Chapitre 29 : Le col de Latro

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Fragment du Codex des Maisons

« La maison Draken n’engendre que des guerriers.
Fidèle au Conseil et à Paeonia, elle ne connaît qu’une loi : la guerre. »



Le lendemain, ils atteignirent le fameux col de Latro, passage incontournable pour rejoindre le royaume de Velorya. À son approche, Hulios leva la main et le convoi ralentit aussitôt.

— Chaque voiture passera l’une après l’autre, en laissant plusieurs mètres d’écart. Gardez vos chevaux calmes. Pour ceux qui franchissent le col pour la première fois, l’écho peut les surprendre. Les parois sont étroites et rocailleuses : veillez à ce que les roches ne frottent pas la toile des roulottes. Cela pourrait les affoler.

Il marqua une pause.

— Allons-y.

Devant eux se dressait la montagne, massive, presque écrasante. La contourner exigerait plusieurs jours de voyage supplémentaires. Certains préféraient l’éviter, mais les commerçants ne pouvaient se permettre de perdre autant de temps.

Hulios envoya Mui et Kaar en éclaireurs afin de s’assurer que le passage était sûr.

Les minutes s’étirèrent.

Kaar revint tandis que Mui réceptionnerait les voyageurs de l’autre côté. Kaar échangea quelques mots rapides avec Hulios, puis ce dernier se posta à l’entrée du col pour contrôler les attelages. Il vérifia les harnais, ajusta une bride, murmura quelques paroles rassurantes aux chevaux nerveux.

Un premier attelage partit. Le deuxième suivit de longues minutes après. Ce fut ensuite le tour de Mindy et de Rose. Hulios s’arrêta à leurs côtés.

— Mindy connaît le passage, dit-il à l’attention de Rose. Elle l’a déjà franchi plusieurs fois.

Puis, se tournant vers la conductrice :

— Kaar a signalé de l’eau au centre du passage. Les roues pourraient glisser.

Mindy acquiesça simplement et relâcha doucement les rênes.

Les chevaux avancèrent.

La montagne se referma en quelques secondes autour d’eux.

Le jour disparut peu à peu, avalé par la roche jusqu’à tout engloutir. L’air lui-même semblait se comprimer. Au bout de très longues minutes, la lumière perça en un point lumineux au loin, comme une promesse incertaine. Les sabots des chevaux frappaient le sol dur dans un rythme sourd qui résonnait contre les parois.

Alors qu’elles percevaient la sortie, le gros matou se redressa. Il vint se placer entre Rose et Mindy, le dos légèrement voûté. Ses moustaches frémirent. Il huma l’air, immobile.

Rose fronça les sourcils.

— Qu’est-ce que tu as…

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase.

Une ombre, puis plusieurs autres, se détachèrent de la paroi.

***

Les bandits étaient bien organisés.
Ils avaient vu passer les deux cavaliers en éclaireurs et compris qu’un convoi important suivait.

Le premier attelage s’était engagé sans méfiance. Il n’en était rien ressorti.

Un éclaireur avait accouru en voyant la roulotte sortir du tunnel. Ils l’avaient abattu à son tour avant qu’il ne puisse donner l’alerte.

Le tunnel avait étouffé le bruit.

Ils auraient pu fuir. Les deux premières voitures étaient déjà bien chargées.
Mais l’avidité l’emporta.

Le chef leva la main pour retenir ses hommes.
Il fallait attendre le moment propice : assez loin de l’entrée et juste avant la sortie afin que la lumière aveugle les voyageurs.

Lorsqu'une nouvelle charrette approcha, ils distinguèrent une femme d’âge mûr, une jeune fille et un gros chat duveteux.

Le chef sourit.

Il abaissa le bras.

***

Rose évita de justesse le coup de pied qu’un homme lança en direction de son torse en surgissant de la paroi. Il était chauve, ventru, et pourtant d’une agilité surprenante lorsqu’il retomba lourdement sur le plancher de la roulotte.

Elle ne réfléchit pas. Son corps prit le relais, reproduisant avec une précision presque mécanique les gestes appris auprès de Maël. Elle para le premier assaut, repoussa l’homme d’un mouvement sec, mais déjà un second apparaissait à ses côtés. Ils tentaient de la déséquilibrer, de la faire tomber pour la traîner au sol et l’acculer contre la roche.

La lueur d’une lame attira son attention. L’un d’eux venait de dégainer un long couteau de chasse, qu’il tenait avec une assurance inquiétante. Il ne bluffait pas.

Rose sentit son pouls accélérer. Elle tira à son tour le poignard accroché à son ceinturon.

L’homme attaqua.

Le tunnel demeurait sombre malgré la lumière diffuse de la sortie, et cette pénombre jouait en sa faveur. Elle distinguait leurs mouvements avec plus de netteté qu’eux ne percevaient les siens. Profitant de cet avantage, elle sauta de la roulotte pour éviter d’être prise au piège car les sièges ne laissaient pas beaucoup de liberté de mouvement. Le premier la suivit. Elle bloqua son avant-bras, enfonça son coude dans son ventre et le sentit perdre son souffle. Dans le même élan, elle frappa le genou de son compagnon, qui chancela.

Le chauve, déjà revenu à lui, tenta un coup à la gorge. Rose se baissa, pivota sur elle-même et le prit à revers. Elle l’empoigna au col, le tira vers elle et, avant que son esprit ne mesure pleinement ce qu’elle s’apprêtait à faire, sa lame trancha.

Elle sentit la résistance, puis la chaleur.

Le sang gicla sur ses vêtements, sur son visage.

L’homme s’effondra à ses pieds.

C’était pour de vrai.

Ce n’était pas un exercice.

Elle avait vraiment fait cela.

Son esprit se vida brusquement.
Elle venait de tuer.

Un cri déchira l’air derrière elle.

Mindy.

Rose se retourna.

Le gros matou avait bondi pour défendre la conductrice, ses griffes plantées dans le cou d’un brigand qui hurlait en tentant de l’arracher à lui et de le jeter sur la paroi. Un second homme s’approchait de Mindy. Rose ne lui laissa pas le temps d’agir : elle frappa de toutes ses forces dans son nez et sentit le cartilage céder sous l’impact.

Elle rejoignit la roulotte en courant, projeta son pied dans la gorge de l’homme qui s’en prenait à Mindy, puis, dans le même mouvement, enfonça son poignard dans la poitrine de celui qui tentait d’écraser son chat contre la paroi.

Le combat bascula.

Soudain, les chevaux s’affolèrent.

La voiture d’attelage bondit en avant. Rose perdit l’équilibre, sa lame lui échappa des doigts et elle s’écrasa sur le sol rocailleux. L’air quitta brutalement ses poumons.

Les chevaux, libérés de toute prise, percutèrent un homme qui s’effondra dans un cri et s’élancèrent au galop vers la sortie du col, emportant la roulotte, Mindy agrippée aux rênes, et le gros matou toujours hérissé.

Le bruit des sabots s’éloigna.

Le tunnel retrouva son écho.

Étourdie, Rose tourna la tête.

Elle était seule.

Son poignard gisait hors de portée.

L’un des hommes brandissait un couteau ; les deux autres tenaient des masses capables de fracasser le crâne d’un cheval.

Ils se dispersèrent lentement autour d’elle, en l’empêchant de prendre la fuite d’un côté ou de l’autre.

Cette fois, il n’y aurait pas d’effet de surprise. Seulement la rage.

Rose sentit son souffle devenir plus court. Elle devait bouger avant qu’ils ne se coordonnent.

Celui de droite attaqua le premier. Elle pivota, se baissa pour éviter le coup et essaya d’envoyer son talon dans les côtes de l’homme au centre. Elle le rata mais profita de l’élan pour repousser le premier qui trébucha sur la roche humide.

Mais le troisième fondait sur elle.

Le poignard fendit l’air et mordit son épaule gauche.

La douleur fut vive, brûlante, presque électrique. Un cri lui échappa malgré elle.

Le sang se mit à couler le long de son bras.

Elle chancela.

Faire abstraction de la douleur.

Grimal le répétait sans cesse.

Mais la réalité n’avait rien d’une salle d’entraînement.

Son bras s’alourdissait déjà. Sa respiration se brisait.

Elle recula, cherchant à gagner quelques secondes, à les forcer à se gêner mutuellement. Si elle parvenait à les contourner, elle pourrait peut-être courir vers les caravanes…

Un bruit de sabots résonna soudain en millions de répercussions dans le tunnel.

Les brigands se figèrent.

C’étaient Hulios et Kaar qui arrivaient au galop, leurs montures soulevant des éclats de pierre dans le tunnel.

Rose n’eut pas le temps de parler ni même de comprendre ce qui se passait que Kaar avait déjà dégainé. Sa lame fendit l’air dans un mouvement précis et atteignit le premier brigand à la gorge, puis le second dans la foulée. Le sang éclaboussa la roche et vint maculer le visage de Rose.

Il glissa de cheval avec une agilité surprenante et mit fin au combat avant que le dernier homme n’ait le temps de réagir.

Le silence retomba, lourd, irréel.

Hulios mit pied à terre et se dirigea vers elle tandis que Kaar s’assurait qu’aucun des corps ne bougeait encore.

— Tu es blessée ?

Il posa les mains sur ses épaules. Rose tressaillit malgré elle et grimaça lorsqu’il frôla son bras gauche. La douleur, jusque-là maintenue à distance, revint d’un seul coup. Hulios aperçut le sang qui imbibait sa manche et voulu regarder sa blessure à la lumière.

Mais Rose se dégagea de son emprise.

Le gros matou revenait de la sortie du tunnel. Il alla vers elle et se pressa contre ses jambes. Ce simple contact, familier et chaud, fissura la carapace qu’elle s’était imposée depuis le début de l’attaque.

Ses mains se mirent à trembler. Son souffle devint irrégulier. L’horreur de ce qu’elle avait fait s’imposait à elle. Elle se replia sur elle-même, tombant au sol contre son gros chat et fondit en larmes.

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