Chapitre 22 : La traque
L’Encyclopédie des terres d’Erynor
Original conservée à la bibliothèque Royale d’Istéria
(Tome V : Géographie et merveilles naturelles)
"Au nord-ouest de la cité de Paeonia, à Nimur, un chêne millénaire s’élève, silencieux et majestueux.
Ses racines plongent dans la mémoire de la terre, et ses feuilles murmurent aux passants les secrets des siècles."
Les minutes, puis les heures, s’égrenaient sans que Rose ne croise autre chose que la pierre, la terre et les gravillons crissant sous ses pas. Le tunnel semblait infini, un boyau sans promesse d’issue. Même la vision du chat lui faisait désormais défaut tandis qu’ils s’enfonçaient toujours plus profondément sous la surface. Bientôt, sa peau fut recouverte d’une fine pellicule granuleuse et poisseuse.
Les questions l’assaillaient.
Faisait-il encore nuit ?
Le soleil avait-il déjà atteint son zénith ?
Depuis combien de temps l’Académie avait-elle remarqué sa disparition ?
Que penserait Maël ?
Et surtout : le Conseil connaissait-il l’existence de ce passage ? Où menait-il ? Et si le fil évoqué par les Rebelles n’avait rien à voir avec cela ?
Rebrousser chemin n’était plus envisageable. Rose repoussa ses pensées sombres et continua d’avancer.
Elle s’accorda quelques haltes brèves pour boire et reprendre son souffle, mais n’osa pas entamer ses maigres provisions.
La galerie descendit longtemps avant de se stabiliser. Après un temps impossible à mesurer, elle sentit enfin une légère pente ascendante. L’espoir revint aussitôt. Elle avait tant marché qu’elle était certaine d’être désormais à des kilomètres de l’Académie.
L’air changea.
L’odeur des pins remplaça celle de la terre humide. L’atmosphère devint plus légère. De minces filets de lumière apparurent au loin.
Pour la première fois depuis des heures, elle respira pleinement.
Elle accéléra. Le gros matou se faufilait entre ses jambes, impatient. Le passage se rétrécissait ; elle dut ramper, entravée par des racines de plus en plus épaisses.
Puis, enfin, sa tête émergea à la surface.
Elle se hissa hors du trou, couverte de terre, et resta un instant à plat ventre sur le sol forestier.
Autour d’elle, des arbres majestueux s’élevaient vers le ciel. Le sol tapissé d’aiguilles de pin craquait sous ses mouvements. Le chat, dans un état pitoyable, tentait déjà de se débarrasser de la poussière collée à son pelage.
Elle n’osait imaginer son propre reflet.
Autour d’elle, il n’y avait aucun sentier visible. Aucune indication.
Rose décida de grimper à l’un des plus grands sapins pour s’orienter.
À mi-hauteur, elle aperçut un lac qui lui permettrait de se laver et de boire.
Plus haut encore, elle scruta l’horizon. Ses yeux peinaient à s’accommoder à la lumière après des heures passées dans le noir.
Elle distingua enfin les contours d’une ville.
Nimur.
Même à cette distance, un arbre gigantesque semblait transpercer le ciel.
À l’opposé, au-delà d’une vallée entière, le château de l’Académie se dessinait, ses tours majestueuses et ses arcs étaient encore plus beaux vus d’ici. Pourtant, elle était soulagée de lui tourner le dos.
Elle avait traversé la terre pour fuir ces murs.
Et elle en était sortie vivante.
Elle redescendit en s’écorchant légèrement les avant-bras contre l’écorce rugueuse. Ses muscles tremblaient sous l’effort ; toute cette traversée l’avait épuisée bien plus qu’elle ne voulait l’admettre.
Elle se mit en marche vers la rivière qu’elle avait aperçue, et la trouva sans difficulté, à son grand soulagement. Le silence régnait alentour. Aucun bruit ne venait troubler la tranquillité des lieux.
Elle hésita.
Chez elle, jamais elle n’aurait osé faire ce qu’elle s’apprêtait à faire. Mais quelque chose avait changé en elle. Elle avait franchi un cap invisible.
— Je te laisse faire le guet, dit-elle au gros matou.
Le félin ronronna en guise de réponse, puis se hissa souplement sur un arbre voisin pour prendre de la hauteur. Elle eut, une fois encore, la sensation troublante qu’ils se comprenaient sans avoir besoin de mots.
Rose ôta lentement ses vêtements, jetant des regards prudents autour d’elle. Elle s’avança alors dans l’eau et s’immergea dans le lac glacé.
Le froid la saisit d’abord brutalement, coupant presque son souffle, puis la morsure se transforma en apaisement. L’eau calma ses courbatures, engourdit ses plaies et emporta avec elle la poussière et la fatigue accumulées.
Pour la première fois depuis longtemps, elle put penser avec clarté.
Enfin seule avec elle-même.
Il fallait qu’elle retrouve les Rebelles en espérant ne pas passer d’un nid de guêpes à un autre.
Les représailles la hantaient : le conseiller Adalric Van Grendal ne la laisserait certainement pas disparaître sans lancer des recherches. Elle devrait redoubler de prudence.
La seconde partie de l’énigme était claire : elle devait trouver un chêne. Pour l’instant, c’était sa seule piste sérieuse.
Une étape après l’autre.
Elle lava rapidement ses vêtements dans le lac, les étendit sur les branches basses d’un arbre, puis s’installa au soleil pour se réchauffer. Une fois sèche et rhabillée avec des vêtements de rechange qu’elle avait apporté, elle mangea quelques fruits de ses réserves. Le gros matou ronronnait contre ses jambes, paisible. Elle aurait voulu rester ainsi, adossée au tronc, à l’abri du monde.
Mais le soleil déclinait déjà. Elle voulait mettre le plus de distance possible entre elle et l’Académie. Si elle marchait encore quelques heures, elle pourrait peut-être trouver un refuge pour la nuit.
Elle reprit la route, grimpant régulièrement aux arbres pour vérifier sa direction. Puis le gros matou prit le relais. Il bondissait avec une agilité presque irréelle, gagnait les hauteurs, puis réapparaissait en contrebas dans une direction précise, s’arrêtant juste assez longtemps pour qu’elle comprenne qu’elle devait le suivre.
Au bout d’un moment, elle cessa de contrôler.
Elle était sûre d’une chose :
Il savait.
Ce n’était pas un chat ordinaire. Les souvenirs partagés et la vision nocturne en étaient la preuve. Elle ignorait encore sa véritable nature, mais au plus profond d’elle-même, elle savait qu’ils étaient liés et qu’ils avançaient vers le même destin.
Sa petite voix intérieure le lui soufflait.
La nuit la surprit plus tôt qu’elle ne l’avait anticipé, engloutissant peu à peu la forêt sous un voile d’ombre. Elle aurait pu continuer à marcher dans l’obscurité, mais l’idée de croiser les prédateurs sortant pour chasser ne l’enchantait guère.
Elle chercha donc un abri avant que les ténèbres ne deviennent totales et découvrit un arbre creux dans lequel elle se glissa avec le gros matou. Elle décida de ne pas manger ce soir-là.
Avant de fermer les yeux, ses pensées dérivèrent vers Maël.
Que devait-il ressentir depuis son départ ?
Du soulagement ?
Une pointe de déception ?
Elle avait presque l’impression d’avoir fui après leur baiser.
La nuit fut brève. Peu accoutumée à la vie en pleine nature, Rose s’éveillait au moindre craquement. Chaque bruissement lui donnait l’impression que quelque chose l’observait. Lorsque la température chuta, le félin vint se blottir contre elle, et sa chaleur l’empêcha de frissonner.
À l’aube, elle reprit la route, le chat fidèle à ses côtés. Dans l’espoir de réduire la distance qui la séparait de la ville, elle grimpa deux fois aux arbres au cours de la matinée pour évaluer sa progression.
Ses estimations étaient fausses : elle était encore loin et devrait dormir dehors.
Lorsque l’obscurité retomba, après une marche harassante, elle décida de changer de stratégie. Cette fois, elle s’installa en hauteur, s’enroulant dans les lianes d’un arbre afin de sécuriser sa position et éviter toute chute en cas de mouvement involontaire.
Elle avait remarqué, plus tôt dans la journée, d’étranges empreintes dans la terre meuble. Trop larges. Trop profondes. Elles lui avaient glacé l’échine. Elle n’avait jamais vu de traces semblables.
Comme pour confirmer ses craintes, un rugissement bestial déchira la nuit plusieurs heures plus tard, alors qu’elle sombrait à peine dans le sommeil. Le son vibra jusque dans sa cage thoracique.
Sa vue s’adapta d’elle-même à la pénombre ; ce don étrange qu’elle partageait avec le gros matou ; et lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle aperçut une masse gigantesque fendre les sous-bois en contrebas.
La créature était immense, aussi imposante qu’un ours, mais sa peau luisait sous la lune, couverte d’écailles sombres. Elle se mouvait avec une rapidité stupéfiante, presque élégante, poursuivant une proie élancée qui ressemblait davantage à une antilope qu’à une biche.
La chasse fut brève.
À quelques mètres seulement de leur cachette, la bête rattrapa sa victime, la plaqua au sol dans un craquement d’os, puis la saisit dans sa gueule avant de disparaître entre les arbres avec une facilité terrifiante.
Rose n’avait pas respiré.
Le gros matou, perché sur sa propre branche, était resté parfaitement immobile, muscles tendus, prêt à bondir si nécessaire.
Puis le silence retomba.
Mais pour Rose, la nuit était terminée. Elle ne ferma plus l’œil jusqu’à l’aube.
Dès les premières lueurs, elle reprit sa marche dans la même direction, attentive aux traces laissées dans les sous-bois. À la mi-journée, ses réserves étaient épuisées. Son estomac se nouait de faim, tandis que le gros matou, lui, chassait avec une efficacité déconcertante, revenant parfois avec un rongeur attrapé dans un terrier.
Après une nouvelle ascension pour s’orienter, elle aperçut enfin, tout près, des signes de présence humaine. Des toits. Une fumée légère s’élevant dans le ciel.
Le soulagement la traversa comme une vague.
— Nimur… me voilà, murmura-t-elle au vent.

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