Chapitre 37 : Le petit trésor
EXTRAIT DU RAPPORT DE L’ÉLITE À L’ATTENTION DU CONSEIL
« Malgré les soupçons persistants entourant Rancio Delacroix et les rumeurs liant son petit-fils aux Rebelles, aucune preuve formelle n’a pu être établie pour justifier son retrait de ses fonctions. »
Le lendemain, lorsque Rose s’éveilla, le soleil baignait déjà Sylvena d’or depuis de longues heures. Depuis la petite fenêtre de sa chambre, elle apercevait les toits épars du village, disséminés entre les arbres, mais surtout les plaines ondulantes qui s’étiraient à perte de vue, les troncs immenses dressés vers le ciel et, au loin, la couronne des montagnes aux sommets enneigés.
Elle demeura de longues minutes immobile, les mains posées sur le rebord de la fenêtre, le souffle presque suspendu. Quelque chose dans ce paysage faisait vibrer en elle une corde intime, comme si son cœur reconnaissait un lieu que sa mémoire, elle, avait oublié.
Elle finit par s’habiller avec l’une des tenues de travail de sa mère : une tunique taupe et verte, renforcée de pièces de cuir et de toile, semblable à celles que portaient les habitants de la région. Le tissu, un peu rêche, glissa sur sa peau avec une familiarité troublante. Pourtant, lorsqu’elle en noua la taille, Rose constata qu’il flottait légèrement sur elle. Alors seulement, elle prit la mesure de tout ce que son corps avait enduré depuis son arrivée sur Erynor : la peur, la fatigue, les nuits trop courtes, la fuite, la faim. Elle avait maigri sans même s’en rendre compte.
— Du café ! s’exclama-t-elle en dévalant l’escalier pour rejoindre Rancio dans la petite cuisine.
Son grand-père lui tendit une tasse fumante. Rose porta le breuvage trop vite à ses lèvres et se brûla légèrement, mais le goût amer, mêlé à cette odeur chaude et familière, lui fit l’effet d’un retour à la maison.
— Assieds-toi, l’invita Rancio en désignant le banc sur lequel ils s’étaient installés la veille. Je vais te préparer quelque chose.
Il s’activa devant les fourneaux avec une aisance tranquille et, quelques instants plus tard, déposa devant elle une assiette garnie d’une omelette, de pain encore tiède et de fruits coupés.
Rose savourait à peine sa première bouchée que la porte d’entrée s’ouvrit sans même qu’on frappe.
— Nous sommes dans la cuisine ! lança Rancio, nullement surpris.
La petite femme de la veille apparut presque aussitôt sur le seuil, entrant d’un pas vif comme si la maison lui appartenait un peu.
— J’ai préparé quelques douceurs ce matin, annonça-t-elle en déposant sur la table un panier rempli de petits cakes sucrés et salés. J’en fais toujours trop…
— C’est parfait, merci, Magda, répondit Rancio. Tu veux du café ?
Elle accepta aussitôt et vint s’asseoir près de Rose, en lui tendant l’un des petits gâteaux. Rose en goûta un, puis un second, si moelleux et parfumés qu’elle dut faire un effort pour ne pas en reprendre immédiatement.
— Plus je te regarde, plus je retrouve les traits de ta mère, souffla Magda en l’observant avec une attention presque attendrie. Surtout dans cette tenue. N’est-ce pas, Rancio ?
Le vieil homme releva les yeux vers elle et acquiesça en silence.
Rose baissa instinctivement les yeux vers la tunique.
— J’espère que cela ne vous dérange pas que j’aie pris l’une de ses affaires, hasarda-t-elle.
Le regard clair de son grand-père se posa sur le tissu, puis revint à elle.
— Ses affaires t’appartiennent, répondit-il d’un ton brusque, comme si la douceur lui coûtait.
Magda reprit aussitôt la parole, comme pour empêcher le silence de s’alourdir. Elle se lança dans un récit foisonnant du village, évoquant les échoppes, les cultures, les jours de marché, les sentiers à travers bois et la beauté des paysages alentour. Rose l’écoutait en silence, portée par ce flot de paroles où chaque détail semblait ajouter une couleur nouvelle au monde qui s’ouvrait devant elle.
Lorsque le repas fut achevé, Magda prit finalement congé, non sans leur adresser un sourire entendu, comme si elle leur abandonnait volontairement le reste de la matinée pour qu’ils apprennent, tous deux, à apprivoiser cette présence nouvelle.
— Où est Argos, mon cheval ? demanda Rose.
— Les voisins l’ont conduit au champ, répondit Rancio. Une belle bête. Il avait l’air bien trop heureux de rejoindre les autres chevaux pour protester.
Rose sourit malgré elle, soulagée de le savoir en sécurité.
Ils sortirent ensuite ensemble et traversèrent Sylvena à pas lents. À la lumière du matin, le village semblait plus vivant encore que la veille. Des odeurs de pain chaud, de fumée et d’herbes séchées flottaient dans l’air. Ici, une femme secouait un tapis à sa fenêtre ; là, un vieil homme réparait une roue de charrette devant sa porte. Des enfants couraient entre les maisons, leurs cris se mêlant au chant lointain des oiseaux et au tintement régulier d’un marteau sur le métal.
Rancio lui montra les échoppes, les habitations les plus anciennes, les sentiers qui reliaient les maisons entre elles, contant au passage l’histoire des familles qui vivaient à Sylvena depuis plusieurs générations. Partout où ils passaient, les regards se tournaient vers Rose avec une curiosité retenue. Certains habitants saluaient Rancio d’un signe de tête avant de l’observer elle plus longuement, comme s’ils cherchaient dans son visage la trace d’un souvenir ancien.
Rose s’efforçait de tout retenir. Les noms. Les visages. Les odeurs. La façon qu’avaient les gens de se parler, comme si chacun connaissait la vie de l’autre depuis toujours.
Mais c’était lorsque Rancio évoquait Aloès qu’elle l’écoutait avec le plus d’attention. Il parlait de lui d’une voix plus douce, presque malgré lui. Il raconta comment il l’avait élevé avec sa grand-mère après la mort de sa mère, comment l’enfant avait grandi entre les champs, la forêt et les bêtes, comment il connaissait chaque sentier des environs avant même de savoir lire une carte. À mesure que son grand-père parlait, Rose sentait naître en elle une pointe d’envie, ténue mais douloureuse. Entre eux s’était tissé, au fil des années, un lien si profond qu’elle ne savait pas si elle pourrait un jour y trouver sa place. Ce passé-là ne lui appartenait pas.
La journée s’écoula ainsi, au rythme des rencontres, des anecdotes et des découvertes. Rose goûta à plusieurs spécialités du village ; certaines délicieuses, d’autres relevées au point de lui arracher des larmes que Rancio feignit poliment de ne pas remarquer. Elle apprit le nom de fruits qu’elle n’avait jamais vus, observa des mains expertes tresser des paniers, et s’arrêta devant un étal chargé d’épices dont les couleurs lui rappelèrent presque des pigments.
Ils finirent par rejoindre les abords des cultures, là où les maisons se faisaient plus rares et la terre plus ouverte. Rancio lui expliqua la rotation des sols, l’importance de laisser certaines parcelles se reposer, les plantes qui nourrissaient la terre et celles qui l’épuisaient. Il s’accroupit même pour plonger ses mains calleuses dans la terre sombre, la frottant entre ses doigts pour en montrer la texture.
Rose l’observait en silence. Elle aimait cette façon qu’il avait de toucher le monde sans hésitation, comme s’il lui appartenait encore tout entier. Ses mains racontaient une vie de travail, de saisons, de patience. Une vie ancrée.
En fin d’après-midi, leurs pas les menèrent jusqu’à la lisière de la forêt. En contrebas, une rivière serpentait entre les pierres, renvoyant par éclats la lumière adoucie du soleil. Le calme du lieu, troublé seulement par le murmure de l’eau et le bruissement des feuilles, poussa Rose à proposer une halte.
Rancio ne se fit pas prier. Il alla s’asseoir lourdement à l’ombre d’un grand arbre, avec le soupir discret d’un homme dont les jambes avaient beaucoup donné au cours de la journée.
— Je suis si heureux de t’avoir retrouvée, Esor, mon petit trésor, dit-il avec un sourire qui adoucit tout son visage. C’est ainsi que je t’appelais lorsque tu étais enfant. Tu ressembles tant à ta mère…
— Je suis heureuse aussi de t’avoir retrouvé, murmura Rose.
Ils restèrent un moment assis côte à côte, sans rien ajouter. Le silence n’avait rien de gênant ; il était plein de la présence de l’autre, du murmure de la rivière, du souffle léger du vent dans les feuilles. Rose se laissa gagner par la douceur de cet instant suspendu, simple et précieux.
Puis le visage de Rancio se figea.
Toute couleur déserta ses joues. Ses yeux, brusquement durcis, se fixèrent juste au-dessus de l’épaule de Rose.
— Ne bouge pas, souffla-t-il. Reste calme.
Il tira lentement un couteau de sa ceinture et se redressa avec une vigueur que Rose ne lui aurait pas soupçonnée.
Malgré son avertissement, elle se retourna.
Son cœur se contracta aussitôt. Deux yeux verts, luisants, la fixaient depuis une branche voisine. Une masse sombre, ramassée sur elle-même, prête à bondir.
Rose agrippa le bras de son grand-père.
— Ne lui fais pas de mal. C’est mon compagnon.
— Comment ça ? balbutia Rancio, sans pour autant abaisser sa lame.
— C’est avec lui que je suis arrivée ici. Il était plus petit, à l’époque… mais il est avec moi depuis le début. C’est mon chat.
Rancio tourna vers elle un regard incrédule, puis leva de nouveau les yeux vers l’animal.
— Esor… souffla-t-il. C’est un très gros chat.
Il finit par abaisser son couteau.
Dans un bond souple, la panthère quitta sa branche et atterrit au sol sans un bruit, avant de s’approcher de Rose en ronronnant.
— Tu as omis quelques détails hier soir, constata Rancio d’un ton sec. C’est… un compagnon peu ordinaire.
Rose rougit tandis que l’animal frottait sa tête contre ses jambes avec une insistance affectueuse, réclamant ses caresses.
Rancio rangea son couteau, sans quitter la bête des yeux. Son regard se fit plus grave.
— Il est magnifique, murmura son grand-père.
Le félin sembla comprendre. Il roula des épaules avec une sorte de lente majesté, comme s’il accueillait l’hommage qui lui était dû.
— Je me demandais où il était passé aujourd’hui, dit Rose en lui grattant doucement les oreilles.
Rancio observa encore la panthère : sa carrure souple, sa présence silencieuse, la manière dont tout en elle demeurait tourné vers Rose. Il recula d’un demi-pas, comme si le monde venait de se déplacer sous ses pieds.
— Il y a deux jours… j’ai cru sentir le sol vibrer, dit-il d’une voix plus basse.
Rose sentit ses doigts se crisper dans la fourrure sombre.
— Cette bête ne t’accompagne pas par hasard, murmura-t-il enfin. Il y a dans sa façon de te suivre quelque chose qui ressemble moins à l’attachement d’un animal… qu’à la vigilance d’un Protecteur.
Le mot tomba entre eux avec le poids d’une évidence.
Rose ne répondit pas tout de suite. Elle connaissait déjà la vérité. Elle l’avait apprise dans la peur, dans la fuite, dans l’incompréhension. Mais l’entendre dans la bouche de son grand-père, au bord de cette rivière, donnait soudain à tout cela une réalité nouvelle. Plus vaste. Plus lourde aussi.
— Oui, souffla-t-elle enfin. C’est un Protecteur.
Rancio tourna brusquement la tête vers elle.
— Par les gardiens… souffla-t-il.
Elle acquiesça, incapable d’en dire davantage.
Son grand-père en perdit presque le souffle. Une lueur farouche, incrédule, traversa son visage.
— Tu ne te rends pas compte… murmura-t-il. C’est… incroyable. Nous avons le quatrième Protecteur sur nos terres.
Il la saisit par les épaules, non pour lui faire mal, mais comme s’il avait besoin de la sentir réelle.
— Tout va changer, Esor, murmura-t-il, comme s’il se parlait autant à lui-même qu’à elle. Tu ne peux pas savoir ce que cela signifie… Pas seulement pour toi. Pas seulement pour notre famille. Pour Sylvena. Pour tout le royaume.
Sa voix se brisa légèrement.
— Depuis la mort de ton père, nous tenons comme nous pouvons. Nous contenons, nous attendons, et nous faisons semblant d’y croire encore. C’est le premier signe d’espoir que je n’osais plus attendre depuis des années.
Il passa une main tremblante sur son visage, comme s’il cherchait à reprendre contenance.
Rose n’avait jamais vu une émotion aussi nue traverser son visage.
— Ton père aurait voulu voir ça.
Rose soutint son regard, troublée par l’intensité de son espoir. Voir cet émerveillement éclore dans les yeux de Rancio lui serra le cœur plus sûrement que la peur. Elle ne voulait pas briser cet élan, et pourtant une part d’elle redoutait déjà ce qui l’attendait.
Tout cela aurait été réglé depuis longtemps si mon porteur ne s’était pas égaré dans le mauvais monde, grogna le félin.
La remarque arracha presque à Rose un souffle nerveux. Presque un rire. Presque.
Rancio cligna des yeux, décontenancé, avant de reporter toute son attention sur la panthère.
— Il vaut mieux qu’il reste à l’écart du village, dit-il finalement, retrouvant un peu de sa gravité. Qu’il chasse dans la forêt, pas près des enclos. Et nous allons attendre avant d’ébruiter la nouvelle. Attendons le retour de ton frère.
Rose acquiesça. Cette fois, elle était soulagée. Ici, entre les arbres, la rivière et l’ombre mouvante des feuillages, la panthère semblait à sa place, comme si la forêt l’avait toujours attendue. Mais au village, sous les regards, elle deviendrait autre chose : une annonce, peut-être même un appel.
— Retournons à Sylvena, reprit Rancio. Nous ne devons pas manquer le feu de camp. Et tu me raconteras tout ce qu’il s’est passé avec… ton chat.
Rose releva brusquement la tête.
— Un feu de camp ?
Elle donna une dernière caresse à son compagnon, qui s’éclipsa entre les arbres avec la discrétion d’une ombre.
Rancio suivit un instant du regard la silhouette sombre, puis reporta sur elle ses yeux clairs.
— Nous allons fêter le retour de ma petite-fille, répondit-il avec un sourire qui illumina soudain tout son visage.

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