Chapitre 34 : Le vert dans la nuit

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Extrait du Bestiaire d’Erynor, tome IV

« Les anciens l’ont nommée Drakzly. 

Créature de la taille d’un ours mais cuirassée d’écailles, elle chasse à la nuit tombée avec une célérité qui glace le sang. 

Ses proies sont fauchées d’un seul bond et rarement dévorées sur place. 

On note qu’elle préfère les terrains accidentés et disparaît sans laisser de trace, hormis le silence pesant qu’elle impose là où elle passe. »



Rose enfouit son visage dans la crinière de son cheval, plaquant son buste contre sa croupe pour éviter les branches basses de la forêt. Elle serrait les jambes aussi fort qu’elle le pouvait pour ne pas être désarçonnée. Le vent lui brûlait les yeux, au point de lui en arracher presque des larmes, mais elle n’osait pas ralentir.

Malgré sa position, des brindilles s’accrochaient à ses cheveux et griffaient son visage au passage. Elle les sentait à peine. Son cœur battait encore trop vite, affolé, prisonnier du souvenir des griffes du Drakzly et du chaos qui avait englouti le camp.

Les chevaux galopèrent ainsi pendant plusieurs minutes avant que ceux de tête ne ralentissent d’eux-mêmes, passant du galop au trot, puis du trot au pas, sans jamais cesser de tendre l’oreille. Rose releva légèrement la tête, luttant contre l’envie irrépressible de regarder derrière elle.

Étaient-ils déjà à sa poursuite ?

Tenant toujours le cordage d’attache dans sa main, elle le fit glisser sous l’encolure de sa monture et, en s’aidant de sa crinière, guida son cheval jusqu’à la tête du troupeau. La chaleur de l’animal sous ses doigts l’apaisa un peu, comme un ancrage fragile au milieu du tumulte qui la secouait encore.

Elle les mena ensuite sur les traces de la veille, en direction d’Istéria, le visage caressé par les premiers rayons du soleil levant. La lumière naissante glissait entre les troncs, et, pour la première fois depuis sa fuite, Rose sentit l’espoir se mêler à la peur.

Portée par l’urgence, Rose suivit les traces laissées la veille sans s’autoriser à ralentir davantage. Peu à peu, les chemins lui revinrent, les contours de la forêt aussi. Chaque détour familier confirmait qu’elle ne s’était pas trompée : elle refaisait bien la route en sens inverse. Lorsqu’enfin les abords d’Istéria se dessinèrent devant elle, ses jambes tremblaient autant de fatigue que de soulagement.

Avant de franchir les portes de la ville, Rose attacha deux autres chevaux à l’aide de la corde qu’elle avait emportée, puis les proposa à la vente. Elle garda la tête basse, évitant soigneusement les regards autour d’elle. Ne voulant attirer ni l’attention ni la méfiance, elle n’osa pas discuter le prix. Le marchand, ravi de l’aubaine, repartit avec ses nouvelles bêtes sans poser la moindre question.

Rose prit soin de rester à distance des caravaniers encore présents près des portes de la ville. Elle craignait d’y reconnaître un visage familier ou pire, que quelqu’un reconnaisse le sien.

Elle passa rapidement à l’écurie pour y laisser le cheval qu’elle avait gardé, puis gagna la ville. Avec l’argent de la vente, elle acheta une selle, une bride, des provisions et une carte d’Erynor. Chaque instant passé dans les rues lui paraissait interminable.

Lorsque son paquetage fut solidement sanglé, elle se remit en selle sur le cheval gris pommelé qu’elle avait conservé et quitta Istéria sans se retourner.

Elle en avait fini d’attendre. Et elle ne pouvait pas se permettre d’être découverte une seconde fois en ville.

Désormais, elle retrouverait ce village par ses propres moyens.

Pour gagner Sylvena, elle choisit de contourner Istéria par le nord-est afin d’éviter les cours d’eau qui serpentaient entre les montagnes. Elle maintint une allure soutenue : l’Élite, même malmenée par le Drakzly et privée de chevaux, ne tarderait pas à se remettre en marche.

Ils connaissaient probablement la route qu’elle emprunterait.

Alors Rose avalait de longues distances au trot, n’accordant au galop que de brèves accélérations, puis laissait son cheval reprendre haleine au pas lorsque la piste se faisait plus sûre. Le soir, elle quittait la route pour somnoler à l’écart, toujours prête à repartir au moindre bruit.

Elle touchait au but.

Elle le sentait dans ses veines, dans chaque fibre de son être : bientôt, elle retrouverait ses origines. Peut-être aussi des réponses à ses questions. Elle reverrait le village où elle avait sans doute vu le jour et pourrait enfin apprendre qui étaient ses parents, ce qu’était devenu son frère ou du moins, c’était cette promesse qui la poussait à avancer.

Cette idée la faisait trembler, quelque part entre l’euphorie et la nausée. Elle n’osait plus espérer et, pourtant, malgré elle, s’y accrochait avec désespoir.

Souvent, elle sortait sa carte pour s’orienter à l’aide du soleil. Les jours passaient et, depuis sa fuite, sa respiration s’était peu à peu apaisée. L’Élite, semblait-il, ne l’avait pas suivie. Du moins, aucun signe ne trahissait leur présence.

Elle approchait de Sylvena.

Risqueraient-ils vraiment de rôder si près du village de son frère ? Cette partie du territoire paraissait si vide, si oubliée du reste du monde…

Elle ne croisa presque personne et, au fil des jours, les voyageurs se firent de plus en plus rares.

La route la plus directe consistait à longer le fleuve, entre des pins géants dont les troncs semblaient s’élever jusqu’au ciel. Deux jours avant l’arrivée qu’elle estimait enfin proche, alors qu’elle se rafraîchissait dans l’eau claire, Rose tourna la tête vers le chemin derrière elle.

Une forme noire en mouvement se découpait au loin.

Son cheval, attaché à quelques pas, piaffa en tirant sur sa longe. Lui aussi l’avait vue.

Rose bondit en selle et lança sa monture au galop.

Elle ignorait ce qui la suivait, mais la silhouette sombre avait tout d’un prédateur. Elle ressemblait étrangement à la bête qui s’était battue avec le Drakzly et, si elle avait triomphé d’un tel monstre, mieux valait ne pas croiser sa route. Quand son cheval fut couvert d’écume, Rose consentit enfin à ralentir. La tache noire paraissait moins nette… mais elle suivait toujours leur piste et semblait avoir encore gagné en vitesse.

Rose jura.

Les roches resserraient le passage. Impossible de faire un détour, ni de lancer son cheval à vive allure sans risquer la chute. Elle était piégée.

Sans arme - l’Élite l’avait dépouillée - et n’ayant pas osé en racheter à Istéria faute de temps, elle maudit son imprudence.

Au détour d’un bosquet, son cœur bondit.

Un village se dessinait au loin : Sylvena.

Sa carte, froissée et jaunie à force d’avoir été serrée entre ses doigts, le confirmait.

Elle était presque arrivée.

Elle talonna sa monture, mais l’animal, épuisé, n’accéléra pas. Rose le savait : ils ne pourraient pas voyager toute la nuit. Pourtant, elle s’obstina, cherchant à mettre le plus de distance possible entre elle et l’ombre qui les traquait.

Au crépuscule, elle descendit de selle, saisit la bride et poursuivit à pied. La nuit tomba peu à peu, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus d’autre choix que de se fier au pas sûr de son cheval.

Quelques jours plus tôt, elle aurait vu clair dans l’obscurité… mais cette faculté avait disparu avec la perte de son gros matou.

Elle pensa à lui, à son compagnon de l’autre monde, et des larmes lui piquèrent les yeux. Il avait été son soleil dans les jours de pluie, sa seule famille.

Depuis, elle se sentait seule.

Perdue dans ses pensées, elle trébucha sur une pierre et s’écorcha violemment le genou. Elle sentit aussitôt le sang imbiber son pantalon. Alors qu’elle s’asseyait pour tenter de distinguer la plaie et la nettoyer, un frisson étrange lui remonta le long de l’échine.

Deux yeux d’un vert sauvage surgirent à quelques centimètres de son visage.

Rose retint son souffle, le ventre noué par la peur, incapable du moindre geste.

L’animal était si proche qu’elle sentait ses moustaches lui effleurer le nez. Elle ne l’avait pas vu approcher ; on aurait dit que la nuit elle-même l’avait enfanté. Elle voulut hurler, mais le son resta bloqué dans sa gorge.

Une panthère noire.

Derrière elle, son cheval s’enfuyait au galop, emportant avec lui ses derniers espoirs de fuite.

Pourtant, l’animal ne bougeait pas et Rose ne détourna pas les yeux.

La panthère l’observait simplement.

En dehors de leur proximité presque irréelle, rien dans son attitude n’avait quoi que ce soit de menaçant. Ses yeux se plissèrent légèrement et Rose comprit qu’elle inclinait la tête, comme pour mieux l’examiner.

Et puis il y avait quelque chose.

Une sensation étrange. Familière.

Une idée absurde. Complètement improbable. Du moins, elle l’aurait été dans une autre vie.

La panthère planta ses griffes dans la terre rocailleuse et s’étira lentement, avec ce mouvement souple et presque nonchalant propre aux félins.

Rose déglutit.

Puis elle murmura d’une voix rauque :

— Le gros matou ?

Un grondement bas lui répondit.

Et soudain, sa vision revint.

La nuit se déchira autour d’elle comme un voile qu’on arrache.

Rose distingua alors l’énorme félin noir qui se tenait devant elle. Musclé, puissant, sa fourrure sombre semblait avaler la lumière. Un ronronnement profond vibrait dans sa poitrine.

Son petit chat grassouillet s’était métamorphosé en une panthère massive.

L’animal avança lentement la tête et vint la presser contre la paume tremblante de Rose.

Le contact la traversa comme une décharge.

Si elle n’avait pas déjà été assise, la violence de cette sensation l’aurait jetée à terre.

Autour d’elle, le monde vacilla. Les branches, le ciel, la forêt entière semblèrent trembler, comme si quelque chose s’éveillait dans les profondeurs de la terre.

Rose hurla.

Puis, aussi brusquement que cela avait commencé, tout se stabilisa.

Le silence retomba.

La panthère avait à peine bronché. Elle ronronna doucement, comme pour lui demander si elle allait bien.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? murmura Rose, encore abasourdie.

Autour d’eux, la forêt semblait presque intacte, à l’exception de quelques branches brisées sous le choc, mais le corps de Rose refusait encore de se calmer. La fatigue, la douleur et la peur continuaient de se mêler dans ses veines.

— C’est… vraiment toi ? souffla-t-elle d’une voix tremblante en reportant les yeux sur le prédateur.

Le félin laissa monter un grondement plus appuyé.

J’ai brisé les verrous des anciens passages et traversé les voiles que nul ne franchit sans en payer le prix pour te retrouver. Te voilà enfin chez toi.

Rose se figea.

Cette voix… Elle ne l’avait pas entendue, pas vraiment. Elle avait surgi dans son esprit, grave, ancienne, traversée d’une vibration presque irréelle.

— Pardon ? couina-t-elle. Je… je ne saisis pas. Quels verrous ? Quels passages ?

Son esprit vacillait sous les questions, mais la panthère ne sembla pas disposée à en dire davantage. Et son apparence, malgré la familiarité troublante qu’elle éveillait en elle, restait profondément intimidante.

Le gros matou était… imposant.

Il grogna.

Entendait-il ses pensées ?

Elle esquissa un mouvement pour se relever. Ses jambes tremblaient, mais le félin ne bougea pas. Rose hésita un instant, troublée à l’idée même de s’éloigner de lui après l’avoir enfin retrouvé. Pourtant, son cheval affolé ne resterait pas tranquille bien longtemps.  

— Reste un peu à l’écart, le temps que j’attrape mon cheval et que je l’attache pour la nuit, dit-elle. Tu risques de lui faire peur.

Il sembla comprendre et la regarda s’éloigner.

Retrouver le cheval fut bien plus facile grâce à sa vision retrouvée, même si l’animal affolé avait mis une certaine distance entre eux. Rose le mena un peu à l’écart de la piste pour la nuit, dans une portion de forêt où les branchages tombés se faisaient moins nombreux.

Elle s’occupa ensuite de son genou. Après avoir rincé la plaie avec un peu d’eau, elle déchira le bas de sa tunique pour en improviser un bandage. Elle n’avait malheureusement rien de mieux pour la nettoyer. Il lui faudrait s’en contenter jusqu’à ce qu’elle trouve mieux.

Puis elle s’installa sur une branche basse qu’elle avait facilement repérée grâce à ses pouvoirs et s’y attacha pour éviter de tomber, comme cela lui était déjà arrivé sur la route de Nimur. Dans ces moments-là, elle mesurait tout le confort qu’un bon lit moelleux aurait pu lui offrir.

Une fois installée pour dormir, elle entendit, dans un arbre voisin, les griffes d’un animal s’enfoncer avec force dans l’écorce. Sachant qu’il s’agissait du gros matou veillant sur elle, Rose ferma les yeux sans crainte.

Son esprit s’abandonna peu à peu au sommeil, bercé par quelques certitudes vertigineuses.

Elle avait retrouvé son chat - qui était en réalité une panthère.

Elle était arrivée dans le royaume Delacroix.

Le gros matou était un Protecteur.

Et… elle était désormais liée à lui.

La terre avait tremblé pour eux. Elle était maintenant une Porteuse. Une porteuse de Delacroix. Serait-elle à la hauteur ? En quoi cela consisterait-il, exactement ?

Alors la voix du félin résonna dans sa tête.

Bien entendu que tu seras à la hauteur. Je t’ai choisie. Maintenant, dors.

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