Chapitre 26 : Sous la cape du voyageur

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Décret 1427

« À compter de ce jour, les déplacements entre la ville de Nimur et la cité de Paeonia seront strictement contrôlés. Nul ne pourra franchir les postes de garde sans vérification d’identité.»


De la chance.
Elle avait eu beaucoup de chance.

A l’extérieur des remparts, l’air lui parut plus froid qu’il ne l’était réellement. Elle inspira profondément, mais ses poumons refusèrent de se remplir complètement. Elle ne pourrait pas toujours compter sur la chance pour s’en sortir.

Elle s’autorisa un regard en arrière.

Les tours de pierre découpaient encore le ciel gris de l’aube. Plus loin, les branches verdoyantes de l’Être s’élevaient au-dessus des toits : la plus belle force de la nature qu’elle ait jamais contemplée.
Elle détourna brusquement les yeux, comme si l’ensemble lui brûlait la rétine.

Les itinérants étaient parfaitement organisés.

Quand Rose les avait rejoints, ils étaient presque tous prêts et s’activaient en silence dans la fraîcheur de la nuit. Sans encombre, le chef du convoi avait pris la tête du groupe tandis que les autres marchands conduisaient leur attelage à sa suite dans un ordre précis, sans échanger une seule parole.

Cette discipline la rassurait.

Elle avait rejoint la roulotte de Mindy, l’itinérante que le chef lui avait désignée. La femme l’avait accueillie avec une simplicité chaleureuse, comme si elles s’étaient toujours connues, et lui avait fait une place à l’avant.

— Drôle de chat, commenta Mindy en reluquant le gros matou avachi sur le dos, les griffes en l’air, étalé sur un tapis à l’arrière de la caravane. Première fois que je vois un félin voyager.

Le chat ouvrit un œil.

Il fixa Rose, longuement, avant de refermer la paupière comme s’il se moquait du monde entier.

— On s’est rencontré par hasard, répondit-elle en haussant les épaules.

Le félin redressa la tête. Ses yeux se plissèrent.
Il n’avait manifestement pas la même version des faits.

Mais elle ne voulait pas qu’il attire l’attention sur elle.

Après tout, Maël aurait très bien pu signaler au Conseil qu’il lui avait confié l’animal. Ce n’était pas un simple compagnon. Elle sentait, de plus en plus distinctement, qu’autre chose émanait de lui, quelque chose qu’elle ne comprenait pas encore.

Un frisson lui parcourut l’échine.

— Qui sont ces gens à cheval ? demanda-t-elle en désignant les cavaliers qui encerclaient le convoi, heureuse de détourner la conversation.

Mindy suivit son regard.

— Celui qui ouvre la marche, c’est Hulios. Notre pilote.

Le mot résonna étrangement. Pilote. Comme s’ils naviguaient en pleine mer et non sur une route sèche et poussiéreuse.

— C’est lui qui connaît les pistes, poursuivit la marchande. Celles que les roulottes peuvent emprunter sans finir dans un fossé. Et surtout celles qui évitent les ennuis.

Un mince sourire fendit son visage marqué.

— Dans ces régions, les pillards sont moins nombreux qu’avant… mais ils existent toujours. Sans parler des bêtes.

Elle désigna d’un mouvement de pipe les trois autres cavaliers.

— Kaar, Julies et Mui. Guerriers et éclaireurs. Ils veillent le jour comme la nuit. Crois-moi, c’est indispensable.

Elle tira sur sa manche pour révéler une cicatrice blanchâtre qui barrait son bras.

Le regard de Rose s’y attarda un instant.

Sans y penser, ses doigts effleurèrent la poignée du poignard glissé à sa ceinture. Le cuir était chaud sous sa paume. Un geste presque réflexe. Elle ne sut dire s’il la rassurait… ou s’il trahissait simplement sa tension.

— Ne t’inquiète pas, ajouta Mindy en reprenant sa pipe. Hulios est prudent. Il nous fait toujours passer par les chemins les plus sûrs.

Peu à peu, la lumière se fit plus franche. La route s’étira sous un ciel lavé par l’aube. Deux haltes furent nécessaires pour ménager les chevaux.

Près d’un point d’eau, Rose se consacra aux bêtes avec application. Elle inspecta les sabots, observa les flancs humides de sueur, murmura quelques mots bas que les animaux semblaient comprendre mieux que les hommes.

Eux, au moins, ne posaient pas de questions.

À chaque halte, son regard glissait malgré elle vers l’horizon.

Personne.

Rien que la ligne tremblante de la chaleur et la poussière suspendue dans l’air.

Un jeune couple s’approcha pendant qu’elle remplissait un seau. Prune avait le visage rond et lumineux malgré la fatigue, et Tommaso ne la quittait pas d’un pas, attentif au moindre de ses gestes. Ils attendaient un enfant pour les mois à venir, et cette perspective semblait les envelopper d’une douceur particulière.

Eux non plus ne faisaient pas partie du convoi d’origine. Ils l’avaient rejoint récemment, comme elle.

En fin de journée, Hulios leva la main pour signaler l’arrêt.
Le camp serait monté ici.

Le soleil était encore suffisamment haut pour leur laisser le temps d’allumer un feu, de desseller les chevaux et d’organiser la veille avant que l’obscurité ne gagne les alentours.

Rose se porta naturellement vers les bêtes. Elle les fit boire, vérifia les harnachements, inspecta les flancs et les sabots avec méthode.

À ses côtés, Hulios tendait les cordages pendant qu’elle plantait les piquets de l’enclos.

— Tu te débrouilles bien, remarqua-t-il en l’observant travailler. Tu faisais quoi avant d’intégrer notre convoi ?

Le maillet suspendu dans sa main, Rose marqua une fraction de seconde d’hésitation.

— Je m’occupais des chevaux dans une écurie, répondit-elle finalement en haussant les épaules, comme si cela n’avait aucune importance.

Le souffle régulier des animaux combla le silence qui suivit.

— Ça se voit que tu as un bon contact avec les animaux, sourit Hulios.

Une fois l’enclos terminé, ils rejoignirent ensemble le camp déjà installé. Au centre des roulottes, un feu crépitait doucement, projetant des éclats orangés dans l’air du soir. L’odeur d’un ragoût chaud se mêlait à celle du cuir et de la poussière.

Pour la première fois depuis le matin, ses épaules se détendirent un peu.

Ils s’assirent en cercle et acceptèrent chacun une écuelle fumante. Rose porta la première cuillère à ses lèvres et se brûla aussitôt la langue.

Peu lui importait.

La fatigue pesait sur elle, mais d’un poids doux, presque agréable. La journée avait été longue, utile, concrète. Pour la première fois depuis des semaines, elle n’attendait pas que quelque chose arrive. Elle avançait.

À cet instant, le gros matou émergea de l’ombre, attiré par l’odeur du chaudron. Il s’étira avec lenteur, comme s’il avait tout son temps, puis vint se poster près d’elle avec une assurance tranquille.

Rose lui céda une part de son repas, sans trop se laisser attendrir par ses yeux insistants. Elle savait déjà qu’il disparaîtrait dans la nuit pour compléter son festin.

— Rares sont ceux qui voyagent avec un chat, observa Hulios.

— On me dit souvent ça, répondit-elle en soufflant sur sa cuillère encore trop chaude. Les chats sont plus indépendants que les chiens. Ils se débrouillent seuls. Et… c’est un bon compagnon.

Sa main glissa machinalement dans la fourrure épaisse. Le chat se mit à ronronner, satisfait.

Hulios suivit la scène d’un œil amusé, sans commentaire.

Autour d’eux, la soirée s’installait paisiblement. Le mari de Prune sortit un instrument à cordes, plus large que long, et en tira quelques notes hésitantes avant de trouver une mélodie. Les conversations s’animèrent, ponctuées de rires francs. Les ventres pleins, les nomades se laissèrent aller à cette parenthèse simple que seule la route savait offrir.

Rose se surprit à sourire.
Elle était en chemin.

Même si elle ignorait ce que demain lui réservait, pour la première fois depuis son arrivée sur les terres d’Erynor, l’avenir ne lui paraissait plus seulement menaçant. Il restait incertain, fragile, mais il ne l’écrasait plus.

Quelque chose en elle se desserrait.

Cette nuit-là, elle dormit près du feu, enveloppée dans un sac de couchage de fortune que Mindy lui avait prêté. La chaleur des braises lui parvenait par vagues douces, mêlée aux respirations paisibles du camp.

Au cœur de la nuit, le gros chat se glissa hors de son abri avec la discrétion d’une ombre. Elle sentit à peine son absence lorsqu’il quitta le cercle de lumière. Comme toujours, il partait chasser.

Elle se rendormit presque aussitôt.

À l’aube, le camp se remit en mouvement avant même que le soleil ne franchisse l’horizon. Les gestes étaient précis, rapides, silencieux. En peu de temps, les roulottes reprirent la route.

Les heures s’étirèrent dans une régularité presque apaisante.

À chaque pas qui l’éloignait de Nimur, elle se sentait plus légère. Elle savait bien que l’Élite et le Conseil n’abandonneraient pas si facilement. Mais en quittant le royaume de Parvoy, elle compliquait leur tâche. Du moins aimait-elle s’en convaincre.

Le vent chaud soulevait des nuages de poussière derrière les chevaux de Mindy. Très vite, un goût âpre s’installa sur sa langue, mêlé à celui du cuir et du soleil. Elle s’y habitua sans y penser.

À ses côtés, Mindy parlait presque sans interruption. Des ports qu’elle avait traversés, des marchés les plus bruyants, des forêts du nord où les arbres semblaient murmurer entre eux. Elle était intarissable sur les légendes d’un Royaume à l’autre.

Rose écoutait avec attention. Elle posait quelques questions, jamais trop nombreuses. Juste assez pour paraître curieuse, pas assez pour éveiller la méfiance. Elle apprenait à mesurer ses silences.

Dans l’après-midi, Mindy désigna les reliefs qui se dessinaient à l’horizon.

— Bientôt, nous passerons le Col de Latro. Après cela, nous entrerons dans le Royaume de Velorya.

Changer de territoire.
Changer de maison dominante.

Plus elle avançait, plus le monde lui paraissait vaste.

Et pour la première fois depuis longtemps, cette immensité ne l’effrayait pas.

— Autrefois, c’était le repaire des brigands et des pillards, poursuivit l’itinérante. Les marchands évitaient la route. Mais les choses ont changé. L’Élite a été envoyée pour nettoyer les environs. Le commerce ne pouvait pas rester paralysé indéfiniment.

Rose hocha la tête en l’écoutant.

— Tout ce que nous devrions craindre, poursuivit Mindy, c’est la faune. Il y a pas mal d’ours dans la région. Et des scorpions. Secoue bien tes chaussures avant de les enfiler le matin.

L’image d’un scorpion lové dans ses bottes suffit à la faire grimacer.

— Je m’en souviendrai, assura-t-elle.

Un rire discret s’éleva derrière elles.

— Tu vas finir par effrayer notre nouvelle recrue.

Kaar, l'un des guerriers éclaireurs, s’était approché sans qu’elles ne l’entendent venir. Sa monture avançait désormais à hauteur de la roulotte, souple et maîtrisée sous sa main.

— Nous sommes parfaitement préparés pour ce genre d’expédition, ajouta-t-il. Hulios connaît le Col de Latro comme sa poche. Les attelages passent sans difficulté. Si tout se déroule comme prévu, nous arriverons même à Istéria en avance.

Son regard se posa sur Rose avec une assurance tranquille, presque bravache.

Mindy ne quitta pas la route des yeux.

— Je ne fais que prévenir, répliqua-t-elle. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas eu d’incident depuis quelques mois que...

— Ça ira, la coupa Kaar d’un geste léger de la main. Tu verras, nous franchirons le Col sans encombre. J’en mets ma main à couper.

Un sourire confiant étira ses lèvres.

Mindy mâchonna sa pipe avec lenteur, laissant s’échapper un mince filet de fumée.

Rose aurait juré qu’elle avait lancé un regard un peu trop appuyé vers la main que Kaar venait d’agiter avec tant d’assurance.

Le convoi poursuivit sa route, rythmé par le pas régulier des chevaux et le cliquetis des harnais.

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