Chapitre 35 : La proie et la ruche

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Message adressé au Conseil

« Nous portons à votre connaissance la disparition d’Aloès DELACROIX. Les surveillants attestent qu’il s’est soustrait à leur surveillance au cours de la nuit dernière, emportant avec lui ses effets personnels ainsi que ses carnets. Son absence est désormais confirmée : il ne s’agit pas d’un simple retard. Nous craignons que cette fuite ne dissimule une intention plus grave.

Nous sommes dans l’attente de vos directives. »



Le lendemain fut celui des présentations entre son cheval et la panthère noire. Étape obligatoire : plusieurs lieues les séparaient encore de Sylvena, dont les contours se dessinaient désormais au loin.

Dire que la rencontre ne plut pas au cheval gris de Rose aurait été bien en dessous de la vérité.

À la seule vue de la panthère, l’animal tenta de fuir. Il se cabra si brusquement que Rose dut s’arc-bouter sur la bride pour ne pas la lâcher. Ses yeux roulaient de terreur, ses naseaux étaient largement ouverts, et tout son corps appelait la fuite. Mais, retenu par la main ferme de Rose, il passa bientôt de la peur à une agressivité féroce. Les oreilles plaquées contre le crâne, les lèvres retroussées sur les dents, l’hongre frappa le sol de ses sabots, rua dans le vide et tenta d’intimider le félin avec une violence qu’elle ne lui connaissait pas.

Tous ces à-coups rouvrirent la blessure de Rose au genou, mais elle serra les dents.

La panthère noire, elle, ne parut nullement impressionnée.

Allongée près du fleuve, une patte repliée sous elle, elle se contentait de lisser son pelage d’un air souverainement détaché, comme si l’agitation du cheval relevait d’un spectacle lassant plutôt que d’une menace réelle.

Ce n’est pas ma faute si ton cheval ne sait pas se tenir, se défendit la panthère avec dédain dans l’esprit de Rose, comme si elle avait perçu sa frustration.

Rose n’arrivait toujours pas à croire que le félin pût ainsi glisser ses pensées dans les siennes. Mais ces échanges restaient imprévisibles, et la panthère semblait se refuser à répondre à ses questions, qu’elle les formule à voix haute ou en pensée. Elle se demanda pour la douzième fois si elle ne prenait pas un malin plaisir à la malmener ainsi.

Après de longues minutes de murmures apaisants, de caresses et d’encouragements, le cheval consentit enfin à reprendre la route vers Sylvena. À une condition toutefois : que le félin conserve une distance plus que respectable devant eux. Rose lui flatta doucement l’encolure en signe de gratitude. Pour lui, avancer dans le sillage d’un carnivore tenait du courage… ou d’une aberration totale.

Tout au long de la journée, l’équidé sembla peu à peu s’accoutumer à la présence du félin. Il n’était pas rassuré pour autant, mais il parvenait désormais à supporter sa proximité, à condition que la panthère s’abstienne de le regarder trop longtemps.

— Pour te récompenser, je devrais te trouver un nom, murmura-t-elle.

Elle réfléchit un instant, tout en suivant du regard les reflets pâles de sa robe sous la lumière.

— Brume ? tenta-t-elle. Non… Brumel ? Certainement pas. Nuage ? Trop banal. Il faudrait quelque chose de plus noble… quelque chose qui aille avec cette robe argentée. Ar… Argos ?

Le cheval agita la tête, dans un mouvement qui ressemblait assez à une approbation pour qu’elle en sourie.

— Alors c’est décidé. Ce sera Argos.

Argos, releva la panthère avec ironie. Voilà un nom bien imposant pour une créature qui s’affole au moindre regard.

Rose retint un sourire.

Il continue d’avancer malgré toi, répliqua-t-elle en pensée. C’est déjà une preuve de bravoure.

Elle vit la queue du félin battre l’air avec lenteur. Elle était certaine qu'il avait entendu ses pensées même s’il essayait de lui faire croire le contraire.

Elle ne savait pas encore ce que signifiait réellement ce nouveau lien avec son Protecteur. Elle savait seulement ce qu’elle avait entendu : ces entités revenaient lorsque leur royaume vacillait, lorsque le danger se rapprochait assez pour menacer son équilibre même. Mais qu’attendait-il d’elle, au juste ? Qu’elle se dresse contre son frère ? Qu’elle le traque ? Qu’elle choisisse son camp dans une guerre dont elle ignorait encore presque tout ?

Cette pensée lui serra le cœur.

Pour l’instant, elle ne voulait qu’une seule chose : retrouver Aloès. Et le Protecteur, jusqu’ici, ne semblait pas s’opposer à cette volonté. Cela lui suffisait.

À la tombée du jour, Rose atteignit enfin le village.

Elle avait demandé à la panthère de rester à l’écart, de peur que sa seule présence ne jette l’effroi parmi les habitants. Le félin n’avait pas protesté et Rose, une fois descendue de cheval à l’orée des premières maisons, prit un instant pour observer les lieux. C’était ici qu’elle avait dû vivre autrefois, avec ses parents et son frère.

Les habitations, espacées les unes des autres, semblaient avoir poussé là presque naturellement, bâties de pierre claire et de bois sombre, coiffées de toits d’ardoise qui retenaient encore les dernières lueurs du soir.

Sous les sabots d’Argos, les pavés rendaient un son net et régulier. Des volutes de fumée s’élevaient des cheminées, chargées d’odeurs chaudes de soupe, d’herbes et de pain. Des éclats de voix s’échappaient des maisons, mêlés aux bruits familiers des repas que l’on prépare et des familles qui se retrouvent.

Tout semblait paisible.

Étrangère au village, Rose attira rapidement l’attention. Derrière les vitres, des regards à la fois curieux et méfiants suivaient chacun de ses pas. Lorsqu’elle atteignit la place centrale, bordée de grands rochers dressés comme des sentinelles, elle avait déjà la désagréable impression d’être observée de toutes parts.

Après tout, elle ne faisait rien de mal. Elle marchait simplement dans les rues. Rien de plus. C’était une pensée rassurante ou qui aurait dû l’être. Mais elle lui parut soudain bien fragile. Les règles de l’autre monde ne s’appliquaient peut-être pas ici. Peut-être qu’à Erynor, une étrangère n’avait pas le droit d’errer librement dans un village qui n’était pas le sien.

Un homme barbu, entre deux âges, s’arrêta net en l’apercevant. Son regard glissa lentement sur elle, de ses vêtements à son visage, puis jusqu’à Argos.

— Bonjour, tenta Rose avec un calme qu’elle était loin de ressentir. Je cherche… un garçon qui s’appelle Aloès.

Elle regretta le nom aussitôt prononcé.

Les sourcils de l’homme se froncèrent. Son expression changea, comme si un voile venait de tomber sur son visage.

— Connais pas, lâcha-t-il trop vite.

Puis, après un court silence :

— Qu’est-ce que vous lui voulez, à cet Aloès ?

La lumière baissait peu à peu. Les paysans rentraient des champs, des paniers au bras, des outils encore à la main. En remarquant Rose, plusieurs ralentirent. Puis s’arrêtèrent. Aucun ne s’approcha franchement, mais certains se placèrent aux abords de la place, presque sans en avoir l’air, occupant peu à peu les issues.

Rose sentit un frisson lui remonter le long de l’échine.

— Rien, répondit-elle. C’est personnel.

L’homme demeura fixé sur elle.

Puis il haussa la voix :

— Elle cherche Aloès !

Le nom sembla courir d’une maison à l’autre.

Des fenêtres s’ouvrirent, puis des portes. Les regards se multiplièrent, plus nombreux, plus appuyés. Les habitants sortirent lentement de chez eux et s’avancèrent sur la place avec une prudence qui avait quelque chose de pire qu’une attaque franche. En quelques instants, sans bruit, sans agitation véritable, ils formèrent autour d’elle un cercle de corps et de visages fermés.

— Voyez-vous ça, commenta une femme en plissant les yeux. Elle ne vient pas d’ici…

— J’ai dû me tromper, dit Rose précipitamment, en tâchant de reprendre contenance. Je vais m’en aller.

— Je ne crois pas, rétorqua l’homme barbu. On n’entre pas et on ne sort pas de Sylvena comme d’une ruche. Tout le monde sait cela.

Avant même qu’elle ait le temps de reculer, des mains se refermèrent sur elle. On lui arracha les rênes d’Argos ; une poigne rude lui saisit le bras. Rose tenta de se dégager, de protester, mais ils étaient trop nombreux, trop proches.

Puis une voix fendit soudain la foule :

— Lâchez-la immédiatement.

Le silence tomba d’un seul coup.

La masse des villageois s’écarta presque aussitôt, comme fendue par une lame invisible. Plusieurs relâchèrent Rose, mais l’homme qui l’avait accostée le premier continuait de lui tenir fermement le bras.

Alors un homme s’avança entre eux.

Ses cheveux étaient presque entièrement blancs, et si sa jeunesse appartenait depuis longtemps au passé, rien en lui n’évoquait la faiblesse. Son regard, d’un bleu si clair qu’il en paraissait presque translucide, balaya la place avec une autorité glaciale.

— Lâchez-la, répéta-t-il, le regard désormais fixé sur Rose.

Cette fois, l’ordre fut obéi.

Libre, Rose ne bougea pourtant pas. L’homme la regardait avec une intensité étrange, comme s’il cherchait en elle quelque chose perdu depuis longtemps.

— C’est…

Le mot se brisa sur ses lèvres. Il sembla manquer d’air.

Puis, d’une voix soudain éraillée :

— C’est ma petite-fille.

Un souffle d’incrédulité parcourut l’assemblée.

— Esor, murmura-t-il. Te voilà chez toi.

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