Chapitre 27 : Entre deux eaux

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Représentation des Royaumes
Conformément aux Accords fondateurs, chaque royaume désigne un membre chargé de siéger au Conseil.
Les décisions sont prises à majorité, mais engagent l’ensemble des territoires.



Le deuxième soir, le camp se monta presque sans paroles. La fatigue rendait les gestes plus mécaniques, les voix plus rares. Chacun connaissait sa tâche.

Rose s’occupa du paddock et des soins des chevaux. Une fois les harnais retirés, elle en prit trois en longe pour les mener boire à la rivière de Némude, qu’ils longeaient désormais en direction d’Istéria.

Hulios la rejoignit avec trois autres chevaux. Depuis la berge, les voix des convoyeurs leur parvenaient, assourdies par le dénivelé du terrain.

Une brise légère effleura le visage de Rose. Après la chaleur accablante de la journée, ces quelques minutes loin des autres lui faisaient du bien. Elle aimait cette fatigue franche, cette liberté âpre, ces kilomètres de paysage qui défilaient sans jamais se ressembler. C’était l’inverse total de sa vie d’avant et pour la première fois, elle avait l’impression de respirer.

— On les fait se baigner ? proposa Hulios en retirant ses chaussures et son haut qu’il lança sur la berge.

Il entra aussitôt dans la rivière, entraînant les chevaux derrière lui. Les bêtes le suivirent, soulagées par l’eau fraîche, et frappèrent la surface de leurs sabots dans un éclaboussement joyeux.

Rose hésita un instant, puis le rejoignit, tout habillée, là où le courant restait peu profond. Avec la chaleur, ses vêtements sécheraient vite.

L’eau claire coula le long de ses bras, de son cou. Elle en eut presque un soupir. La baignade avait quelque chose de réparateur, pour eux comme pour les chevaux qui s’ébrouaient lourdement dans les éclaboussures.

Rose passa une main dans ses cheveux, rinça son visage, ferma les yeux quelques secondes, laissant le courant emporter la poussière, la fatigue, les pensées inutiles. Quand elle les rouvrit, elle était presque entièrement trempée. Hulios, à quelques pas, faisait de même.

— Tu peux rester encore un peu si tu veux, ou prendre un vrai bain, proposa-t-il. Je ramène les chevaux au paddock.

À cet instant, des bruits différents montèrent du camp. Rose tendit l’oreille.

Des exclamations retentirent, mais au-delà de la bute les voix demeuraient trop confuses pour en distinguer les mots.

Finalement, la tête de Kaar apparut au-dessus de la bute pour s’adresser à eux.

— Les soldats effectuent des contrôles sur toute personne franchissant le col de Latro, lança-t-il. Rien d’inquiétant. C’est juste un contrôle de routine.

Kaar disparut et un silence suivit son départ.

Le clapotement de l’eau contre les flancs des chevaux devint étrangement distinct. Rose s’était figée dans l’eau.

Réfléchir. Vite.

Lorsqu’elle releva les yeux, Hulios la regardait avec une attention nouvelle.

— Ils doivent chercher la jeune fille qui tente de rejoindre les Rebelles, dit-il d’un ton presque détaché.

Rose essaya de garder une expression neutre.

Il savait.

— Celle que tous les gardes traquent, ajouta-t-il.

— J’en ai entendu parler, répondit-elle enfin.

Son cerveau s’emballa.
Fuir ? Impossible. Hulios était trop près. Et la garde, plus près encore.

Lui avouer la vérité ? Il pourrait la livrer pour la prime.

Elle envisagea un instant de bondir sur un cheval, mais Hulios s’était déjà rapproché. Les bêtes demeuraient immobiles dans l’eau, lourdes de fatigue, indifférentes au drame qui se nouait.

Des voix s’élevèrent à nouveau du camp. Plus proches.

— Il y a du monde par ici ? appela quelqu’un en s’approchant de la bute.

Hulios fit encore un pas vers elle.

— Fais-moi confiance, murmura-t-il.

Et il lui enfonça la tête sous l’eau.

**

Rose n’arrivait plus à respirer.

L’eau lui envahit immédiatement le nez et la bouche. Elle se débattit, griffa les bras d’Hulios, chercha un appui, n’importe quoi. Mais il resserra sa prise, la plaqua contre lui et maintint son crâne sous la surface.

Les flancs des chevaux frôlaient sa tempe. L’eau troublait tout, la lumière, les formes, les sons. Le monde se réduisit à un tumulte sourd et liquide.

De l’air.

Il lui fallait de l’air.

Sa poitrine brûlait.

Elle tenta de crier. N’avala que de l’eau.

Une pensée s’imposa, terrible malgré la panique : elle ne retrouverait jamais son frère. Elle ne verrait jamais son visage, n’entendrait jamais le son de sa voix. Tout s’arrêtait là, dans cette eau trouble, anonyme.

L’eau glissa dans sa gorge. Ses gestes perdirent en force. Ses doigts se crispèrent une dernière fois.

Elle allait mourir.

Brusquement, on la tira hors de l’eau. L’air frappa ses poumons comme une lame. On la traîna jusqu’à la berge par ses vêtements détrempés. Des mains appuyèrent par à-coups sur son ventre ; une voix parlait, insistante, mais les mots se dissolvaient dans le bourdonnement qui emplissait son crâne.

L’eau remonta enfin jusqu’à ses lèvres. Elle la rejeta dans une quinte violente, toussant et recrachant des jets d’eau jusqu’à en avoir la gorge en feu.

— Ça va aller, dit Hulios en lui tapotant le dos.

Elle inspira avec avidité, chaque souffle douloureux et précieux.

— Je vais te… massacrer, réussit à dire Rose, la voix encore abîmée.

— Je n’ai pas eu le choix. C’était ça ou la garde te mettait la main dessus. Et c’était le retour assuré à Paeonia. Reste sur le côté. Respire.

Rose obéit sans le regarder. Elle recracha encore un peu d’eau avant de se redresser, les genoux ramenés contre sa poitrine, secouée de frissons malgré la chaleur.

Hulios s’affairait autour d’elle. Elle le surveillait désormais comme on surveille un danger qu’on n’a pas encore décidé d’abattre.

Après avoir ramené les chevaux au paddock, il revint avec une couverture.

— Réchauffe-toi. Le mieux serait d’enlever tes vêtements mouillés, tu risques l’hypothermie.

Il n’insista pas devant le regard glacial qu’elle lui lança.

La couverture, chauffée par le soleil de la journée, était délicieuse sur sa peau.

— Je n’ai pas essayé de te noyer, dit Hulios en s’asseyant près d’elle. Je t’ai sauvé.

— Drôle de façon de le montrer, réussit-elle à articuler.

Hulios passa une main dans ses cheveux encore trempés.

— À Nimur, la garde cherchait une fille. J’ai vu ton regard quand Kaar a parlé des soldats.

Il marqua une pause.

— D'habitude les gens disent à Mindy de se taire au bout d’un moment. Toi, tu écoutais trop.

Rose resserra la couverture autour d’elle.

— J’ai assemblé les pièces. Il fallait agir vite.

— Tout va bien ? demanda une voix quelques mètres au-dessus d’eux.

C’était Mui, penché au sommet de la bute.

— Oui, répondit Hulios. Rose a glissé dans une brèche du courant. Rien de grave. Commencez sans nous, on arrive.

Mui les observa encore un instant, puis s’éloigna.

Lorsqu’il eut disparu, Hulios reprit, plus bas :

— Je t’ai dissimulée entre moi et les chevaux. Avec les remous, ils n’ont rien distingué. Ils en étaient à leur quatrième convoi de la journée. Ils voulaient en finir vite.

Rose l’observait sans ciller.

— Est-ce que ça veut dire que tu fais partie des Rebelles ? chuchota-t-elle. Tu sais… qui je suis ?

L’espoir la traversa malgré elle.

— Je n’en fais pas partie, répondit-il calmement. Mais je ne soutiens pas particulièrement les méthodes du Conseil.

Il haussa légèrement les épaules.

— Je suis un homme du chemin. Je vais là où je décide d’aller. Les Rebelles ne sont pas les monstres qu’on décrit à Parvoy. Les discours changent selon l’endroit d’où l’on parle.

Il marqua une pause.

— De là à dire qu’ils ont raison de défier le Conseil… je ne sais pas.

L’espoir de Rose retomba.

Hulios se tourna alors vers elle et releva doucement son menton pour croiser son regard. De près, elle distingua la peau hâlée par les années de voyage, les traits marqués par le soleil, et ce calme presque déroutant dans ses yeux sombres. Il relâcha son geste presque aussitôt.

Sa voix se fit plus basse.

— Je ne pouvais pas laisser la garde capturer la petite sœur d’Aloès.

Le prénom la frappa de plein fouet.

Le monde sembla se contracter autour d’elle. La rivière, la bute, le camp ; tout s’effaça.

Son souffle se suspendit. Ses doigts se crispèrent dans la couverture encore chaude.

— Je pense que tu es sa sœur perdue dans le Bas Monde, poursuivit Hulios. Mais cela paraissait impossible que tu puisses revenir sur Erynor.

Rose releva les yeux vers lui, le cœur battant à tout rompre.

— Dis-moi tout ce que tu sais. Tout.

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