Chapitre 32 : Les pierres et les liens
Vers anciens
« Marches de pierre vers l’infini,
au sommet trône le seigneur.
Istéria ploie sous son regard,
et la ziggourat veille. »
Rose franchit la grande porte, mêlée à plusieurs villageois, sans que les gardes ne lui accordent le moindre regard, et ne laissa échapper un soupir de soulagement qu’une fois à l’intérieur. Elle se laissa porter par le mouvement irrégulier de la foule, glissant entre les silhouettes, tandis que les effluves d’épices lui échauffaient les narines et que ses yeux s’attardaient sur les étals débordant d’objets hétéroclites. Elle aurait aimé prendre le temps de marchander, de goûter aux spécialités locales, de se fondre dans l’animation du marché… mais elle n’était pas venue pour cela.
Son but demeurait inchangé : trouver un guide ou un convoi susceptible de la conduire jusqu’à Sylvena, le village où elle avait sans doute grandi avant d’être envoyée dans le Bas Monde.
Istéria se déployait devant elle comme un labyrinthe minutieusement ordonné, un entrelacs de ruelles pavées bordées d’habitations aux façades blanchies à la craie, coiffées de toits d’ardoise qui captaient la lumière et la renvoyaient en éclats pâles. Pourtant, malgré l’agitation et la densité de la cité, son regard fut irrésistiblement attiré vers le centre, où s’élevait un temple monumental, à la fois austère et majestueux.
Une pyramide à degrés dominait la ville.
Une ziggourat, songea-t-elle en ralentissant le pas. L’escalier menant aux niveaux supérieurs s’élevait avec une rigueur presque écrasante, et le palais qui couronnait l’édifice rayonnait d’une splendeur intimidante, même depuis le sol. Un frisson la parcourut. Mieux valait ne pas s’attarder au pied de ce symbole de pouvoir. Elle ignorait si son nom circulait déjà à Istéria, mais dans le doute, elle préférait se faire oublier.
Le reste de la journée, elle erra dans les rues, attentive au moindre murmure évoquant une expédition en partance. Elle aborda plusieurs marchands, tentant de soutirer quelques informations sur un convoi susceptible de rejoindre Sylvena.
— Sylvena ? répéta l’un d’eux en arquant un sourcil. Non, pas à ma connaissance. C’est plutôt Sylvena qui descend jusqu’à nous, pas l’inverse, ajouta-t-il dans un rire bref.
Rose demeura interdite un instant. Que sous-entendait-il ?
— Essaie l’écurie principale, reprit-il en indiquant d’un mouvement de menton une vaste bâtisse un peu plus loin. Avec un peu de chance, tu trouveras un cavalier ou un marchand sur le chemin du retour. Mais ne te fais pas trop d’illusions. Ce n’est qu’un hameau.
Malgré le peu d’enthousiasme de son interlocuteur, Rose choisit de suivre ce conseil. C’était, pour l’heure, sa seule piste. D’après Hulios, le village ne se situait qu’à quelques heures de route ; toutefois, les montagnes qui ceinturaient Istéria rendaient le trajet périlleux, plus encore pour une voyageuse sans escorte.
Comme elle l’avait redouté, personne ne se dirigeait vers les hauteurs. Elle passa en revue chaque cavalier sellant sa monture, chaque marchand préparant son départ, mais tous prenaient d’autres routes. Lorsqu’elle ressortit des écuries, le jour déclinait déjà, et une inquiétude sourde commença à lui serrer la poitrine : elle n’avait ni argent, ni refuge, ni allié vers qui se tourner.
Elle leva les yeux vers le ciel, où les premières lueurs rosées du crépuscule s’étiraient paresseusement entre les toits. Peut-être trouverait-elle un abri pour la nuit…
Absorbée par ses pensées, elle ne perçut pas l’ombre qui se détachait derrière elle. Le choc fut sec, fulgurant. Une explosion blanche lui traversa le crâne, puis le sol se déroba sous ses pieds.
Le monde bascula dans l’obscurité.
***
Ploc. Ploc. Ploc.
Le goutte-à-goutte régulier l’arracha à la nuit épaisse où elle avait sombré. Avant même d’ouvrir les yeux, elle prit conscience de la dureté implacable sous son corps, de l’humidité froide qui s’infiltrait dans ses vêtements et de la pulsation sourde qui battait à l’arrière de sa tête. L’air était chargé d’une odeur de pierre mouillée et de moisi.
Lorsqu’elle tenta d’entrouvrir les paupières, la lumière lui vrilla le crâne, déclenchant une vague de nausée qui lui coupa le souffle. Elle resta immobile un instant, respirant lentement pour contenir le vertige, avant de forcer son regard à s’adapter à la pénombre.
Peu à peu, les contours de la pièce émergèrent. Et malgré le brouillard qui engourdissait encore son esprit, une certitude s’imposa à elle : elle était en très mauvaise posture.
Les murs étaient faits de blocs de pierre grise, grossièrement taillés, dont les jointures anciennes laissaient filtrer des filets d’air glacé. À travers les barreaux de fer forgé, elle apercevait un escalier s’enroulant vers les profondeurs dans une spirale étroite. Elle inspecta chaque angle, chaque fissure, cherchant la moindre faille exploitable, mais la fenêtre, percée trop haut dans la maçonnerie, demeurait hors d’atteinte, et le métal ne vibra même pas sous la pression désespérée de ses doigts.
Un frisson plus violent la saisit lorsqu’une autre absence s’imposa à elle.
Le gros matou.
Elle se redressa brusquement sur la paillasse rêche. Il était resté dissimulé dans son sac tout au long de son exploration d’Istéria… On le lui avait arraché. La pensée creusa en elle un vide inattendu, plus douloureux encore que le choc reçu. Sans lui, elle se sentait étrangement dépossédée, presque vulnérable, comme si on l’avait privée de la dernière chose qui lui appartenait encore.
Qui l’avait enfermée ici ?
La question tourna en boucle, sans réponse. Elle comprit qu’il ne lui restait qu’une chose à faire : attendre.
L’attente fut brève.
Quelques minutes plus tard, des pas résonnèrent dans l’escalier en colimaçon, lents, mesurés. Une silhouette se découpa et une chevelure blonde, couleur de blé mûr, capta la lumière vacillante avant que le visage n’apparaisse tout à fait.
Diane gravit les dernières marches sans accorder un seul regard à Rose. Son attention semblait absorbée par les murs, les angles, la lumière vacillante ; comme si elle évaluait la pièce plutôt que sa prisonnière. Sa cape grise glissait derrière elle, effleurant la pierre humide avant de disparaître un instant hors de vue.
Rose se redressa avec difficulté et s’approcha des barreaux, y accrochant ses doigts engourdis. Lorsque Diane reparut, une corde roulait entre ses mains, qu’elle faisait lentement coulisser avec une régularité presque méditative.
— Tu comptes m’attacher ? lança Rose, l’amertume affleurant sous sa voix.
Un soupir discret échappa à Diane. Cette fois, elle releva les yeux vers elle. Son regard était clair, impénétrable mais pas dénué de fatigue.
— C’est en effet l’intention.
Un silence s’étira entre elles. Diane sembla hésiter, ne serait-ce qu’une seconde.
Rose se rapprocha davantage, son visage presque contre le métal froid.
— Laisse-moi sortir, murmura-t-elle. Tu n’es pas obligée de faire ça. Tu peux encore changer d’avis. Ne me renvoie pas à Paeonia.
Sa voix vacilla malgré elle. Elle aurait supplié, si cela avait pu infléchir le cours des choses. La peur montait en elle comme une vague prête à rompre.
— Tu n’as aucune idée de ce que je suis tenue de faire… ni de ce que cela me coûte. Et ne t’imagine pas que j’y trouve le moindre plaisir.
Sa voix s’était faite plus basse, presque rauque.
— Tu cherches ton frère. Et nous ne pouvons pas te laisser l’atteindre.
— Pourquoi ?
Le silence s’étira. Diane détourna brièvement les yeux.
— Tu sais déjà qu’il a rejoint les Rebelles.
Rose se mordit la lèvre. Le mot, prononcé à voix nue dans cet espace clos, résonna différemment.
Diane passa une main à l’arête de son nez, geste bref, trahissant une tension qu’elle s’efforçait de contenir.
— Il n’est pas un simple sympathisant, poursuivit-elle. Il est au cœur du mouvement. Certains pensent même qu’il en partage la direction, même si rien n’est officiellement établi. Si tu le rejoins, ce ne sera pas en sœur égarée. Ce sera en alliée.
Elle la fixa alors pleinement, sans dureté mais sans détour.
— Et cela, nous ne pouvons pas le permettre. Le Conseil estime que tu peux encore choisir ton camp, reprit Diane plus calmement. Rejoindre l’Élite. Servir l’équilibre plutôt que le chaos. Tu pourrais défendre nos lois au lieu de les voir s’effondrer.
Un pli discret barra son front.
— Mais moi… je crains que tu ne sois déjà trop engagée de l’autre côté.
Rose plissa les yeux.
— Et qu’avais-tu prévu, alors ? La maison d’arrêt de Paeonia ? demanda-t-elle, sans masquer l’ironie.
Diane soutint son regard.
— Oui. C’était mon intention.
Elle ne chercha ni à s’en excuser, ni à s’en justifier.
— Mais le Conseil a décidé autrement.
Rose sentit que quelque chose lui échappait.
— Tu ne me diras rien de plus, n’est-ce pas ?
Diane demeura immobile. Ce mutisme valait réponse.
Rose hésita, puis la question franchit ses lèvres avant qu’elle ne puisse la retenir.
— Et Maël ?
Le regard de Diane changea imperceptiblement, devenant plus acéré.
— Maël ne reconnaîtrait pas un fruit magique, même suspendu à un arbre chantant, lâcha-t-elle avec une pointe d’agacement avant de reprendre contenance. Cela dit… il a participé à ta traque avec un zèle remarquable.
Les mots étaient choisis.
Traque. Zèle. Pas loyauté. Pas inquiétude.
— Mais c’est toi qui m’as retrouvée, conclut Rose avec une amertume sèche. Pas de chance.
Un éclat indéchiffrable traversa le regard de Diane.
— Pas tout à fait.
Elle s’approcha et lui tendit les liens, les laissant reposer dans ses paumes comme une invitation inévitable.
— J’ai bénéficié de l’aide de quelqu’un que tu as longtemps côtoyé.
Sa voix n’était ni accusatrice ni compatissante. Simplement factuelle.
— Dépêche-toi. Ils nous attendent en bas.
Rose saisit la corde sans protester. Elle la reconnut aussitôt. C’était celle qu’elle utilisait lors des entraînements de l’Élite ; tressée à partir d’une plante rare du territoire de Grimson. Une fois nouée, elle se contractait d’elle-même, épousant les poignets jusqu’à les rendre inoffensifs. Impossible de s’en défaire sans aide extérieure.
Elle passa les liens autour de ses mains, le geste précis malgré la tension qui lui serrait la gorge.
— Qui ? demanda-t-elle malgré tout.
Diane soutint son regard.
— Un membre de ton convoi. Kaar.
Le nom tomba sans emphase.
Rose sentit quelque chose se fissurer. Elle s’était méfiée du guerrier de Draken, et pourtant… Elle n’avait pas voulu croire à une trahison aussi simple. Elle avait eu l’impression qu’en quittant le convoi, elle s’éloignait aussi de sa présence et potentiellement du danger. Après tout ce qu’elle avait traversé, tomber ainsi, presque naïvement, avait un goût amer.
Diane la fit sortir de la cellule sans un mot. Elles descendirent l’escalier en colimaçon, leurs pas résonnant sourdement contre la pierre humide, comme si la tour elle-même retenait son souffle. À mesure qu’elles s’enfonçaient vers le rez-de-chaussée, l’air devenait plus froid.
Un groupe de l’Élite les attendait en bas.
Rose balaya les visages d’un regard rapide. Plusieurs lui étaient familiers - compagnons d’entraînement, partenaires de combat - mais aucun ne soutint ses yeux.
Et Maël n’était pas là.
Ce vide-là pesa davantage que les liens autour de ses poignets mais elle était également un peu soulagée.
Sans échange, la troupe se mit en mouvement, l’encerclant pour traverser la cour en direction des écuries. Rose marchait la tête haute, malgré l’humiliation silencieuse qui l’enveloppait. Partout sur leur passage, les habitants s’écartaient, se taisaient. On ne défiait pas l’Élite.
Aux écuries, tout alla vite. Douze cavaliers prirent place avec une efficacité rodée. Un homme plus âgé l’aida à monter en selle d’un geste ferme, puis fixa ses chevilles et ses poignets aux sangles de cuir. Les nœuds furent serrés sans brutalité, mais sans indulgence.
Diane tenait la longe de sa monture. Elle enfourcha la sienne et attacha la corde à sa propre selle, établissant entre elles un lien visible, presque symbolique.
Le groupe quitta la ville sans un mot, franchit les remparts et les piliers massifs de la porte avant de s’engager sur le sentier qui serpentait à l’extérieur des murailles.
Un peu plus loin, installé à l’écart de la route principale, le convoi auquel elle avait appartenu dressait encore ses tentes. Les chariots formaient un cercle protecteur, les bâches claquaient doucement sous la brise du soir, et la fumée d’un feu de camp montait en volutes paisibles vers le ciel.
Certains s’affairaient autour des caisses, d’autres riaient près des chevaux. La vie continuait. Comme si rien ne s’était produit. Comme si elle n’avait jamais été des leurs.
Personne ne leva les yeux à leur passage.
La troupe poursuivit sa route, compacte, disciplinée, l’entraînant loin de ce qui, quelques heures plus tôt encore, représentait une forme fragile d’appartenance.
La corde se tendit légèrement lorsque sa monture hésita.
Et le convoi disparut derrière un pli du terrain.
Rose se retourna une dernière fois. La ziggourat dominait encore la ville, indifférente. Une vague de chagrin lui serra la gorge ; les larmes montèrent sans qu’elle puisse les retenir.
— J’avais un chat dans mon sac… Où est-il ?
Sa voix se brisa malgré elle. Elle avait tenté d’ignorer l’absence jusque-là, de ne pas l’exposer devant eux. Mais elle ne pouvait pas quitter la ville sans savoir.
Diane ne ralentit pas.
— Il s’est échappé quand j’ai ouvert ton sac, répondit-elle, le regard fixé droit devant elle. Il a disparu avant même que nous puissions l’identifier.
Une brève hésitation, presque imperceptible.
— Désolée.
Cette fois, les larmes roulèrent librement sur les joues de Rose, silencieuses, irrépressibles.

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