Chapitre 38 : Le temps des foins

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Extrait du livre des remèdes de Magda 

“Baume des mains fatiguées

Deux pétales de rose séchés pendant deux lunes, pour adoucir la peau.
Une noisette de miel, pour aider à la cicatrisation.
Un filet d’huile de noix tirée d’un arbre centenaire, pour nourrir les chairs.

Écraser les pétales, puis les mêler au miel et à l’huile jusqu’à obtenir une pâte douce. Enduire les mains chaque soir avant le repos.”

L’expression feu de camp minimisait largement la soirée préparée en l’honneur de Rose. Aux abords du village de Sylvena, un gigantesque bûcher avait été dressé ; ses branches entremêlées s’élançaient vers le ciel comme une offrande.

Tout autour, des banquettes moelleuses avaient été disposées à bonne distance des flammes. Plus loin, plusieurs buffets préparés par les habitants s’alignaient sur de petits stands et répandaient des odeurs de miel, d’herbes fraîches et de viande rôtie. Des lanternes aux couleurs changeantes avaient été suspendues aux tables, aux chaises, jusque dans les arbres, et baignaient la fête d’une lumière féérique.

Rose avait revêtu une robe ample en soie verte, prêtée par Magda, l’amie de son grand-père, qui faisait ressortir l’éclat de ses yeux. Le tissu tombait en cascade jusqu’à ses chevilles, retenu à la taille par une fine ceinture de cuir. Magda avait aussi tenu à la coiffer. Les larmes aux yeux, la vieille femme avait brossé ses cheveux avec soin, puis noué plusieurs mèches de part et d’autre de son visage avant de les fixer à l’aide de fines épingles. Ses gestes avaient la douceur, presque cruelle, de ceux qu’une mère aurait eus pour sa fille ; et Rose y retrouvait la trace d’une tendresse qu’elle avait toujours pressentie sans jamais l’avoir réellement reçue.

Quand Rancio entra, Magda achevait d’ajuster la dernière épingle. Ses yeux s’illuminèrent en voyant Rose.

— N’est-elle pas magnifique ? demanda Magda.

— Si, bien sûr, répondit son grand-père. Un vrai petit trésor.

Rose lui sourit en se regardant dans le miroir. Esor. D’abord, ce prénom lui avait paru étranger, presque intrusif. Pourtant, dans la bouche de son grand-père, il commençait à résonner autrement, comme l’écho d’une mélodie oubliée. Sans être prête à l’accueillir tout à fait, Rose sentait qu’il lui devenait peu à peu moins hostile.

Sur la route du retour à la maison de Rancio, elle avait enfin dévoilé son histoire avec son Protecteur. Il l’avait écouté avec attention, ne l’interrompant pas une seule fois, attentif à son récit. Il avait sourcillé à plusieurs reprises lorsqu’elle lui avait parlé des visions nocturnes de son Protecteur et des souvenirs qu’il éveillait en elle, mais il n’y avait vu rien d’anormal.

En revanche, quand elle lui avait expliqué que, de chat, il s’était transformé en panthère, cela lui avait fait écarquiller les yeux. Il avait toutefois souligné, non sans humour, qu’elle avait eu de la chance de voyager jusque-là avec un simple chat : cela aurait été autrement plus compliqué avec une panthère.

Accompagnée de Magda et de Rancio, elle rejoignit les festivités. D’abord un peu en retrait, sans trop savoir quelle place prendre, elle avançait pourtant les yeux brillants d’émerveillement. Aux côtés de son grand-père, elle alluma le foyer dressé au centre de la fête. Les flammes gagnèrent d’abord le bois sec dans un crépitement vif, puis s’élevèrent d’un seul souffle, jetant dans la nuit une nuée d’étincelles rouges.

Alors, les musiciens lancèrent leurs premières notes, et l’atmosphère s’embrasa presque autant que le bûcher. Rose goûta à tout ce qu’on lui tendait : petits fours, vin, eau-de-vie ; avide de découvrir les saveurs de ce monde dont elle avait été tenue éloignée.

Magda lui présenta ses amis, et Rose, à sa grande surprise, s’intégra sans effort à chaque groupe, quel que soit l’âge ou le rang de ses interlocuteurs. Les conversations se mêlaient aux éclats de rire, tandis que la musique les enveloppait comme une vague légère.

— Magda est la meilleure arboriste du territoire, lui dit Sybille, la fille d’une des amies de Magda dont Rose avait déjà oublié le prénom. Elle est capable de préparer n’importe quel remède !

— Vraiment ? répondit Rose, qui commençait à sentir sa tête tourner légèrement.

Sybille était une belle jeune femme qui devait avoir la vingtaine, tout comme Rose. Avec ses pommettes rebondies, ses cheveux châtains et ses yeux noisette, Sybille avait ce visage ouvert qui mettait aussitôt à l’aise.

Un verre à la main, elle se détourna un instant pour reprendre le fil de ses pensées et fixer les flammes qui lui brûlaient presque les yeux. C’est alors qu’elle l’aperçut, assis parmi un groupe : l’homme de la veille, celui qui s’était tenu dans l’encadrement de la porte et qui l’avait, il faut le dire, légèrement perturbée. Ce n’était pas seulement son visage. Il y avait chez lui quelque chose d’insaisissable, une tension muette, presque une menace, qu’elle n’arrivait ni à nommer ni à ignorer.

— C’est Caelan, chuchota Magda, attentive à la direction de son regard. Tu l’as vu hier chez Rancio. C’est un ami de ton frère. Ils sont très proches.

— Je m’en souviens, répondit Rose.

— Il a le contact rugueux, souffla Magda. Mais ne te fie pas trop vite à ce qu’il montre.

Rose ne put s’empêcher de l’observer à la dérobée. Ses cheveux captaient les jeux de lumière qui dansaient autour de lui, et l’ombre mouvante du feu sculptait tour à tour ses traits. Il ne souriait pas, mais quelque chose en lui attirait malgré tout le regard. Peu après, l’ours de la veille - son ami barbu - vint le rejoindre.

— Allez, viens, j’ai encore d’autres personnes à te présenter.

Rose se laissa entraîner.

Elle dansa jusque tard dans la nuit, apprenant les pas traditionnels de plusieurs danses locales : tourner, sauter, frapper dans les mains, repartir de plus belle au rythme des musiciens. Même Rancio finit par se joindre aux danseurs, déclenchant les acclamations joyeuses du village.

Le temps sembla se défaire autour d’elle.

Les rires fusaient, le feu dorait les visages, les lanternes balançaient leurs lueurs colorées dans l’obscurité, et les étoiles semblaient s’être penchées au-dessus de Sylvena pour veiller sur la fête.

Rose s’imprégnait de tout avec ferveur, comme si elle avait craint, jusque-là, de ne jamais connaître semblable douceur.

À plusieurs reprises, elle surprit le regard de Caelan se poser sur elle tandis qu’elle tournoyait au milieu des autres. Une présence discrète, insistante, qu’elle percevait même sans le chercher. Pourtant, elle préféra ne pas s’y attarder.

Ce soir, elle voulait seulement appartenir à ce bonheur, ne plus réfléchir, et se sentir libre.


**


— C’était une très belle fête, dit Rose le lendemain en descendant l’escalier.

Elle avait traîné au lit et s’en réjouissait presque. Jamais elle n’avait goûté à une soirée si douce, ni ressenti, au réveil, cette sensation étrange de paix retrouvée.

Rancio avait préparé le petit-déjeuner. Elle mangea avec appétit, savourant ses œufs tout en sirotant son café.

— Que veux-tu faire aujourd’hui ? demanda son grand-père.

— J’aimerais me rendre utile, répondit Rose qui commençait à avoir la bougeotte.

Ils avaient bien profité la veille mais elle voulait faire quelque chose d’utile pour le village et les habitants. 

Rancio l’observa un instant, comme pour mesurer si elle parlait par politesse ou par véritable élan.

— C’est la saison des foins, expliqua-t-il enfin. On a besoin de bras pour les retourner afin qu’ils sèchent correctement. Tout le monde participe dans la mesure du possible, alors tu peux venir aider, si tu en as envie.

Rose acquiesça sans hésiter. Elle ignorait encore ce qu’elle deviendrait après avoir retrouvé ses terres, mais elle ne voulait plus se contenter de regarder sans agir. Si elle devait y trouver sa place, elle voulait commencer quelque part.

Une fois le petit-déjeuner terminé, ils se mirent en route. Déjà, plusieurs villageois travaillaient dans les champs, et tous saluèrent chaleureusement Rancio, puis Rose à leur arrivée. Cela confirma l’impression née la veille : son grand-père occupait une place particulière dans le village. Les regards se posaient sur lui avec respect, et chacun semblait attendre son approbation, son avis ou son conseil.

Rancio confia une fourche à Rose avant d’aller lui-même faire le tour des récoltes pour vérifier que chacun avait ce qu’il lui fallait. Le travail était simple, en apparence seulement : il fallait retourner les lourdes brassées de foin pour qu’elles sèchent au soleil. Très vite, la poussière s’accrocha à sa peau moite, s’insinua dans sa gorge et colla à ses bras nus. Ses mains se crispèrent sur le manche jusqu’à l’écorcher.

— De vraies petites mains de princesse, lança une voix derrière elle.

Rose se retourna. Caelan.

Il s’était arrêté à quelques mètres d’elle, les paumes appuyées au sommet de sa propre fourche, et l’observait sans la moindre gêne. Son regard glissa sur ses mains rougies. Une mèche sombre tombait devant ses yeux.

— Trouve-toi une autre cible, grogna-t-elle.

Elle ne comprenait même pas pourquoi elle se donnait la peine de lui répondre.

— Je connais déjà tout le monde ici. Il n’y a que toi qui sois nouvelle, dit-il en appuyant délibérément sur le dernier mot. C’est plus divertissant. Et puis, ça me donne une excuse pour venir te reparler. Maintenant, au travail.

Rose tiqua. Ils ne s’étaient jamais réellement parlé. Jusqu’ici, Caelan s’était surtout contenté de l’observer : dans la cuisine de Rancio, à son arrivée, puis la veille encore, pendant la fête. Comme pour couper court à la discussion, il souleva sa fourche avec une aisance agaçante, envoyant voler autour de lui un nuage de poussière. Rose serra les dents, lui tourna le dos et reprit son travail. Ses ampoules cédèrent, ses paumes se rouvrirent, et la brûlure remonta jusque dans ses poignets ; mais elle refusa de ralentir ou de laisser paraître le moindre signe de faiblesse.

Heureusement, Rancio revint quelque temps plus tard, alors que tous s’interrompaient pour la pause méridienne, et l’appela pour le déjeuner. Assis à l’ombre d’un chêne, ils partagèrent un repas frugal.

— Tu veux te joindre à nous ? proposa son grand-père à Caelan.

— Non, merci. Je suis seulement venu prêter main-forte pour quelques heures, mais j’ai encore une montagne de correspondance à terminer, ainsi que des entraînements cet après-midi, répondit Caelan avec un sourire un peu fatigué.

Le travail avait laissé des traces de transpiration sur sa chemise de lin, et quelques gouttes de sueur brillaient à la base de son cou.

— Tu n’étais pas obligé, mais merci pour ton aide, répondit son grand-père.

Caelan hocha la tête pour les saluer avant de repartir en déposant le matériel dans une des cabanons prévus.

— Des entraînements ? demanda Rose à voix basse, quelques instants plus tard.

— Caelan est maître d’entraînement et conseiller du royaume.

Rose leva un sourcil interrogateur. Ça avait l’air impressionnant.

— Il est instructeur de combat. Il forme nos guerriers, prépare aussi certains espions, et sert de relais avec les autres royaumes. C’est une charge lourde pour un homme de son âge.

Rose resta silencieuse quelques secondes pour digérer l’information. 

— Et toi ? demanda Rose, qui n’avait toujours pas obtenu de réponse claire sur la place qu’occupait son grand-père.

Rancio se tut un instant avant de répondre.

— À la mort de tes parents, j’ai repris la gouvernance du royaume par intendance. Uniquement par nécessité.

Sa voix se fit plus grave.

— Ma fille et mon gendre venaient de mourir. Je t’avais perdue. Il ne me restait plus qu’Aloès car peu après, j’ai perdu ta grand-mère. Je ne fais pas partie des Maisons Fondatrices, et ta mère non plus. C’était ton père qui en était issu. Ton frère aurait pu prétendre au titre, mais les choses ont pris une autre voie.

— Il fait partie des Rebelles, acheva Rose à mi-voix.

Son grand-père se crispa légèrement.

— Je ne sais pas ce que tu as pu entendre à Paeonia, mais…

— Seulement, de manière assez vague, que les Rebelles malmenaient la population, s’enrichissaient sur son dos et défiaient le Conseil…

Rancio la dévisagea, surpris, une lueur dans le regard.

— Et tu as quand même décidé de venir ?

— J’aime me faire ma propre opinion, répondit Rose. Et… mon Protecteur m’a montré certaines visions, des échanges impliquant le conseiller Adalric Van Grendal, qui m’ont fait comprendre qu’ils comptaient m’utiliser contre mon propre royaume. Je voulais être libre de choisir ma propre voie. Dans ma vie d’avant, je n’ai jamais eu l’impression d’avoir mon libre arbitre. Mes parents - Alaric et Elise, je veux dire - se sont toujours bien occupé de moi mais ils étaient souvent absents. J’ai toujours eu le sentiment de devoir suivre le schéma que tout le monde suivait : aller à l’école et trouver ensuite un travail.

Rancio hocha lentement la tête.

— Tu as un bon Protecteur. Il t’a aidée à prendre une décision en te guidant simplement.

Rose inspira un grand coup.

— Les Rebelles seraient donc du bon côté ? Qu’est-ce qui se passe réellement ?

— Compte tenu de mon statut et… de celui d’Aloès, je ne peux pas m’impliquer. Mais je peux t’assurer d’une chose : les Rebelles… c’est ainsi que le Conseil les désigne. Eux se font appeler les Ascendre. Ce sont des personnes qui n’ont pas été écoutées pendant des années et qui ont vu les royaumes dériver à cause des manœuvres du Conseil. Ils agissent avec la population et pour elle. Le Conseil mène une propagande constante pour les discréditer.

Rose baissa les yeux vers ses mains quelques secondes avant de demander :

— Et nous ne savons toujours pas quand il reviendra ?

Un pli soucieux barra le front de son grand-père.

— Il ne loge pas ici. Sinon, l’Élite l’aurait trouvé depuis longtemps, même si elle ne vient pas régulièrement. Nous ne sommes pas réputés pour notre hospitalité, comme tu as pu t’en apercevoir le premier jour. Mais c’est aussi grâce à cela qu’on nous laisse tranquilles.

Il soupira.

— Il ne devrait plus tarder. J’espère.

L’estomac de Rose se contracta. Ce délai n’avait visiblement rien de normal, et son grand-père ne voulait pas l’inquiéter.

Rancio lui apprit ensuite qu’elle avait le reste de l’après-midi de libre.

— Tu as bien travaillé aujourd’hui, dit-il. Et il fera bientôt trop chaud. Inutile de t’épuiser davantage. Demain, j’aurai encore beaucoup de choses à te montrer. On ne peut pas rattraper le temps perdu, mais ce sera avec plaisir que je te transmettrai tout ce que je peux sur ton héritage.

Il lui proposa de rester avec elle, mais Rose avait envie d’aller retrouver son Protecteur. C’était comme un besoin vital qui s’insinuait en elle. Rancio partit donc chez Magda pour lui demander de préparer un baume apaisant pour ses mains abîmées. Rose fut touchée par cette attention.

Elle gagna l’orée de la forêt. Sa panthère descendit d’un arbre pour la rejoindre. Rose se blottit contre elle, soulagée.

Après avoir vérifié qu’elle était bien seule, elle se baigna dans le lac en sous-vêtements. L’eau fraîche apaisait ses paumes blessées. La panthère, joueuse, s’élança dans l’eau puis captura un énorme poisson qu’elle dévora sur la berge. Rose rit et s’adossa contre le tronc d’un arbre, repue de liberté.

Mais soudain, le félin gronda et sa voix se fit entendre dans sa tête.

Nous ne sommes plus seuls.

Ses yeux fixaient un point derrière les arbres, mais il resta immobile. Éblouie par le soleil, Rose mit un instant à distinguer une silhouette.

Une voix grave, furieuse, fendit l’air.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

Caelan se tenait là, l’épée hors du fourreau, figé dans une posture de défense, les yeux écarquillés devant la panthère noire.

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