Chapitre 24 : Itinérance

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— Proverbe des marchands itinérants

« Un convoi n’est jamais aussi vulnérable que la nuit précédant son départ. »

Le lendemain, elle acheta des feuilles de thé noir qu’elle fit longuement infuser dans un seau d’eau chaude.

Elle appliqua la préparation sur ses cheveux, patiemment, mèche après mèche, puis attendit en silence que le temps fasse son œuvre.

Lorsqu’elle rinça plusieurs heures plus tard, le résultat n’était pas parfait, mais suffisant.

Ses cheveux étaient désormais nettement plus foncés, presque bruns sous certaines lumières. Elle ne ressemblait plus tout à fait à la jeune fille arrivée quelques semaines plus tôt à l’écurie.

Pour parfaire sa transformation, elle entra ensuite dans une armurerie de la ville et acheta un poignard simple mais bien équilibré. Elle le glissa à sa ceinture, sentant contre sa hanche le poids discret d’une précaution nouvelle.

Mike ne fit aucun commentaire sur ces changements, même si une brève surprise traversa son regard. Il n’en dit rien.

Monsieur Bagnet, lui, se contenta de grommeler dans sa barbe à propos des caprices et des transformations incessantes de la gent féminine, sans chercher plus loin.

Mais dehors, la ville changeait elle aussi.

Les soldats avaient reçu l’ordre de fouiller maisons, auberges et boutiques. Leurs chevaux restaient à l’écurie tandis qu’ils arpentaient les rues à pied, frappant aux portes sans ménagement.

Son déguisement ne tiendrait pas longtemps. Il suffirait qu’on interroge Monsieur Bagnet pour comprendre qu’une jeune fille était arrivée quelques semaines plus tôt sans argent ni logis.

Elle n’était qu’un détail dans la ville mais un détail que l’on finirait par remarquer.

Rester ou partir ?

Tout lui indiquait qu’elle devait passer par Nimur pour résoudre l’énigme. Pourtant, elle n’y avait rien découvert.

Chaque jour qui passait affaiblissait un peu plus l’espoir de retrouver son frère, tandis que le masque qu’elle portait menaçait de se fissurer.

Même en restant davantage, elle doutait de faire la moindre avancée.

Il lui fallait agir avant que d’autres ne le fassent pour elle.

L’occasion se présenta lorsque des marchands itinérants installèrent leurs étals dans la ville. Ils voyageaient de ville en ville pour troquer et revendre leurs biens, et après deux jours passés aux abords de Nimur, le convoi s’apprêtait déjà à repartir.

Rose aborda l’une des marchandes itinérantes alors qu’elle rangeait son échoppe.

— Où allez-vous ensuite ? demanda-t-elle.

— À Istéria, répondit la petite femme brune sans cesser de plier ses étoffes.

— C’est loin, commenta Rose.

Le cœur d’Erynor.
Rose sentit son esprit s’emballer. Istéria se trouvait au centre du territoire ; y aller signifiait quitter Parvoy pour fouler les terres de Velorya. Elle serait alors aux portes du royaume Delacroix.

— Loin, oui. Mais c’est une grande ville. Bien plus grande que celle-ci… même plus grande que Paeonia.

Rose en eut le souffle coupé. Elle peinait à imaginer une cité plus vaste encore.

— Comment puis-je intégrer le convoi ?

La marchande désigna un homme bedonnant installé à quelques pas, penché sur un grand livre de comptes.

— Adresse-toi au Maître du convoi.

Rose s’approcha. L’homme leva vers elle un regard fatigué.

— C’est pour ? grogna-t-il.

— Je souhaite rejoindre le convoi pour me rendre à Istéria.

— On est déjà au complet, répondit-il en reprenant son crayon.

Rose posa sa bourse sur le livre, contenant presque tout ce qu’elle avait gagné à l’écurie.

— J’ai de quoi payer.

L’homme soupira et l’examina longuement.

— Et qu’est-ce qu’une jeune fille comme toi va chercher à Istéria ?

— De la famille.

Il resta silencieux un instant, pesant sa décision.

— Très bien. Tu iras dans la roulotte de Mindy. Et tu aideras en route selon les besoins du convoi. Ça te va ?

— Ça me va.

Il lui tendit la main.

— Demain, au lever du soleil. Avec tes affaires. On n’attend personne.

Rose acquiesça et repartit d’un pas plus léger vers l’écurie.

Elle annonça à Monsieur Bagnet qu’il s’agissait de sa dernière soirée. Il grogna, mais lui régla son dû en lui avouant qu’il regretterait une travailleuse aussi consciencieuse.

Ce soir-là, elle prit le temps d’un dernier bain. Elle ignorait quand elle pourrait à nouveau s’offrir ce simple confort sur la route d’Istéria.

Comme pour marquer un adieu, elle se rendit une dernière fois au pied de l’immense chêne. À la tombée du jour, ses branches étaient parsemées de lanternes qui diffusaient une lumière douce sur la place.

Elle se fit discrète, se mêla aux ombres, et ne resta que quelques instants.

— J’espère te trouver, murmura-t-elle.

Au loin, l’auberge où elle avait dîné pour la première et dernière fois débordait déjà de rires et de musique.

En reprenant le chemin des écuries, elle remarqua plusieurs soldats avançant dans la même direction qu’elle, leurs silhouettes sombres tranchant avec l’animation de la ville.

Le corps de l’ordre ne semblait pas prêter attention à elle, mais Rose préféra bifurquer et contourner les bâtiments pour rejoindre l’arrière de l’écurie.

Elle passa par la fenêtre du bureau de Monsieur Bagnet - elle avait découvert qu’elle cédait lorsqu’on la poussait assez fort, un jour où elle avait voulu faire sortir le gros matou - puis s’engouffra à l’intérieur.

Des voix s’élevaient depuis l’entrée de l’écurie.

Elle s’immobilisa, puis colla lentement son oreille contre la porte.

Mike était censé être rentré chez lui depuis des heures.

Pourtant, c’était bien sa voix qu’elle entendit la première.

— Elle ne devrait pas tarder… Elle sort souvent la nuit.

Une voix plus grave répondit :
— Tu es certain que c’est elle ?

— Sûr, M’sieur. Une fille qui se teint les cheveux quand l’armée arrive ? Qui débarque sans argent ? Et maintenant qu’on sait que le Conseil cherche quelqu’un par ici… elle part.

Un bref silence.

— Quand est-ce que je toucherai la récompense ?

— Doucement, mon garçon. D’abord, on va vérifier.

Rose n’en entendit pas davantage.

Le sol sembla se dérober sous ses pieds.

Elle recula sans bruit, repassa par la fenêtre et se hissa sur le toit d’une habitation voisine.

Elle allait devoir attendre toute la nuit, cachée dans l’ombre, avant de rejoindre le convoi à l’aube.

Puis une pensée la frappa.

Le chat.

Il était resté à l’intérieur.

Elle l’imagina roulé sur une couverture de cheval, attendant son retour sans comprendre.

Elle fit quelques pas fébriles sur les tuiles.

Elle ne pouvait pas l’abandonner.

Et déjà, malgré la peur qui lui serrait la poitrine, une idée commençait à prendre forme.

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