Chapitre 28 : Maisons Fondatrices
Annotation par Historien Althéon Varès, Archives de Paeonia
Extrait du Traité sur les Protecteurs d’Erynor
« Les pouvoirs des Protecteurs diffèrent les uns des autres et trouvent leur source dans une magie ancienne dont nous ne comprenons pas encore toute l’étendue.
Leur don semble toujours s'exercer dans l’intérêt du royaume auquel ils sont liés, ainsi que de celui ou celle qui en est le porteur.
Cela devrait, en théorie, nous rassurer. »
« Sa sœur perdue dans le Bas Monde. »
« Cela paraissait impossible que tu puisses revenir sur Erynor. »
Ces mots tournaient encore dans l’esprit de Rose. Elle avait besoin d’y croire. De s'y accrocher.
Elle fixait Hulios comme s’il détenait la clé de ces mois de silence.
— J’ai connu Aloès à l’époque où il était à l’Académie, dit-il enfin. On était de la même année. On venait tous les deux de la Maison Delacroix... alors ça rapproche.
Un léger sourire passa sur son visage.
— Il était prometteur. Mais toujours là où il ne fallait pas. Toujours fourré dans des pétrins sans nom. À poser des questions qui lui valaient encore plus d’ennuis.
Les lèvres de Rose tremblèrent en un sourire fragile. Elle aimait ce portrait de son frère. C’était presque comme si elle apprenait à le connaître.
— Il ne voulait pas vraiment être là, à l’Académie, poursuivit Hulios. Pas comme les autres héritiers.
Elle releva la tête.
— Les autres héritiers ?
Un silence s’installa entre eux.
— Les héritiers des royaumes.
Rose fit la grimace.
— Mais qu’est-ce que tu sais exactement du fonctionnement ?
Elle lui raconta brièvement son arrivée à l’Académie et les connaissances fragiles qu’elle avait d’Erynor.
Hulios l’observa un instant. Il sembla hésiter.
— Les descendants des Maisons Fondatrices de chaque royaume sont envoyés à l’Académie. C’est une règle ancienne. Tous doivent y passer.
Il marqua une légère pause.
— Et en tant que fils des derniers dirigeants… et descendant d’une Maison Fondatrice…
Les mots résonnèrent étrangement en elle.
— Les Maisons Fondatrices ?
Hulios prit le temps de répondre.
— Il y a très longtemps, les Protecteurs ont divisé le territoire d’Erynor en royaumes. Ils ont confié la gestion des terres à certaines lignées humaines avec lesquelles ils s’étaient liés. On les appelle les Maisons Fondatrices.
Il soutint son regard.
— Chaque dirigeant est élu par le Conseil de Paeonia. Celui-ci réunit un représentant de chacun des cinq royaumes et choisit le souverain parmi les Maisons Fondatrices.
Les Protecteurs.
Elle avait presque cru que tout cela relevait de la légende.
Hulios reprit :
— Les Héritiers sont formés à l’Académie pour reprendre, en cas d’élection, la charge de leur royaume.
Ce qui voulait dire…
— Que moi aussi, je suis une héritière. Je suis une Delacroix.
L’air sembla se dérober autour d’elle, comme lorsqu’elle avait sombré dans la rivière.
— Après la disparition de vos parents, le Conseil s’est montré particulièrement attentif à Aloès. Il était devenu le centre de toutes les attentions.
— Pourquoi ?
Hulios détourna les yeux vers la rivière.
— Parce que ton père est mort dans des circonstances troubles. Officiellement, on a parlé d’un accident lors d’une mission d’émissaire. Peu y ont cru.
Le cœur de Rose cogna contre sa poitrine.
— Et ma mère ?
Le silence s’alourdit.
— Elle t’a envoyée dans le Bas Monde.
Les mots la frappèrent plus violemment que n’importe quel cri.
— Passer d’un monde à l’autre était encore possible à l’époque. Rare. Coûteux. Dangereux. Mais elle a réussi à te faire passer.
Les doigts de Rose se crispèrent dans la couverture.
— Et comment est-elle… ?
— En revenant.
Le vent balaya les mèches encore humides de Rose. Elle fixa un point indistinct au loin.
Elle n’avait pas été abandonnée.
Elle avait été protégée. Mais de quoi exactement ? De ce qui avait tué son père ?
Sa mère en avait payé le prix.
— Les frontières entre les mondes ont été scellées ensuite, reprit Hulios d’une voix plus basse. Chacun est resté prisonnier du monde où il se trouvait à cet instant.
Il hésita une fraction de seconde.
— Certains disent que le passage de ta mère a provoqué l’effondrement.
Il la regarda attentivement, comme pour mesurer l’effet de ses paroles.
— Depuis, personne n’est revenu du Bas Monde. Des gens y sont restés coincés. Nous n’avons plus eu la moindre nouvelle d’eux depuis plus de vingt ans.
Vingt ans.
Rose releva les yeux.
— Personne ?
— Personne.
Le mot resta suspendu entre eux.
— Tu es la première à revenir.
Si c’était vrai… alors son retour n’était pas un accident.
— Comment est-ce possible ? murmura-t-elle.
Hulios secoua lentement la tête.
Un frisson parcourut Rose.
Qu’est-ce qui clochait chez elle ?
Elle pensa aux Protecteurs.
À ce qu’on murmurait à leur sujet.
À leur retour lorsque les temps devenaient instables.
Elle se redressa brusquement.
— Où a vécu Aloès ?
Sa voix avait changé ; elle ne tremblait plus, elle s’était posée, ferme et claire.
Hulios la dévisagea un instant avant de répondre.
— Au nord d’Istéria, il y a un village nommé Sylvena. C’est là que vous avez grandi. Mais tu ne le trouveras pas. Tout le monde connaît son visage et sait que c’est lui qui a initié le mouvement des Rebelles.
— Sylvena, répéta-t-elle doucement.
Le nom prit racine en elle.
— L’Élite le traque sans relâche. S’il était facile à atteindre, il serait déjà mort… ou capturé.
Elle soutint son regard.
— Le nom me suffit. Je me passerai des conseils. Mais… merci.
C’était là que son frère avait vécu. Il devait rester des traces de lui dans ce village, des souvenirs, des voix qui l’avaient connu enfant ou jeune homme. Quelqu’un accepterait de parler. Quelqu’un saurait.
Un espoir nouveau se déploya en elle, plus solide que les précédents. Elle y arriverait. Et même si Hulios ne faisait pas partie des Rebelles, elle n’avait plus tout à fait l’impression d’être seule ; il y avait dans son regard quelque chose qui ressemblait à un soutien.
Elle avait eu une mère et un père. Des parents qui l’avaient aimée au point de la perdre volontairement pour la protéger.
Beaucoup de questions demeuraient sans réponse, mais pour la première fois depuis son retour, elle tenait quelque chose de concret.
Ses parents du Bas Monde étaient donc des parents adoptifs ?
Elle n’avait jamais trouvé assez de différences entre eux pour soupçonner une autre vérité.
Que savaient-ils d’Erynor ?
Et s’ils avaient su, pourquoi lui avoir dissimulé ses origines ?
Ces questions l’accompagnaient encore lorsqu’ils remontèrent le talus pour rejoindre les autres au campement.
Les conversations étaient joyeuses, comme si le monde n’avait pas basculé quelques instants plus tôt. Le feu crépitait, les rires circulaient librement. Kaar se lança même dans une imitation très théâtrale de son plongeon dans la rivière, qu’il croyait accidentel. Il exagérait chacun de ses gestes, mimant une fillette en détresse dérivant au fil du courant avec une expression outrée parfaitement ridicule.
Rose eut du mal à détendre sa mâchoire. Elle termina son ragoût en silence, les gestes un peu plus brusques qu’à l’ordinaire.
Son regard se posa sur son chat. Il se fondait dans la pénombre, allongé non loin d’elle. Ses yeux fixaient Kaar avec une intensité presque calculée. Ses griffes s’enfonçaient lentement dans la terre meuble, en cadence, comme s’il imaginait déjà les planter dans la gorge du guerrier.
Cette pensée arracha à Rose un sourire discret.
Elle acheva son repas avec un calme retrouvé.

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