Chapitre 30 : L'ombre du guerrier

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Chant de guerre de Draken

« Le fer brise la chair,
La peur brise les faibles.
Mais celui qui survit au sang versé
Porte la nuit comme une couronne. »

Quand ils sortirent du tunnel, la lumière du jour les frappa avec une brutalité presque indécente après l’obscurité saturée de cris et d’acier.

Ils retrouvèrent Mindy et son attelage un peu plus loin. Les chevaux avaient paniqué et s’étaient déportés sur plusieurs dizaines de mètres, entraînant la roulotte de travers avant qu’elle ne parvienne, à force de poigne et de jurons, à les arrêter. Les rênes s’étaient emmêlées autour des brancards et des membres des chevaux, et il avait fallu un long moment pour les apaiser. Mindy avait encore le visage blême sous la poussière, les mains tremblantes, mais elle était indemne.

Près de la sortie, ils retrouvèrent le corps de Mui, ainsi que ceux des caravaniers des deux premières voitures : un homme et deux femmes. La bile monta aussitôt dans la gorge de Rose. Elle détourna le regard, incapable de soutenir plus longtemps cette vision figée.

Hulios fit ensuite passer le reste des voyageurs qui attendaient de l’autre côté, veillant à ce que chacun traverse sans encombre.

Pendant ce temps, Kaar s’occupa des corps restés dans le tunnel. Ceux des brigands furent jetés dans le fossé, sans cérémonie. Les leurs, en revanche, furent portés jusqu’à la rive de la Némude et enterrés dignement. L’endroit, calme et bordé de roseaux, offrait un repos paisible à leurs âmes.

Les caravaniers se réunirent autour des dépouilles et observèrent plusieurs minutes de silence. Pour la première fois, Rose vit Kaar sans son éternel aplomb. Ses yeux de bronze, d’ordinaire moqueurs, étaient plissés, et il gardait les poings serrés tout au long de l’hommage, comme pour contenir une colère muette.

Même si le jour déclinait déjà, les marchands décidèrent de poursuivre encore un peu la route afin de mettre le plus de distance possible entre eux et le col ; et aussi entre eux et les morts. Personne n’avait envie de passer la nuit près des tombes.

Deux ou trois lieues plus loin, Hulios et le chef du convoi firent signe de monter le camp. La troupe s’activa en silence. Le trajet avait été le plus silencieux que Rose ait connu depuis son intégration au convoi. Tous pleuraient leurs camarades disparus, et chacun, au fond, craignait pour sa propre vie. Les tours de garde furent renforcés pour les nuits à venir.

Avant le repas du soir, Rose s’éclipsa vers la rivière pour nettoyer sa plaie. Elle n’avait pas pris le temps d’ôter le sang séché ni le sable qui s’étaient collés à son épaule. Comme elle s’y attendait, l’eau froide raviva la douleur. Elle serra les dents, s’obligeant à ne pas laisser échapper un seul son tandis qu’elle rinçait la coupure.

— Tu es blessée ? demanda une voix derrière elle.

Rose sursauta légèrement et se retourna. Kaar s’était approché sans bruit.

— C’est une petite entaille, répondit-elle.

Il fronça à peine les sourcils.
— Laisse-moi voir.

Sans attendre davantage, il s’agenouilla près d’elle. En silence, il examina la plaie, puis entreprit de la nettoyer avec des gestes précis et étonnamment délicats.

— Je peux le faire, dit Rose, gênée par cette soudaine proximité.

Il était trop proche.
Suffisamment pour qu’elle sente la chaleur de son souffle sur sa nuque.
Elle se força à ne pas bouger.

— C’est difficile de se soigner soi-même à l’épaule. Laisse-moi t’aider, répondit Kaar avec un soupir.

Son ton était las ; la fatigue alourdissait ses traits. Pourtant, ses gestes demeuraient précis, presque méthodiques. Il termina de nettoyer la plaie, puis se leva pour aller chercher de quoi la désinfecter.

— C’est du mirmaux, expliqua-t-il en revenant avec un petit pot de baume qu’il lui tendit. La coupure est superficielle, mais il faudra continuer à la soigner si tu ne veux pas garder de cicatrice.

— C’est le même que tu utilises pour toi ? demanda Rose, une légère tension dans la voix.

Elle venait de remarquer que Kaar, débarrassé de sa tenue de travail, portait sur la peau une cartographie de cicatrices. Ses avant-bras en étaient zébrés, certaines fines comme des griffures, d’autres plus larges, plus profondes. Elles se prolongeaient le long de son torse, disparaissant sous le tissu.

Kaar esquissa un léger sourire.

— Je n’en utilise que très rarement pour moi-même. Les guerriers de la maison Draken portent fièrement les marques de leurs combats. Plus un combattant a de cicatrices, plus il s’est battu et plus il est revenu victorieux. C’est un signe de courage… et de puissance.

Son regard se posa brièvement sur l’une des entailles qui barrait son épaule. Rose fut troublée de la manière dont ils les regardait.

— Sans elles, je ne serais pas moi.

La maison Draken se situait à l’est de celle de Velorya, sur le territoire que traversait désormais le convoi. Rose en savait peu à son sujet. La professeure Levy l’avait décrite comme une contrée mystique, habitée par un peuple vivant en marge du reste de la société. La maison Draken fournissait une grande part des soldats au service du Conseil.

— Voilà, c’est fini, dit Kaar en observant son travail avec un bref hochement de tête. Laisse agir quelques heures avant d’y toucher. Et évite de jouer à la petite sirène, ajouta-t-il avec une tentative d’humour, en référence à sa quasi-noyade de la veille.

Rose leva les yeux au ciel, mais un sourire discret étira malgré elle ses lèvres.

Ils reprirent ensemble le chemin du campement pour rejoindre le reste de la troupe et prendre le repas du soir.

Après quelques pas, Kaar rompit le silence.

— C’était la première fois que tu tuais un homme ? demanda-t-il en jetant un regard vers elle, comme s’il avait perçu son trouble.

— Oui, répondit simplement Rose.

Elle s’était déjà entraînée au combat au sein de l’Élite, avait appris à frapper, à esquiver, à immobiliser. Mais jamais encore elle n’avait affronté quelqu’un dans une situation réelle, jamais avec l’intention de survivre.

— Tu as eu les bons réflexes, dit Kaar, comme pour la rassurer. Même Mui…

Sa voix s’éteignit. Il détourna un instant le regard.
— Mui n’a rien pu faire.

— Il faisait très sombre dans le tunnel… On ne voyait presque rien, murmura Rose.

— Je sais, répondit-il abruptement.
Il marqua une pause, les sourcils froncés.
— Je me dis que si j’avais été là avec lui… peut-être que ça aurait été différent.

La culpabilité du survivant, pensa Rose. Elle n’en avait jamais compris la réalité jusqu’à présent. Maintenant, elle en sentait le poids sourd dans sa poitrine ; cette idée absurde et persistante qu’elle aurait pu faire plus, agir plus vite.

Le sommeil mit longtemps à venir cette nuit-là. Allongée près du feu qui les protégeait du froid et des prédateurs, Rose observa les étoiles, se demandant comment sa vie avait pu basculer si brutalement en l’espace de quelques mois. Tout lui semblait encore irréel, comme si elle marchait dans l’existence de quelqu’un d’autre.

Son gros matou vint se lover contre elle, sa chaleur et son poids familiers l’ancrant doucement dans le présent. Elle enfouit ses doigts dans son pelage, y trouvant le réconfort dont elle avait besoin. Elle n’était pas seule. Et, malgré tout, elle avait avancé. Elle avait quitté son ancien territoire. Désormais, elle se trouvait en Velorya.

Le lendemain matin, Hulios vint directement à sa rencontre alors qu’elle aidait Mindy à atteler les chevaux pour la route.

— Il nous manque un éclaireur, lui dit Hulios. Tu sais monter à cheval ?

Rose acquiesça d’un signe de tête.

— Alors tu prendras le cheval de Mui. Ça ne te dérange pas, Mindy ? ajouta-t-il en se tournant vers elle.

— Bien sûr que non, répondit Mindy en mâchonnant sa pipe. J’ai roulé ma bosse seule pendant des années, je peux me débrouiller. Surtout si tu me laisses ce petit compagnon pendant que tu chevauches, ajouta-t-elle en gratouillant le gros matou sous le menton.

Elle s’était prise d’affection pour le félin et l’attachement semblait réciproque.

Hulios guida Rose vers un cheval à la robe baie sombre.

— Il s’appelle Darshan, dit-il en lui tapotant l’encolure. C’est un bon cheval. Peu craintif… mais avec son petit caractère. Je te laisse le seller et lui passer la bride. Tu rejoindras ensuite Kaar et Julies en tête du convoi.

Rose se demanda un instant s’il la mettait à l’épreuve en la laissant préparer seule la monture. Elle haussa finalement les épaules. Peu importait. Au fond, elle préférait chevaucher que rester assise toute la journée sur le banc de la roulotte, à côté de Mindy, sous le soleil.

Elle brossa Darshan avec soin pour ôter la poussière incrustée dans sa robe, puis posa la selle et ajusta la sangle avant de lui passer la bride. Elle savait parfaitement s’occuper d’un cheval après son travail de palefrenier à Nimur. Le convoi était presque prêt à lever le camp. Elle rangea ses affaires dans la roulotte de Mindy, confia son chat à cette dernière, puis se mit en selle.

La sensation du cuir sous ses cuisses, la hauteur nouvelle, le souffle chaud de l’animal sous elle ; tout cela la traversa d’un élan de joie inattendu.

Elle rejoignit Julies et Kaar d’un trot léger. Ils attendaient en silence que les derniers préparatifs s’achèvent. Lorsqu’elle s’approcha, aucun des deux ne dit mot.

Alors seulement, Rose comprit. Voir le cheval de Mui monté par quelqu’un d’autre devait raviver une absence encore trop fraîche.

Quelques minutes plus tard, le convoi se remit en marche. Depuis sa selle, Rose découvrit la route sous un angle nouveau. Elle n’était plus une simple passagère observatrice : elle faisait désormais partie du groupe. L’épreuve du col de Latro les avait liés d’une manière que rien ne pourrait effacer.

Toute la journée, elle sentit le regard de Kaar posé sur elle. Elle était certaine qu’il guettait le moindre signe de fatigue, la moindre faiblesse. Alors elle se força à n’en montrer aucune. Pourtant, ses mains la brûlaient à force de tenir les rênes, et elle préférait ignorer la douleur sourde qui s’installait dans ses jambes et le bas de son dos.

Lorsqu’enfin l’ordre de monter le camp fut donné, elle retint un soupir de soulagement.

Ses jambes faillirent se dérober lorsqu’elle mit pied à terre. Elle serra les dents, se redressa aussitôt et s’occupa des chevaux comme à son habitude, malgré le léger tremblement qui agitait ses muscles.

— Que feras-tu en arrivant à Istéria ? demanda Kaar.

Il s’était approché sans qu’elle ne s’en rende compte. Avec la fatigue, elle relâchait sa vigilance et cela l’agaça aussitôt.

— Hum… J’ai de la famille à voir en ville, répondit-elle d’un ton évasif. Et toi ?

Kaar attrapa une brosse et entreprit de nettoyer la sangle de son cheval.
— Je vais essayer d’intégrer un autre convoi, dit-il en grattant sa barbe qui avait épaissi ces derniers jours. On verra bien où les routes me mèneront.

Ils poursuivirent leur tâche en silence.

Rose s’appliqua à terminer les siennes le plus rapidement possible, impatiente de s’éloigner. La proximité de Kaar lui pesait ce soir-là sans qu’elle sache vraiment pourquoi.

Il l’observait trop. Il apparaissait derrière elle sans bruit, se tenait un peu trop près lorsqu’ils travaillaient côte à côte, et chaque fois qu’elle levait les yeux, même à l’autre bout du camp, elle rencontrait son regard.

Il devenait une ombre dont elle n’arrivait pas à se défaire et ne comprenait pas son intérêt pour elle.

Kaar était un guerrier de la maison Draken.

Alors pourquoi s’intéressait-il à elle avec une telle constance ?

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