Chapitre 36 : La glace des origines
Extrait du Manuel des terres du royaume Delacroix – Sylvena
« Sylvena s’étend entre rivières lentes, terres nourricières et vergers généreux, et demeure réputée pour la paix durable de ses campagnes. Ses villages, peu fréquentés des étrangers, comptent parmi les plus singuliers d’Erynor. La douceur de son climat et l’abondance de ses eaux permettent des cultures variées et raffinées, si bien que nombre de remèdes, d’huiles parfumées et de conserves de fruits prisés dans le royaume y trouvent leur origine. »
Rose observait l’homme aux yeux de glace s’affairer autour de la cuisinière. Ses mains tremblaient légèrement. Elle ignorait si c’était l’émotion ou si cela faisait simplement partie de lui, comme la pâleur de son regard et cette raideur nerveuse qui semblait ne jamais le quitter.
La cuisine, pourtant chaleureuse, paraissait soudain trop étroite pour contenir tout ce que cette soirée charriait de silence, de curiosité et d’attente. Lorsque la bouilloire se mit à cracher d’épais nuages de vapeur, Rancio la retira vivement du feu et remplit plusieurs tasses d’un thé brûlant. Il passa devant les deux villageois assis autour de la table, distribua les boissons sans un mot, puis vint enfin s’installer en face de Rose.
***
« C’est ma petite-fille. Esor. Te voilà chez toi. »
Pendant une seconde, plus personne ne bougea. Tous les regards convergèrent vers Rose, qui demeura figée à son tour, incapable du moindre geste. Puis les commentaires commencèrent à fuser, chacun allant de son observation.
— C’est vrai qu’au niveau des yeux…
— La forme du visage, peut-être.
— Le nez, bien évidemment.
Et puis il y avait eu cette voix plus sèche, plus incrédule que les autres :
— Mais enfin, c’est grotesque.
C’était l’homme qui l’avait interceptée plus tôt.
Avant que la confusion ne s’installe davantage, son grand-père l’avait emmenée chez lui, tandis que le soir tombait sur le village.
« L’Ours » les avait suivis sans relâche, c’était, en tout cas, ainsi que Rose avait surnommé l’homme barbu qui avait interpellé tout le monde et qui s’était montré hostile. Une femme d’une soixantaine d’années marchait également derrière eux, tandis qu’un des villageois conduisait son cheval vers l’écurie en lui promettant d’en prendre soin.
Assise sur le banc, entourée de tous ces visages inconnus, Rose se sentait profondément mal à l’aise. Rancio - cet homme qui prétendait être son grand-père - ne cessait de lui jeter des regards en coin. Chaque fois qu’il s’en apercevait, il baissait les yeux vers sa tasse, comme pris en faute. Mais presque aussitôt, son regard clair revenait vers elle, irrésistiblement, avec une intensité qui troublait Rose autant qu’elle l’oppressait.
— Tant d’années ont passé, dit-il enfin d’une voix chargée d’émotion. Et te voilà devenue une belle jeune femme.
— Nous ne sommes pas sûrs que ce soit elle, intervint froidement l’Ours, assis à sa gauche.
La femme hocha lentement la tête.
— Il est vrai que tout cela paraît bien précipité. Peut-être la demoiselle pourrait-elle d’abord nous expliquer pourquoi elle cherche Aloès.
Rose prit une grande inspiration et raconta son histoire. Les tasses de thé furent bientôt remplacées par une bouteille de vin et quelques verres, tandis que l’autre femme préparait de quoi grignoter, à l’aise dans cette cuisine comme si elle avait été la sienne.
Rose parla de son passage à l’Académie, de sa fuite, mais garda le secret sur sa panthère. Elle n’était pas prête à dévoiler cette part-là de son histoire. Lorsqu’elle eut terminé, un lourd silence s’installa dans la petite pièce.
— C’est elle, dit simplement Rancio, les pupilles brillantes.
— C’est bien elle, confirma une voix grave derrière Rose.
Un homme venait d’apparaître dans l’encadrement de la porte. Les bras croisés, il laissait deviner la tension de ses muscles sous une chemise sombre ajustée. Rose détailla sa tenue : du cuir souple, traversé d’un baudrier brun auquel était suspendue une épée. Quelques mèches châtain, luisantes comme si elles étaient huilées, retombaient sur son front, juste au-dessus de ses yeux.
Et ses yeux…
L’Ours sortit un verre pour le nouvel arrivant et le lui tendit. L’homme le saisit d’un geste assuré, et Rose profita de ce bref instant pour reprendre contenance.
Son grand-père poursuivit, sans sembler remarquer son trouble :
— Tu étais une enfant si pleine de vie… Tu faisais la joie de ton père et de ta mère. Ma fille, Lyséa…
Le prénom la traversa de part en part. Sa gorge se serra brusquement. Ainsi, sa mère avait enfin un nom.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Les mots lui échappèrent dans un souffle. Elle allait enfin savoir. Après tout ce temps, les réponses étaient là, tout près, et cela la terrifiait presque autant que cela la soulageait.
Il marqua une pause, le regard perdu dans le fond de son verre.
— Il y a une bonne vingtaine d’années, de lourdes tensions ont éclaté dans le pays. Les cinq royaumes, qui avaient connu une longue période de paix depuis la guerre des Cinq, sont de nouveau entrés en conflit. La corruption gagnait du terrain, les ressources attisaient les convoitises, et chacun voulait davantage de pouvoir. La diplomatie avait échoué.
Un silence pesant s’installa dans la petite cuisine. Rose n’osait plus tourner la tête vers l’homme appuyé contre le chambranle de la porte, mais elle sentait son regard sur elle, impossible à ignorer.
— Les royaumes ont formé des alliances instables, poursuivit Rancio, des accords fragiles qui s’effondraient presque aussitôt conclus. Ton père, Adrianor, tentait de négocier des traités avec l’un des royaumes, mais il a trouvé la mort au cours de l’une de ses missions. C’était le chaos.
Rose baissa les yeux sur ses mains. Elle savait depuis le début de ses découvertes que ses parents étaient morts, mais l’entendre ainsi donnait soudain un contour plus cruel à cette vérité. Son père n’était plus seulement une absence lointaine, presque abstraite. Il devenait un homme emporté dans la tourmente, un homme qui avait tenté d’agir avant d’être broyé à son tour.
Une tension sourde se noua dans son ventre. Plus Rancio parlait, plus son passé cessait d’être un vide. Et Rose ne savait pas encore si cette vérité nouvelle devait la soulager ou l’écraser davantage.
La voix de Rancio se brisa.
— Ta mère… inconsolable, a fini par craindre pour votre vie, à toi et à ton frère. Elle a décidé de vous mettre à l’écart, le temps que les royaumes retrouvent un semblant de paix. Elle a ouvert un portail vers l’autre monde pour te confier à son cousin. Il vivait en exil là-bas depuis peu, parce qu’il avait contracté un mariage avec un autre royaume.
Rose fronça légèrement les sourcils.
— C’est interdit ?
— Non, répondit Magda. Mais cela peut être mal vu, selon les familles concernées.
Assise juste à côté d’elle, Magda sentait les herbes séchées et le pain chaud. Cette odeur simple, presque domestique, eut quelque chose d’étrangement réconfortant.
— Ils sont allés dans le Bas Monde pour cela ?
— Pour recommencer une nouvelle vie, expliqua-t-elle. À cette époque, le passage était encore possible. Un groupe de passeurs vivait là-bas pour aider ceux qui arrivaient : faux papiers, travail, installation… Traverser exigeait un prix, bien sûr, mais il était courant de pouvoir passer d’un monde à l’autre.
Rose sentit un frisson lui courir le long des bras. Tout cela avait donc existé. Des passages. Des passeurs. Une circulation entre les mondes presque ordinaire. Elle avait grandi de l’autre côté sans rien savoir de cette vie cachée, de ces départs, de ces renoncements.
— Quel genre de prix ? demanda-t-elle.
Magda échangea un bref regard avec Rancio avant de répondre :
— Ce que chacun était prêt à donner. Pour certains, cela prenait la forme de pouvoirs. Pour d’autres, d’énergie. Nous portons tous en nous une force, même si nous n’en avons pas toujours conscience. Le tout est de savoir doser. Dépasser ses limites peut coûter cher.
Rose sentit ces mots s’enfoncer en elle avec une lenteur glacée. Le prix. La panthère avait parlé, elle aussi, d’un prix à payer. Un froid discret se mua dans son corps, mais elle garda le silence.
— Mais quand ta mère est revenue sur Erynor… quelque chose a mal tourné, reprit Rancio d’une voix plus basse. Faire un aller-retour était risqué, mais possible. Lyséa l’avait déjà fait.
Tous baissèrent les yeux vers le plan de travail, incapables de soutenir plus longtemps le poids de ce récit.
— Était-elle fatiguée, épuisée, déboussolée par la mort d’Adrianor ? C’est possible. Tout ce que je sais, c’est que j’ai retrouvé son corps sans vie près d’un arbre de passage et qu’à partir de ce moment-là, les frontières entre Erynor et le Bas Monde se sont refermées. Il est devenu impossible d’y aller comme d’en revenir.
Le silence sembla s’étirer dans la cuisine. Rose ne savait plus où poser les yeux. Son esprit peinait à suivre tout ce qu’elle apprenait, à donner une forme à cette mère disparue qu’elle n’avait jamais connue. Une question, pourtant, s’imposa à elle.
— Les frontières sont toujours bloquées ?
— Oui, répondit Rancio.
Le cœur de Rose se serra. Alors comment avait-elle pu passer ?
J’ai brisé les verrous des anciens passages et traversé les voiles que nul ne franchit sans en payer le prix pour te retrouver. Te voilà enfin chez toi.
Les paroles de la panthère résonnèrent aussitôt dans son esprit.
La panthère avait donc réussi l’impossible : franchir une première fois les passages condamnés… puis revenir avec elle. Rose sentit un frisson glacé lui longer l’échine. Quel prix avait-elle réellement payé ?
Un grognement sourd répondit dans sa tête.
Le prix, petite humaine, est une chose dont tu n’as aucune idée.
Rose demeura immobile, le regard fixé sur la table sans vraiment la voir. Plus les réponses arrivaient, plus elles ouvraient de nouvelles failles.
Rancio s’éclaircit la gorge, comme pour reprendre contenance.
— Mais assez de ces souvenirs tristes pour le moment, dit-il en servant de nouveau les verres. Ce soir est celui des retrouvailles. Ce soir, nous célébrons le retour de ma petite-fille. Esor.
Tous reprirent ce prénom en chœur avant de boire.
Rose hésita, puis sentit le malaise lui remonter dans la gorge.
— Je… je n’ai rien osé dire tout à l’heure, mais je ne m’appelle pas Esor, en fait, balbutia-t-elle.
Elle rougit aussitôt. Elle aurait dû le corriger plus tôt, bien sûr, mais elle avait toujours détesté reprendre les autres. Et, au début, une part d’elle avait même cru que cet homme qui la dévisageait avec émotion perdait un peu la raison. Avant qu’il lui annonce qu’il était son grand-père.
— C’est une anagramme, expliqua doucement Rancio. En inversant les lettres, on obtient Rose. Ta mère a changé ton nom en traversant le portail. Elle pensait qu’il serait plus courant dans le Bas Monde… et que ce serait aussi une manière de te protéger. En tant qu’héritière, tu aurais été trop facilement identifiable.
Même ce prénom, qu’elle avait toujours cru sien, n’était qu’un héritage travesti, une précaution prise avant elle, pour elle. Il ne lui restait donc rien de simple, rien qui lui appartînt tout à fait.
Rose baissa les yeux. Elle ne savait plus très bien ce qui, en elle, relevait encore de la jeune femme qu’elle avait toujours été, et ce qui appartenait à Esor, l’enfant arrachée à un autre monde.
— Il se fait tard, intervint Magda d’une voix douce. Esor doit avoir besoin d’un bain et de repos.
Rose eut envie de hurler. Elle ne s’appelait pas Esor. Elle s’appelait Rose. Et il était hors de question qu’elle aille se coucher maintenant, même si elle avait rapporté avec elle la poussière de mille routes. Elle revenait du Bas Monde, s’était échappée de l’Académie et de l’Élite. Elle n’avait pas traversé tout cela pour qu’on la renvoie au lit au moment même où les réponses commençaient enfin à émerger.
— Non. Et je m’appelle Rose, corrigea-t-elle. J’ai encore une question. Voilà des jours que je parcours Erynor à la recherche d’Aloès. Où est-il ?
Derrière elle, l’homme aux cheveux luisants siffla entre ses dents, comme pour lui rappeler son audace, mais elle ne se retourna pas.
— Il est en mission, répondit Rancio, non sans jeter un coup d’œil à son compagnon resté près de la porte. Nous n’avons pas de date précise pour son retour, mais il ne devrait plus tarder.
La déception traversa Rose malgré elle. Après tout ce chemin, après tout ce qu’elle venait d’apprendre, elle espérait au moins trouver son frère ici.
Rancio posa une main caleuse sur la sienne. Ce simple contact l’apaisa plus qu’elle ne l’aurait cru.
Elle releva les yeux vers lui. Elle avait trouvé des réponses, et une part de sa famille dont elle n’avait même jamais soupçonné l’existence. C’était plus qu’elle n’aurait osé espérer.
— Je suis heureuse de t’avoir retrouvé, murmura-t-elle, la gorge serrée. Mais… je ne m’y attendais pas. Je croyais n’avoir qu’un frère, et voilà que mon horizon s’élargit d’un seul coup. Il me faudra un peu de temps pour l’accepter.
— Bien sûr, répondit-il en serrant doucement sa main. Il se fait tard, comme l’a dit Magda. Si tu es d’accord, tu peux t’installer dans la chambre de ta mère. Elle est restée presque intacte.
Les invités prirent congé, laissant Rancio conduire Rose à l’étage. Au moment de quitter la pièce, l’homme à l’épée lui jeta un regard, et un trouble fulgurant la traversa malgré elle.
Ils montèrent l’escalier de bois, qui craquait sous leurs pas. Malgré la fatigue qui l’écrasait, Rose espéra que sa panthère avait trouvé refuge quelque part.
La chambre où Rancio l’installa était simple, mais chaleureuse. Un lit à baldaquin se dressait près de la fenêtre. Une armoire et un bureau faisaient face au dehors, comme tournés vers des heures d’attente, de lecture ou de travail silencieux. Rancio lui apporta des draps propres et lui proposa de se laver avant de dormir.
La salle de bains de l’étage n’avait rien de luxueux, mais elle offrait tout le nécessaire. Rose prit son temps dans un grand bain d’eau chaude, laissant l’eau délier ses muscles et emporter la poussière accumulée depuis des jours.
Lorsqu’elle revint dans la chambre, propre et enfin apaisée, son regard se posa sur l’armoire. Élise - celle qu’elle avait toujours appelée sa mère - lui avait un jour dit que la garde-robe d’une femme en disait long sur elle.
Rose hésita un instant avant de l’ouvrir, puis se décida dans un souffle.
Rancio lui avait assuré qu’elle pouvait utiliser tout ce qui se trouvait dans la maison, mais un sentiment diffus lui nouait encore le ventre. Comme si ouvrir cette armoire revenait à forcer une intimité qui ne lui appartenait pas encore.
Elle fut d’abord un peu déçue. Elle y découvrit des vêtements simples de travail, des tenues souples pour monter à cheval, quelques chemises de nuit. Rien d’extravagant, rien de la mère presque mythique qu’elle avait commencé à imaginer.
Pourtant, lorsqu’elle prit entre ses doigts une chemise de soie taupe, quelque chose vacilla en elle. Le tissu était léger, presque froid, et soudain un lien ténu, fragile mais bien réel, sembla se tisser avec cette femme qu’elle n’avait jamais connue.
Rose enfila la chemise, puis se glissa dans le lit aux draps frais. Le confort d’un vrai matelas, après tant de nuits passées dans les arbres ou sur des couches improvisées, lui parut presque irréel. Malgré le tumulte de la soirée, le sommeil la gagna vite.
Juste avant de sombrer, elle entendit des pas feutrés se déplacer sur le toit.
Un apaisement profond se déploya en elle. Elle sut, sans pouvoir l’expliquer, qu’il s’agissait de sa panthère noire, veillant sur elle depuis les hauteurs, présence silencieuse à l’orée de son esprit.

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