Chapitre 31 : Les légendes silencieuses
Extrait du Traité des Routes et des Hommes
« Les Guides sont l’âme des caravanes. Leur mémoire des chemins dépasse les cartes, et leur aptitude à pressentir le danger avant qu’il ne frappe fait d’eux des compagnons indispensables. Sans Guide, un convoi n’est qu’une proie offerte aux routes. »
Les jours qui suivirent, Rose s’appliqua à éviter Kaar. Elle passait le plus clair de son temps auprès de Mindy et de Hulios, trouvant toujours une tâche à accomplir, une selle à vérifier ou un détour à proposer pour retarder les échanges inutiles. Son nouveau rôle d’éclaireur l’obligeait pourtant à collaborer avec le guerrier. Elle s’arrangeait alors pour transmettre ses observations à Hulios seul, comme si cela suffisait à maintenir une distance.
Kaar, lui, semblait deviner chacune de ses tentatives. Il surgissait au moment où elle s’y attendait le moins, trouvant un motif quelconque pour s’approcher, poser une question, corriger un détail. Sa présence constante lui pesait comme un poids sur les épaules.
Elle avait cessé d’essayer de comprendre pourquoi. Elle ne le supportait plus.
Heureusement, le voyage touchait à sa fin. Istéria n’était plus qu’à quelques heures de route. Dans l’après-midi, Hulios annonça qu’ils atteindraient la ville le lendemain en fin de matinée et proposa de s’arrêter plus tôt afin d’organiser un dernier rassemblement avant la dispersion du convoi.
Au crépuscule, les caravanes formèrent un large cercle autour du feu. Markus, le chef du convoi, prit la parole après le repas, sa silhouette massive découpée dans la lueur des flammes. Rose l’avait peu fréquenté depuis leur départ de Nimur, mais il possédait cette autorité tranquille qui fédère sans effort.
— Nous n’oublions pas ceux que nous avons laissés au col de Latro, dit-il d’une voix plus grave. Levons nos verres à Cindoy, Zoya et Palama. Pour leurs familles, pour leurs amis… et pour que leurs esprits trouvent enfin la paix. À Istéria, je me chargerai d’envoyer un message dans leurs royaumes afin que les leurs soient informés.
Les noms furent murmurés autour du cercle, puis chacun leva son verre en leur mémoire.
Markus esquissa ensuite un sourire.
— Et comme le veut la tradition, retrouvons-nous autour du feu pour écouter les petites histoires de Mindy.
— Les légendes de nos ancêtres, vieil ours mal léché, rectifia Mindy dans un grognement, en aspirant sa pipe d’un air faussement contrarié.
Quelques rires s’élevèrent. On tira des couvertures, on rapprocha des rondins pour s’asseoir plus près des flammes. Rose, occupée à échanger quelques mots avec Hulios, eut la mauvaise surprise de voir Kaar prendre place à ses côtés. Elle sentit ses épaules se raidir malgré elle et fixa le feu, comme si les braises pouvaient justifier son silence.
Le repas touchait à sa fin et la chaleur du vin dissipait peu à peu les tensions accumulées durant le voyage. Les conversations s’entremêlaient, gagnant en intensité. Le ventre plein et l’esprit déjà tourné vers l’arrivée du lendemain, chacun riait avec cette légèreté particulière qui précède les séparations.
Mindy prit le temps de s’asseoir en tailleur face à eux, posa sa pipe entre ses genoux et balaya l’assemblée d’un regard patient. Peu à peu, les voix s’éteignirent.
— Les contes de notre monde sont innombrables, commença-t-elle. Certains sont nés pour enseigner, d’autres pour avertir… et quelques-uns pour rappeler que tout ne nous appartient pas. Mais tous prennent racine dans une part de vérité, transmise de génération en génération.
Elle marqua une pause.
— Ce soir, je vais vous parler d’un esprit rare. D’un Protecteur.
Le mot sembla se suspendre au-dessus des flammes.
Mindy inspira une dernière bouffée, puis déposa sa pipe sur une pierre, presque avec regret.
— Il en existe un pour chaque royaume. C’est une chose ancienne, inscrite dans notre histoire… et pourtant bien peu d’entre nous ont jamais croisé l’un d’eux. Les Protecteurs vivent seuls ; à l’exception d’une seule personne : leur Porteur. Aujourd’hui, trois royaumes possèdent un Protecteur. Cela ne s’était pas produit depuis la guerre des Cinq.
Son regard se fit plus perçant.
— Faut-il s’attendre à voir apparaître les deux derniers ? Dans les royaumes de Delacroix… et Grimson ?
Un murmure parcourut le cercle.
— Tout porte à le croire.
Rose sentit une chaleur diffuse courir le long de son échine. Elle ne quittait plus Mindy des yeux, attentive au moindre mot, comme si quelque chose, dans cette histoire, la concernait.
— Les légendes disent qu’il est né de la lune elle-même, d’un éclat d’argent tombé sur la terre une nuit sans étoiles. Esprit trop vaste pour être enfermé dans un corps d’homme, il aurait choisi la forme d’un animal : un être capable de glisser entre les mondes, de traverser les ombres sans y laisser d’empreinte.
Elle tourna légèrement la tête vers les terres qui s’étendaient tout autour d’eux.
— Nous traversons Velorya, qui abrite le Cerf. Pourquoi cette forme-là ? Parce que le Cerf est un roi sans couronne. Et Velorya se tient au centre des royaumes, là où se croisent les ambitions et les querelles. Il lui fallait un Protecteur qui équilibre. Une présence vers laquelle on se tourne pour être guidé, non par crainte, mais par confiance.
Le feu crépitait doucement.
— Quelques mois après la guerre des Cinq, les plaines de Velorya n’étaient plus que cendres et silence. Le souverain peinait à relever son peuple, et la misère gagnait les campagnes. C’est alors qu’il apparut. Un immense cerf aux bois flamboyants se tenait immobile au cœur des terres ravagées. Il ne parla pas. Il ne chargea pas. Il regarda. Nul ne parvint à l’approcher. Les soldats envoyés pour le capturer revinrent bredouilles, et ceux qui tentèrent de l’abattre virent leurs flèches retomber avant même d’effleurer sa fourrure. Puis un jeune homme s’avança. À peine sorti de l’adolescence. Sans titre. Sans armure. Sans arme. Il marcha pieds nus jusqu’à l’animal, comme s’il n’avait plus rien à perdre. Alors le Cerf inclina la tête. Le garçon tendit la main et la terre se mit à trembler, scellant la naissance du lien.
Un silence épais enveloppa le cercle. Mindy reprit sa pipe et en tira quelques bouffées, feignant d’ignorer les regards tournés vers elle. Certains observaient déjà la lisière des arbres, comme si l’histoire risquait d’y prendre chair.
— On le nomma Brumenor, reprit-elle enfin. En quelques années, il rendit à Velorya sa dignité. Sa sagesse guidait les décisions, sa parole apaisait les conflits. On disait qu’il savait convaincre sans contraindre… influencer sans dominer.
Une gerbe d’étincelles s’éleva dans la nuit.
— Mais le Cerf n’est qu’un Protecteur parmi d’autres. Que dire de Valrok, force brute de la nature, Protecteur de Draken ?
Rose sentit Kaar se raidir à ses côtés, son attention soudain plus aiguisée.
— Ou encore Thalan, roi des airs, Protecteur de Parvoy ?
Un frisson parcourut le cercle. Mindy n’élevait jamais la voix, et pourtant elle tenait son auditoire sans effort.
Elle laissa planer quelques secondes de silence, savourant l’attention suspendue à ses lèvres.
— Mais au fond… ce qui nous intrigue tous, ce sont ceux qui ne se sont pas encore montrés.
Son regard glissa d’un visage à l’autre.
— Quand la terre tremblera-t-elle de nouveau pour annoncer un nouveau lien ? Et quelle forme prendra-t-il ? Un Protecteur épouse toujours son territoire… alors les hypothèses sont permises.
Aussitôt, les murmures reprirent, d’abord timides, puis enthousiastes. On évoqua des renards pour les terres de Grimson, des faucons ou des vipères pour Delacroix. Les voix se chevauchaient, les gestes s’animaient. Rose entendit passer une multitude d’animaux, certains majestueux, d’autres improbables.
Mindy esquissa un sourire, satisfaite du tumulte qu’elle avait provoqué.
— Je vous souhaite bon courage pour la suite de vos routes, mes amis, conclut-elle. Chaque voyageur croise ses propres légendes… et peut-être aurez-vous, vous aussi, l’occasion d’en voir naître une.
Elle reprit sa pipe tandis que quelques applaudissements éclataient autour du feu. Les conversations reprirent bientôt leur cours, plus vives encore qu’avant l’histoire. Mindy se leva sans hâte et s’éloigna dans la pénombre, laissant derrière elle un cercle animé et des esprits pleins d’images.
Le feu déclinait peu à peu. Hulios ajouta quelques bûches, et les flammes reprirent vigueur, projetant une pluie d’étincelles dans l’obscurité.
Rose demeura silencieuse, les yeux fixés sur les braises. Un étrange mélange de soulagement et d’amertume l’habitait. La terre n’avait jamais tremblé lorsqu’elle avait posé la main sur le gros matou. Jamais le sol ne s’était fendu sous ses pas, jamais le monde n’avait retenu son souffle.
Son compagnon était singulier, elle en était convaincue. Mais il n’était visiblement pas un Protecteur.
Elle ne savait pas si cela la rassurait… ou la décevait.
Une part d’elle, plus fière, aurait aimé être choisie. Revenir auprès de son frère transformée, indispensable.
Mais la terre n’avait pas tremblé pour elle.
À l’aube, le convoi reprit la route en direction d’Istéria. L’air était plus vif, chargé de cette tension légère qui accompagne les arrivées. Rose s’était habituée à l’allure régulière de Dashan, le cheval de Mui, à son pas sûr et à son tempérament placide.
En fin de matinée, ils quittèrent l’ombre des arbres. Au détour d’une butte, la ville apparut.
— Istéria, annonça Hulios en venant se placer à sa hauteur.
Rose resta un instant sans répondre.
Nichée au creux d’une vallée ceinte de montagnes abruptes, la cité dominait le paysage avec une autorité silencieuse. Là où Paeonia brillait de couleurs et de fantaisie, Istéria imposait une majesté austère. Ses murailles, hautes comme des falaises, semblaient taillées à même la roche grise. Sous le soleil, leurs surfaces renvoyaient des éclats pâles, presque métalliques.
À mesure qu’ils approchaient, Rose dut lever les yeux pour en embrasser l’ampleur. La porte principale, encadrée de deux piliers massifs, était surmontée d’une arche d’obsidienne noire. Des gardes veillaient aux entrées, immobiles, observant chaque voyageur avec une attention méthodique.
Istéria ne cherchait pas à séduire.
Elle cherchait à impressionner.
À bonne distance des murailles, le chef du convoi leva le bras. Les caravanes s’immobilisèrent dans un froissement de cuir et de roues, et les marchands descendirent aussitôt pour disposer leurs étals en demi-cercle, préparant leurs marchandises avant d’entrer en ville.
Rose guida sa monture jusqu’au chariot de Mindy. Le moment des adieux était venu.
Elle mit pied à terre et confia les rênes à Hulios, qui s’était approché sans bruit.
— Ce fut un plaisir de voyager à tes côtés, dit-il avec simplicité. Peut-être nos routes se croiseront-elles de nouveau.
— Je l’espère, répondit-elle en lui adressant un sourire sincère.
Mais au fond d’elle, elle en doutait. Le monde lui paraissait trop vaste pour promettre des retrouvailles.
— Je te souhaite le meilleur pour la suite, ajouta-t-il.
Mindy, installée sur le rebord de son chariot, caressait distraitement son gros matou en tirant sur sa pipe. La fumée s’élevait en volutes lentes autour d’elle.
— Prends soin de ton compagnon, lança-t-elle en désignant le félin d’un léger mouvement de menton. Certains camarades de route valent plus qu’on ne l’imagine.
Le chat arqua le dos sous la main de la vieille femme, ses yeux mi-clos verts et brillants d’une lueur difficile à interpréter.
Rose soutint le regard de Mindy un instant, incertaine de ce que celle-ci avait réellement perçu.
— Merci pour ton accueil, Mindy. De m’avoir permis de rejoindre ta caravane… et d’avoir veillé sur mon compagnon.
La vieille voyageuse hocha la tête. Avec un geste aussi naturel que possible, Rose glissa le gros matou dans son sac de voyage, rabattit le pan de tissu et évita les regards curieux.
Puis, sans se retourner, elle quitta le cercle des caravanes et prit la direction de la porte principale d’Istéria.
Les murailles se dressaient devant elle comme une frontière.
Elle inspira profondément.
Sylvena serait la prochaine étape.

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