remarques, commenta-t-il d’un ton paisible. Maintenant, tiens ta tête bien droite et regarde devant toi. Je préfère te prévenir : ce ne sera pas agréable.
Il n’avait pas menti.
Lorsque ses doigts se refermèrent sur son nez pour le remettre en place, une douleur fulgurante traversa le visage de Rose. Un cri lui échappa malgré elle, résonnant contre les murs blanchis à la chaux. Les larmes lui montèrent immédiatement aux yeux.
— Oui… remettre un nez en place n’a jamais été une expérience plaisante, constata le guérisseur avec un détachement clinique.
Une fois l’opération terminée, il lui tendit une petite fiole contenant une solution d’un vert douteux.
— Bois.
Le liquide avait un goût épouvantable, âcre et métallique, mais Rose se força à avaler sans protester. Elle voulait croire qu’il savait ce qu’il faisait. Le guérisseur lui recommanda de rester jusqu’à la fin de la journée afin de s’assurer que les traitements agissaient correctement.
Une vingtaine de minutes plus tard, les élancements dans son crâne commencèrent à s’atténuer. La douleur se fit plus diffuse et plus lointaine, comme si elle appartenait désormais à quelqu’un d’autre. Son corps se relâcha peu à peu contre le matelas, et, malgré elle, ses paupières se firent lourdes. Elle sombra dans un demi-sommeil, bercée par le silence revenu dans la pièce.
Quelques autres membres de l’Élite défilèrent dans l’infirmerie au fil de l’après-midi. La plupart ne présentaient que des contusions superficielles, des entailles légères ou des égratignures spectaculaires mais sans gravité.
La jeune femme rousse quitta les lieux peu après que Rose eut bu la solution verdâtre. Avant de partir, elle lui adressa un sourire d’encouragement, doux et sincère, qui réchauffa brièvement la poitrine de Rose malgré l’engourdissement diffus qui commençait à l’envahir.
Une pensée plus amère s’imposa cependant à elle : Diane n’avait pas franchi la porte. Personne n’avait réussi à la blesser, pas même légèrement. Cette évidence la piqua plus qu’elle ne voulut l’admettre.
Lorsque la pièce se retrouva entièrement vide, à l’exception de Rose toujours étendue sur son lit, le guérisseur se retira dans son bureau attenant afin de préparer d’autres remèdes.
C’est à ce moment-là que Maël entra.
Sa silhouette occupa immédiatement l’espace. Il semblait presque incongru dans ce lieu, non seulement parce qu’il paraissait trop grand pour la pièce, mais surtout parce que son impatience tranchait avec la sérénité feutrée du sanatorium.
Il s’approcha du lit et l’observa avec attention.
— Tu n’as pas bonne mine, constata-t-il à voix basse.
— Ah bon ? s’étonna Rose, feignant l’indifférence. Pourtant, ça n’a jamais été aussi… parfaitement.
Elle s’interrompit, fronçant les sourcils. Les mots lui paraissaient étranges dans sa propre bouche, comme s’ils ne sortaient pas correctement. Sa langue était lourde, pâteuse, et ses pensées semblaient flotter à quelques centimètres de son esprit sans jamais vraiment s’y ancrer. Elle chercha instinctivement une explication dans le regard de Maël.
Celui-ci leva un sourcil.
— Tu as dû prendre du mollis, dit-il en saisissant la bouteille posée sur la table de chevet. Il en déboucha le flacon et en renifla le contenu avec assurance. C’est efficace contre la douleur… mais ça a tendance à rendre les choses un peu...floues.
— Floues ? répéta Rose en laissant échapper un petit rire qu’elle tenta d’étouffer derrière sa main. Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi légère.
Elle jeta un regard vers la porte, comme si Derek pouvait surgir à tout instant pour lui reprocher son hilarité déplacée. L’idée seule la fit pouffer de nouveau.
Tout, dans son corps, semblait à la fois distant et extraordinairement présent : la douceur des draps sous ses doigts, la lumière dorée qui glissait le long des murs, la silhouette de Maël qui se découpait nettement devant elle… et pourtant, ses pensées lui échappaient comme de la fumée entre les mains.
Il était presque irréel d’imaginer qu’elle se battait encore quelques heures plus tôt dans la forêt, tendue et déterminée. À présent, elle semblait légère, presque insouciante. Maël esquissa un sourire qui aurait pu passer pour compatissant, mais dont l’ombre dans son regard trahissait quelque chose de plus complexe.
Il ouvrit une armoire, en tira un lange propre qu’il humidifia soigneusement avant de revenir vers elle. Avec une lenteur maîtrisée, il entreprit d’essuyer le sang séché qui marquait encore sa peau. Le geste paraissait simple, presque banal, et pourtant il était d’une intimité troublante. Rose se laissa faire sans protester, d’abord silencieuse, observant son visage de près, sans la moindre gêne.
— Tu as vraiment de longs cils noirs, finit-elle par remarquer. Ça tranche avec la couleur dorée de tes yeux.
La question lui traversa l’esprit avec une naïveté désarmante : était-il seulement possible de rougir avec une peau aussi mate ?
Maël ne releva pas immédiatement les yeux. Il s’appliquait à nettoyer la ligne de sa mâchoire avec une concentration peut être excessive.
— Toi aussi, répondit-il enfin. Les tiens contrastent avec le vert de tes prunelles.
— Trouve autre chose, insista Rose avec un sourire flottant. Dis-moi quelque chose sur moi que j’ignore.
Le mollis enveloppait ses pensées d’un voile tiède. Elle savait qu’elle devait rester prudente avec lui mais à cet instant précis, elle ne parvenait plus à en saisir la raison. Tout ce qu’elle voyait, c’était l’arc précis de ses sourcils, la fermeté de sa bouche, et cette intensité dans son regard lorsqu’il se concentrait sur le moindre de ses gestes, comme si chaque contact avec sa peau exigeait une maîtrise absolue.
Maël marqua une pause. Il releva enfin les yeux vers elle, et son expression se fit plus difficile à lire.
— Il serait compliqué de choisir une seule chose, dit-il doucement. Dis-moi plutôt… qui t’a mise dans cet état ?
La question était posée avec naturel, presque avec douceur, mais quelque chose dans la tension de sa mâchoire trahissait un intérêt plus aigu.
Rose laissa retomber sa tête contre l’oreiller.
— Diane. J'ai l'impression d’être son fardeau… Je ne sais pas pourquoi. Je ne passe pas mon temps avec elle. Elle ne m’aime pas, ça se voit. Mais elle combat bien. Très… bien. Et elle est très belle.
Les mots glissaient sans qu’elle puisse les retenir. Elle les entendait à peine une fois prononcés. Pouvait-elle encore arrêter ce flot ?
Maël, lui, ne manqua rien. Pas une intonation, pas une hésitation. Son regard s’assombrit imperceptiblement à la mention de Diane, mais son visage demeura calme.
— Qui a gagné ? demanda Rose, comme pour reprendre pied malgré le brouillard qui envahissait son esprit.
— Les Rouges. Mais tu peux être fière de toi. Deux foulards de l’Élite, alors que tu n’es même pas officiellement l’une des nôtres.
Il prononça ces derniers mots avec une nuance particulière, comme s’ils contenaient plus qu’un simple constat.
— J’ai été aidée, murmura Rose en baillant.
Maël plissa légèrement les yeux.
— Aidée ? Par qui ?
— Par la nuit.
Elle souriait à moitié, déjà happée par le sommeil.
— La nuit a été une aide précieuse.
Elle n’avait plus la force de lui expliquer comment ses yeux s’étaient adaptés à la nuit.
— Je vais dormir maintenant, souffla-t-elle, incapable de lutter davantage.
Elle ignorait l’heure qu’il était ; pour elle, le monde s’effaçait déjà.
Maël reposa le linge humide sur la table de chevet. Il demeura un instant immobile à son chevet, la regardant sombrer.
— Dors, Rose, murmura-t-il d’une voix plus grave, presque inaudible. Je veille.
Elle dormit d’un sommeil lourd, sans rêve, comme si le mollis avait plongé son esprit dans une eau sombre et silencieuse.
Quand elle ouvrit les yeux, elle était seule dans l’infirmerie.
La pièce baignait dans la lumière pâle de l’aube. Les rayons du soleil filtraient à travers les hautes fenêtres et dessinaient des lignes dorées sur le sol clair. Pendant quelques instants, Rose demeura immobile, savourant la douceur inattendue du matelas sous son dos et le calme qui régnait autour d’elle. Son corps protestait encore, mais la douleur avait perdu de sa violence.
L’impatience finit pourtant par l’emporter. Dès que ses idées retrouvèrent un semblant de netteté, elle se redressa et entreprit de se rhabiller avec précaution. Chaque mouvement tirait légèrement sur ses côtes, mais rien d’insupportable.
Elle n’eut pas le temps d’ajuster complètement sa tunique qu’une infirmière entra pour vérifier son état. La femme, au regard sévère mais attentif, ne se contenta pas d’un simple coup d’œil. Elle insista pour procéder à un examen minutieux, palpant ses côtes, observant son nez, testant la mobilité de sa cheville.
Satisfaite, mais non sans une pointe de réticence, elle lui administra un booster énergétique dont la chaleur se diffusa presque instantanément dans ses veines.
Rose put enfin quitter l’infirmerie d’un pas pressé et manqua de percuter Régis qui passait devant la porte.
— Attention, jeune fille ! Elle va finir par tuer quelqu’un ! grommela-t-il sans ralentir, le front plissé d’un agacement chronique.
— Pardon, balbutia-t-elle en s’écartant vivement.
Elle s’éloigna rapidement, gravissant les marches qui menaient à son dortoir. À mesure qu’elle approchait, un soulagement inattendu l’envahissait. Elle n’aspirait qu’à retrouver les questions laissées en suspens dans sa chambre.
Dès qu’elle poussa la porte, son chat s’étira paresseusement sur le rebord du lit, comme si rien au monde ne pouvait troubler sa tranquillité.
Sans perdre une seconde, Rose se pencha et glissa la main sous son lit. Ses doigts rencontrèrent le petit morceau de papier qu’elle avait récupéré dans le cahier de la bibliothécaire. Elle le tira avec précaution et s’assit sur le bord du lit pour le relire.
Les mots semblaient presque vibrer sous ses yeux.
« Derrière le fil,
En silence veille celui qui garde sans être vu.
Là où les pierres tiennent,
Aux racines du chêne ancien,
Coule le sang de la vigne.
Rejoins la terre,
Où tu as vu le jour.
Il est temps de revendiquer ton nom.
X — L’Ascendre.»
Elle serra la feuille entre ses doigts, au point d’en froisser légèrement les bords.
On lui offrait une échappatoire. Une possibilité de quitter Paeonia.
Restait à savoir ce qui l’attendait de l’autre côté. La seule manière de le découvrir serait d’oser franchir le pas.
Le rebelle le lui avait dit : « Une famille t’a recueillie dans l’autre monde, mais tu es née sur cette terre. »
Elle avait enfoui cette phrase au fond d'elle-même. Mais l’existence de ce frère se précisait de jour en jour, et avec elle l’évidence qu’on lui avait caché une part essentielle de son histoire.
Elle avait besoin de mettre un visage sur ce prénom. De comprendre ce lien de sang qui la rattachait à cette terre. De découvrir enfin qui elle était réellement.
Et cette réponse ne se trouvait ni dans les salles d’entraînement, ni dans les regards méfiants de l’Élite.
Elle se trouvait quelque part au-delà du fil.
Mais quel fil ?
Elle ne comprenait pas l’énigme.

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