Chapitre 25 : Le tour du passager
Entendu au marché de Nimur
« Aujourd’hui encore, j’ai donné deux sacs de farine pour payer la taxe. Mes enfants mangent du bouillon depuis trois jours. Ils disent que c’est pour financer la "paix". Mais quelle paix ? Celle où mes petits dorment le ventre vide ? »
Bryan Dutord commençait à s’impatienter.
Son pied martelait la pierre avec régularité, en un tic nerveux que ses hommes connaissaient bien. C’était le signal avant l’orage.
Le gamin était venu les trouver alors qu’ils patrouillaient dans les rues, à la recherche de la jeune fille que le Conseil exigeait qu’on lui ramène. Il avait affirmé qu’une femme correspondant à la description travaillait à l’écurie avec lui depuis plusieurs semaines.
Au départ, Bryan avait cru que le garçon les menait en bateau. Une fille jouant les écuyers dans l’écurie d’une ville comme Nimur ? L’idée paraissait absurde. Mais le Conseil avait été clair : aucune piste ne devait être écartée.
Alors Bryan et ses soldats, des hommes entraînés, disciplinés, s’étaient rendus à l’établissement. Ils avaient fouillé méthodiquement les boxes, le bureau du fond, les granges, jusqu’au bac à foin, à la recherche de l’intruse.
Tout ce qu’ils trouvèrent fut un chat hargneux qui manqua de leur sauter au visage lorsqu’ils retournèrent le foin.
Bryan aurait volontiers réglé son compte à la bête, mais le félin s’était réfugié sur une poutre et les observait de haut, crocs découverts, comme s’il les défiait.
Un fichu chat de gouttière.
Ils se regroupèrent ensuite à l’entrée de l’écurie pour attendre. Les minutes s’étirèrent, longues, inutiles. Rien ne bougeait, rien ne venait troubler le silence, si ce n’était le martèlement régulier du pied de Bryan contre la pierre.
La patience n’était pas sa qualité première.
— Si j’apprends que tu nous fais attendre pour rien, gamin, ça va chauffer pour ton fessier, gronda-t-il en se tournant vers le jeune palefrenier.
Le garçon se recroquevilla aussitôt, et Bryan pesta dans sa barbe tandis que son pied reprenait son rythme nerveux sur les pavés de l’allée centrale.
Soudain, des bruits de course éclatèrent à l’extérieur du bâtiment.
— Elle est sur la grande place ! hurlèrent des gardes.
***
Elle avait pris un risque énorme.
Mais jamais elle ne s’était sentie aussi vivante qu’à cet instant.
Après avoir longtemps arpenté les toits, en quête d’une idée qui ne venait pas, elle s’était finalement adossée à une cheminée, frustrée de ne rien trouver de brillant. Son regard s’était alors posé sur un homme qui faisait la manche en contrebas. Ses mains sales retenaient une couverture élimée autour de ses épaules, et les passants dessinaient un large détour pour éviter de s’approcher trop près de lui.
Rose l’observa quelques secondes, puis se décida.
Elle descendit.
L’homme mit un moment à lever les yeux vers elle.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Un service. Rémunéré.
Deux pièces tombèrent dans le chapeau.
Les yeux du vieil homme s’éclairèrent aussitôt.
***
— Elle est de ce côté ! s’écria l’homme en désignant une rue débouchant sur la grande place à une patrouille de gardes.
Il n’avait rien de reluisant : son habit de ville était maculé de taches anciennes, et une odeur âcre l’accompagnait.
— Qu’est-ce que tu racontes, toi ? lança l’un des gardes en le toisant avec dégoût.
— La fille que tout le monde cherche ! Elle est partie vers la grande place !
— Et qu’est-ce qui te fait dire ça, l’ivrogne ? ricana le soldat en le repoussant d’un geste brusque.
À peine eut-il fini sa phrase qu’un autre cri retentit dans une rue perpendiculaire.
— La fille ! Elle est là-bas !
Deux soldats surgirent d’une ruelle en courant vers le centre.
— Elle est sur la grande place !
Cette fois, l’hésitation disparut. La garde entière s’élança dans la direction indiquée, tandis que d’autres soldats abandonnaient les maisons et les boutiques qu’ils fouillaient pour rejoindre la chasse.
Dans le tumulte, personne ne remarqua l’ombre qui se détachait des murs.
Rose se dirigeait déjà vers l’écurie.
**
— Que je fasse diversion ? Pourquoi ? se méfia l’homme, toujours enveloppé dans sa couverture.
— J’ai besoin d’occuper les gardes quelques minutes, répondit Rose sans s’attarder sur les détails. Écoute… pour une simple indication, tu pourrais manger à ta faim plusieurs jours. Ce n’est pas ce que tu cherches ?
Le vieillard plissa les yeux.
— Je pourrais manger pendant des mois si je te livrais moi-même à la garde, répliqua-t-il en la détaillant lentement.
Rose ne baissa pas le regard.
— On ne livre que ce qu’on tient, dit-elle calmement. Et tu ne me tiens pas.
Un silence s’installa entre eux.
Elle ne fit aucun geste vers son poignard, mais elle savait exactement où il se trouvait. Ses bras étaient immobiles, son souffle régulier.
Le vieillard hésita, observa encore son visage, puis soupira.
— Quatre pièces, marchanda-t-il enfin. J’aurai besoin d’un ami.
Rose acquiesça sans discuter.
L’homme s’éloigna pour aller chercher un autre mendiant. Elle les suivit à distance, méfiante, prête à intervenir s’ils décidaient de disparaître avec son argent.
Mais à son soulagement, les deux compères se séparèrent bientôt et commencèrent à approcher des patrouilles pour semer le trouble.
Rose n’emprunta pas la porte principale. Si les gardes avaient un minimum de jugeote, l’un d’eux devait être resté sur place pour surveiller les lieux, et le jeune palefrenier se trouvait sans doute avec eux.
Elle passa de nouveau par la fenêtre du bureau, se laissa glisser à l’intérieur et avança sans bruit sur le sol. Des voix montaient depuis l’entrée de l’écurie. Elle colla son oreille contre la porte : au moins deux gardes.
Elle inspira lentement.
Puis elle prit le risque.
La porte s’ouvrit avec une lenteur infinie. Elle s’assura qu’aucun grincement ne trahissait sa présence, jeta un coup d’œil vers l’entrée et se plaqua contre le mur, progressant jusqu’à la grange dans l’angle mort des soldats.
Dans la pénombre, deux yeux brillèrent.
Le gros matou était là, tapi, immobile, les oreilles dressées. Il ne miaula pas. Il attendait.
Rose récupéra ses affaires d’un geste rapide. Le chat bondit silencieusement à ses côtés comme s’il avait compris depuis le début ce qui se passait.
Lorsque les cris s’élevèrent au loin pour annoncer que la fugitive n’était pas sur la grande place, Rose avait déjà gagné les ruelles.
Elle disparut dans la nuit, le gros matou sur ses talons, tandis que deux mendiants savouraient le meilleur repas qu’ils aient mangé depuis des semaines.

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