Chapitre 33 : Fureur noire
Extrait du Codex des Porteurs
Archives de la bibliothèque Royale d’Istéria
« La séparation d’un Protecteur et de son Porteur n’est jamais sans conséquence.
L’un comme l’autre ressentent le vide, une fracture invisible qui déchire plus sûrement que l’acier.
Certains Protecteurs sombrent dans la fureur, incapables d’accepter le silence.
Quant aux Porteurs, rares sont ceux qui survivent longtemps à l’absence de ce lien. »
La nuit approchait. Ils firent une pause et s’adossèrent à des rochers afin de reprendre des forces en grignotant des galettes de Myzoa et en abreuvant les chevaux. Diane resta auprès de Rose pendant toute la halte.
Au début, Rose était restée sur ses gardes. Mais peu à peu, la monotonie de la route avait émoussé sa vigilance.
Elle observait Diane en fronçant les sourcils. La jeune femme ne paraissait pas bien. Nerveuse, elle tapotait sans cesse la terre battue du bout de sa botte de cuir.
— Quelque chose ne va pas ? demanda Rose. Le biscuit lui laissait un goût sableux dans la bouche.
Diane se massa machinalement l’avant-bras droit.
— On devait rejoindre un autre groupe vers l’est. On va traverser une zone qui n’est pas sûre avant d’arriver dans la forêt d’Ébène. Je serai plus rassurée quand on les aura rejoints. J’en ai besoin.
Ils contournaient donc le col de Latro. Le groupe se remit en route par un chemin rocheux qui ne correspondait pas à celui emprunté par le convoi. Des traces d’animaux apparaissaient régulièrement dans la poussière.
Un des hommes - Caldrin ? - sauta agilement de son cheval afin d’examiner les empreintes. Après quelques mots échangés avec l’un des meneurs, ils se remirent en marche.
Les chevaux, qui devaient sentir l’odeur des bêtes, piaffaient d’inquiétude. Rose avait toutes les peines du monde à se maintenir en selle ; sa monture ne cessait de faire des écarts et de se coller au cheval de devant.
Diane poussa un discret soupir de soulagement lorsqu’ils pénétrèrent dans la forêt. Pourtant Rose ne comprenait pas ce qui pouvait la rassurer : au même instant, un cri fendit l’air au-dessus d’eux.
Une fois les premiers arbres dépassés, les chevaux semblèrent se calmer un peu.
Après un moment à cheminer dans les sous-bois, Rose aperçut un feu de camp. Ils passèrent devant un garde qui les salua avant d’attacher les chevaux à une corde tendue entre deux arbres.
Diane attrapa Rose par le bras pour l’aider à descendre, puis l’emmena vers un rondin de bois où elle lui attacha les poignets à des crochets avec des nœuds serrés.
Le camp comptait une quinzaine de membres de l’Élite, ceux-là mêmes avec qui Rose s’était entraînée pendant des semaines, des mois. Pourtant, ils agissaient tous comme s’ils ne se connaissaient pas.
Ce qui, en un sens, était vrai, songea Rose : ils n’hésiteraient pas à lui tirer une flèche dans le dos si elle tentait la moindre manœuvre.
Un frisson glacial remonta le long de la nuque de Rose.
Elle se retourna. Maël était là, parlant à Caldrin. Pourtant, ses yeux restaient fixés sur elle, comme s’il pouvait la maintenir sur place par ce seul regard.
Leurs regards se croisèrent.
Il coupa court à sa conversation d’une voix sèche et s’avança vers elle à grands pas, les mâchoires serrées.
Le cœur de Rose battait au rythme de ses pas, puis sembla s’arrêter lorsqu’il se posta devant elle.
— Rose…
Sa voix vibrait d’un mélange d’incrédulité et de colère. Il s’agenouilla devant elle, tendant les mains comme s’il s’apprêtait à la toucher, mais s’arrêta juste avant.
Rose sentit sa gorge se serrer. Elle avait envie de reculer, de lui dire de ne pas l’approcher… mais ses lèvres restaient immobiles.
Maël soupira et s’assit à côté d’elle, laissant un espace calculé entre leurs épaules. Pas assez pour que la distance paraisse naturelle, pas assez non plus pour qu’ils se frôlent.
— Comment as-tu quitté l’Académie ? demanda-t-il d’un ton bourru.
— Cela n’a pas d’importance, répondit Rose, une appréhension glacée nouant son ventre. Ce qui compte, c’est ce qu’il va se passer maintenant.
— Le Conseil souhaite te parler.
Rose ricana, amère.
— Me parler, vraiment ? Après tout ce temps passé à me cacher des choses ?
— Seulement te parler, confirma Maël. Donne-leur une chance.
— Je n’ai rien à leur dire. Et je n’ai pas confiance en eux.
— Et en moi ? demanda Maël.
Sa voix s’abaissa, chargée d’une colère contenue.
— On s’est entraînés ensemble pendant des semaines. On a partagé certains… moments.
Elle ne répondit pas. Le souvenir de leurs baisers sembla lui brûler les lèvres.
Son regard glissa vers la terre battue. Ses orteils s’enfonçaient dans le sol, comme pour s’y ancrer et laisser la honte - celle d’avoir été dupée, encore et encore - se dissoudre dans la poussière.
— Qu’est-ce que tu ne me dis pas ? reprit-il, plus bas, presque dans un murmure.
Elle eut envie de lui jeter la vérité au visage : qu’elle savait tout, qu’Adalric lui avait ordonné de la surveiller, que le Conseil voulait l’utiliser comme un pion.
Mais à quoi bon ? Il le savait déjà.
Et comment lui expliquer qu’elle l’avait vu grâce à son chat noir ? Ce chat qui lui manquait tant à présent.
— Rentre avec nous, finit-il par dire, presque suppliant. S’il te plaît. Je t’aiderai dans tout ce que tu voudras entreprendre. Mieux que je ne l’ai fait la dernière fois. Laisse-moi plaider ta cause.
Il marqua une pause avant de reprendre :
— C’est compréhensible. Tu es arrivée à Paeonia, tu as intégré l’Élite sans rien connaître du territoire. Je suis sûr que le Conseil se rangera de notre côté. Ça peut fonctionner.
Il y croyait vraiment. Ses yeux brillaient d’une certitude douloureuse, comme si sa vie entière dépendait de sa réponse.
Rose sentit son cœur se serrer. Elle aurait aimé y croire aussi.
— Le problème, vois-tu, c’est que je n’ai pas franchement mon libre arbitre, dit-elle en montrant les cordes qui la retenaient prisonnière.
— C’est temporaire.
— C’est de la séquestration. Et je ne suis pas sûre de pouvoir te faire confiance dans ces conditions, Maël. Même si je t’appréciais.
— Au passé, alors, nota-t-il en fixant la terre battue, les sourcils légèrement froncés.
Il détourna enfin les yeux. La distance qui les séparait lui parut soudain immense.
Rose soupira.
— Tu sais, ce n’est pas à cause de toi que je suis partie… enfin, je veux dire, ce n’est pas à cause de notre baiser que je me suis enfuie.
— Tu m’as évité juste après…
— Comme je te l’ai dit, c’était une mauvaise idée. Je me sentais seule, même si ce n’est pas une excuse. Et je pense que tu as quelqu’un d’autre en tête.
Elle jeta un regard vers Diane, qui s’affairait près des chevaux.
Maël resta silencieux quelques instants.
— Je ne comprends pas exactement votre relation, mais j’ai l’impression que c’est vers elle que ton cœur va.
Maël sembla perdre toute contenance.
Rose aurait donné cher pour lire dans ses pensées à cet instant-là. Mais, en vérité, elle aurait plutôt tout donné pour que quelqu’un la regarde ainsi.
— Pourquoi tu m’as embrassée ? demanda-t-elle. Pourquoi tu es resté avec moi tout ce temps ?
Maël sembla chercher ses mots.
— Est-ce le Conseil qui te l’a demandé ? reprit-elle. Adalric Van Grendal ?
— Au début, tu étais seulement la petite sœur de Delacroix. Et pour des raisons évidentes, je ne devais pas t’apprécier. Mais ensuite… j’ai appris à te connaître. Et il est devenu plus difficile de me forcer à te détester.
Il soupira et passa ses larges paumes sur ses tempes.
— Dans une autre vie, on aurait pu être amis.
— Parce que mon frère fait partie des Rebelles ? demanda Rose.
— Entre autres. Mais notre passif remonte à bien avant ça.
Son regard suivit un instant les mouvements de Diane.
— Dans tous les cas, c’est vrai que je n’ai pas été transparent avec toi. Je t’ai volontairement laissée dans le flou. On ne jouait pas avec les mêmes cartes.
Il marqua une pause.
— Ce n’était pas loyal de ma part… même si, d’une certaine façon, je l’ai fait pour toi. Et pour notre royaume.
Puis, sans un mot de plus, il se leva et disparut entre les arbres.
Rose sentit une pierre tomber dans son estomac.
Maël avait été celui qui l’avait sauvée sur la plage, celui qui l’avait accueillie chez sa mère quand elle n’avait nulle part où aller, celui qui lui avait ramené le gros matou égaré, celui qui l’avait formée à se battre…
Elle tira sur ses liens, cherchant un point d’accroche pour les user. Mais Diane avait bien fait son travail, constata-t-elle rapidement.
Elle cessa de se tortiller sur le tronc et observa autour d’elle.
Les membres de l’Élite s’activaient. Bientôt, le repas fut prêt et les tentes des nouveaux arrivants montées.
Tout le monde se rassembla autour du feu. Les conversations du camp formaient un murmure constant, ponctué par le crépitement des flammes. L’odeur du bois brûlé emplissait l’air, mais Rose n’y trouvait aucun réconfort.
Son regard glissait parfois vers Maël, assis de l’autre côté du feu, la mâchoire contractée. Il ne chercha pas une seule fois à croiser le sien.
Diane, droite comme une sentinelle, s’installa à côté de lui. Ils échangèrent quelques mots à voix basse, trop bas pour que Rose les entende. Chaque fois que Diane riait légèrement, une pointe d’acide lui remontait dans la gorge ; pas de jalousie, seulement de l’amertume.
Maintenant qu’elle les observait, Rose avait la sensation qu’il y avait quelque chose. Elle ne savait pas quoi, mais ils semblaient étrangement assortis. Diane semblait être le soleil de Maël.
Après avoir terminé son repas, Diane apporta à Rose un bol fumant. Elle détacha ses poignets et la laissa manger en silence.
Le bouillon de lentilles glissa dans sa gorge et réchauffa doucement son estomac noué.
La nuit était tombée, et avec elle la fraîcheur. La chaleur du bouillon se dissipa presque aussitôt. Sa tunique ne suffisait pas à la protéger du froid.
Le ventre enfin rempli, son esprit se remit à tourner. Il était toujours plus facile de réfléchir lorsqu’elle n’avait plus la faim au ventre.
Diane la laissa ensuite s’éloigner dans les bois pour se soulager, sans jamais la quitter des yeux. En revenant, sa gardienne la fit entrer dans une tente de toile grise et lui désigna la couche de droite.
— Tu peux t’installer là. Je t’attacherai les pieds pour que tu ne sois pas tentée de fuir, prévint-elle.
— Est-ce vraiment nécessaire, Diane ? Le camp est cerné de gardes et je suis sûre que tu as le sommeil aussi léger qu’une plume.
Les coins de la bouche de Diane s’étirèrent légèrement, mais elle prit tout de même la corde dans son sac pour nouer les chevilles de Rose.
— Effectivement, j’ai le sommeil très léger. Alors ne tente rien, compris ?
Le nœud était bien serré. Rose se demanda comment elle pourrait fermer l’œil, privée de ses mains comme de ses pieds. Allongée sur le dos, elle tenta malgré tout de se détendre.
Dehors, le feu projetait des ombres mouvantes sur la toile, crachant parfois des gerbes d’étincelles. Peu à peu, le souffle de Diane s’apaisa dans l’obscurité. Rose cala sa respiration sur la sienne et se laissa bercer par le bruissement du vent dans les feuilles au-dessus de leurs têtes.
**
Un cri terrifiant déchira la nuit.
Rose n’aurait su dire depuis combien de temps elle s’était assoupie, mais elle se réveilla en sursaut au son de la voix d’un homme.
— Drakzly ! hurla-t-il, avant qu’un gargouillis inhumain ne lui coupe net la parole.
Diane jura, se dégagea de ses couvertures et jaillit hors de la tente.
Rose, le cœur battant, prit une seconde pour rassembler ses esprits. Hors de question de finir piétinée dans cette tente, offerte comme un repas à l’animal qui approchait. Elle repoussa ses couvertures et se glissa dehors en rampant.
Les membres de l’Élite couraient déjà vers le nord du camp pour intercepter la bête.
Une créature gigantesque, couverte d’écailles noires, se dressait là. C’était la même que Rose avait croisée sur le chemin de Nimur ; mais vue depuis la terre ferme, elle semblait encore plus terrifiante.
Sous la lumière du feu, des reflets rouge sombre glissaient entre les plaques de son armure naturelle. Ses griffes, tranchantes comme des rasoirs, arrachaient l’écorce des arbres. Et sa gueule… un gouffre béant, assez large pour engloutir un homme entier.
La peur galvanisa Rose. Elle rampa vers le feu, traînant ses coudes dans la terre jonchée d’épines de pin.
La bête poussa un hurlement et abattit une patte énorme sur trois soldats de l’Élite. Ils furent projetés comme des fétus de paille. L’un d’eux s’écrasa contre un tronc, faisant frissonner les branches au-dessus de lui.
Voyant une ouverture, le monstre se tourna vers l’espace dégagé… droit dans la direction de Rose.
La poussière lui collait au palais, mais elle accéléra, sentant chaque vibration des pas de la bête résonner dans sa poitrine. Les cris des combattants lui parvenaient, indistincts, brouillés par le chaos.
Arrivée près du feu, elle arracha une branche fraîchement jetée aux flammes et la brandit devant elle.
Le monstre hésita, partagé entre Rose et deux soldats qui s’étaient placés de l’autre côté, armes levées.
En un éclair, les griffes de la créature arrachèrent la torche des mains de Rose. Elle recula, haletante, mais n’eut même pas le temps de réagir.
Une ombre imposante surgit derrière elle, souple et rapide comme un fauve, et bondit sur la bête.
Le choc ne blessa pas la créature, mais détourna son attention de Rose l’espace d’un instant.
Profitant de l’instant, Rose plongea les mains dans le feu.
La brûlure lui arracha un cri, mais elle serra les dents et effilocha la corde jusqu’à la sentir céder. Elle arracha ensuite les liens de ses chevilles.
À travers les flammes, elle aperçut la créature virevoltant dans une danse mortelle avec la forme noire qui l’avait attaquée, et, autour d’elles, les soldats figés, désorientés par cette scène inattendue.
Elle n’attendit pas une seconde de plus pour saisir sa chance.
Fuyant vers l’extrémité du camp, elle se précipita vers les chevaux affolés qui tiraient sur leurs liens. Ses doigts tremblaient, mais elle parvint à défaire le nœud de la longe d’un cheval gris clair… libérant sans le vouloir, toute la rangée.
Les bêtes s’élancèrent à l’opposé des combats.
Rose se jeta sur la crinière du pommelé, passa sa jambe par-dessus la croupe au moment où il s’élança.
Le vent fouetta son visage tandis qu’elle s’éloignait au galop.
Elle jeta un dernier regard vers le camp.
Dans l’ombre des flammes, elle crut distinguer une silhouette massive qui se découpant dans la lumière du feu.
Maël.

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