Chapitre 39 : Le prix du lien
Missive de Rancio
Les recherches menées dans les ruines ont confirmé nos craintes : les parents de Caelan, ainsi que son frère aîné, ont péri lors de l’assaut.
Caelan a été retrouvé vivant parmi les décombres, où il s’était caché pour échapper au massacre.
Rose avait l’impression de revivre son arrivée à Sylvena, deux jours plus tôt : la même précipitation, la même confusion, et cette désagréable impression que tout lui échappait.
Lorsque Caelan avait découvert la panthère aux côtés de Rose, une multitude d’émotions avaient traversé ses yeux bleus sans qu’elle puisse les saisir. De la colère ? Du doute ? Peut-être autre chose encore. Mais il n’avait rien laissé paraître de plus. En quelques secondes, il avait assemblé les pièces du puzzle et s’était dirigé droit vers la maison de Rancio, Rose sur ses talons.
Dans l’étroite cuisine, son grand-père, Magda et l’Ours étaient assis autour de la table lorsque Caelan avait fait irruption. Pourtant, l’élan de leur arrivée s’était brisé net devant l’expression résignée des trois visages tournés vers eux.
Son grand-père tenait une missive froissée entre ses doigts.
— Nous avons été trahis, murmura-t-il.
Le silence s’abattit sur la pièce, lourd, étouffant.
— De quoi parles-tu ? demanda Caelan.
— D’Aloès, gronda son grand-père en abattant son poing sur la table.
Un verre bascula, heurta le sol et se brisa dans un fracas sec. Pourtant, personne ne bougea.
— Il était parti pour une entrevue avec une famille du royaume de Grimsom. D’après Edrian de Velorya, il aurait été capturé par l’Élite en chemin. Ils veulent faire tomber le mouvement en s’en prenant à lui.
Le vieil homme porta lentement ses doigts à ses tempes et les massa, comme si cette simple phrase avait suffi à l’épuiser.
Pour la première fois, Rose le vit réellement comme un vieil homme. Non plus comme le grand-père retrouvé, presque irréel, mais comme un homme fatigué, marqué par les années. Cette vérité la heurta de plein fouet : il n’était pas éternel. Et il n’avait peut-être plus la force de porter, seul, le fardeau de toutes ces luttes.
Pendant un instant, tout le reste disparut.
Aloès. L’Élite. Le danger.
Il ne resta que cette pensée terrible : elle venait à peine de retrouver son grand-père, et déjà le temps lui semblait compté. Une tristesse sourde l’envahit.
— Caelan, tu partiras demain soir avec Gavriel et ses hommes, ordonna Rancio d’une voix sans appel. Il a appris la nouvelle alors qu’il était en déplacement et il est déjà en route. Le messager l’a précédé.
Caelan acquiesça sombrement, puis sembla se perdre un instant dans ses pensées.
— Je veux y aller aussi, intervint Rose d’une voix ferme.
Un sifflement désapprobateur s’éleva aussitôt. L’Ours n’avait même pas eu besoin d’ouvrir la bouche pour afficher son mépris.
Son grand-père se figea. Lorsqu’il reprit la parole, sa voix s’était brisée.
— Je viens à peine de te retrouver, Esor. Si c’est vraiment l’Élite qui a tendu un piège à ton frère, il est hors de question que tu tombes entre leurs mains. Caelan est formé pour ce genre de mission. Et… je ne veux pas te perdre à nouveau.
Les derniers mots lui échappèrent comme un aveu contenu.
Rose ressentait la même peur, elle aussi. Mais l’idée de rester là pendant que les autres partaient lui était insupportable.
Elle posa doucement sa main sur celle de son grand-père.
— Je sais me battre. Et je veux retrouver Aloès. Je ne peux pas rester ici en sachant qu’il a été capturé. J’en ai besoin. Laisse-moi faire ça pour lui.
Les doigts du vieil homme se crispèrent sous les siens. Ses yeux clairs semblèrent se perdre dans un souvenir lointain.
Ce fut Caelan qui rompit le silence.
— Elle a un Protecteur. Pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ?
La main de son grand-père trembla.
Dans la pièce, tout le monde se figea. Tous les regards convergèrent vers lui.
— Je ne voulais pas qu’on l’utilise…, murmura-t-il. Je voulais attendre qu’Aloès rentre pour prendre les bonnes décisions.
— Tu as un Protecteur ? demanda Magda, les yeux ronds. De quelle sorte ?
— Je dirais plutôt que j’ai un compagnon de route, répondit Rose en croisant les bras sur sa poitrine. Et c’est vrai qu’il pourrait nous aider.
Du moins, elle l’espérait. Mais elle ne voulait rien imposer à son compagnon. Malgré tout, elle avait la conviction qu’il l’aiderait, quelle que soit la quête.
— C’est une panthère noire, ajouta Caelan, comme pour enfoncer le clou. Je viens de la rencontrer.
Rose lui lança un regard noir, mais il se contenta de lever un sourcil, comme s’il la mettait au défi.
— Quelles sont ses capacités ? demanda Magda.
— Il a réussi à me transmettre des visions. Je peux également voir dans le noir, répondit Rose prudemment. Et il me parle… quand il le veut bien. Même si, la plupart du temps, cela semble ne fonctionner que dans un seul sens.
— L’un va avec l’autre, répliqua Caelan. Y a-t-il autre chose ?
Cette fois, tous les regards se braquèrent sur elle dans l’attente.
L’agacement monta aussitôt en elle. Pourtant, elle se tourna vers son grand-père avant de répondre :
— Je vous ai dit tout ce que je savais.
Tout le monde sembla sombrer dans ses pensées pendant quelques instants.
— Comment as-tu réussi à rester à l’Académie avec lui ? demanda de nouveau Magda.
Rose hésita une seconde avant de répondre.
— Oh… c’était plus facile à l’époque. Il était plus petit.
— Plus petit comment ?
— Comme un chat. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai compris que le Conseil voulait me garder sous sa coupe : il était assez discret pour se glisser dans les bureaux de l’Académie et espionner. Je l’ai perdu lorsque je suis arrivée à Istéria, au moment où l’Élite m’a capturée. Mais il m’a retrouvée ensuite… sous la forme d’une panthère noire. C’est lui qui m’a aidée à m’échapper lorsque l’Élite a affronté un Drakzly. Il s’est interposé. Il a détourné le monstre de moi.
— Il a muté, souffla Magda.
Rose tourna vivement la tête vers elle.
— Qu’est-ce que ça signifie ?
Ce fut son grand-père qui prit la parole.
— Les Protecteurs sont des esprits rares, dotés de capacités exceptionnelles. Nous ne savons d’eux que ce qu’ils acceptent de révéler.
Il marqua une pause, le visage assombri.
— Leur apparition est toujours annonciatrice de changement. Cela fait bien longtemps que les Cinq Protecteurs n’ont pas été réunis sur Erynor. À présent, Grimsom est la dernière région à attendre le sien. Quant à savoir comment un Protecteur choisit son Porteur… personne ne le sait. Mais leur lien est… extraordinaire.
Il se tut un instant avant de reprendre :
— Tu m’as dit que tu avais rencontré le tien sous la forme d’un chat, alors que tu n’avais pas encore traversé vers Erynor. Ce n’est qu’une supposition, bien sûr, mais il a dû franchir les barrières pour venir jusqu’à toi. Non pas une fois, mais deux. Et la seconde fois, tu étais avec lui. Même pour un Protecteur, cela a dû exiger une puissance considérable.
— Il est resté plusieurs mois dans mon monde avant que nous traversions ensemble, murmura Rose. Tu crois que c’était pour récupérer ?
— C’est possible.
Les paroles de la panthère lui revinrent aussitôt en mémoire. Un prix à payer.
S’agissait-il de cela ? De ses pouvoirs… ou de sa forme animale ?
Son grand-père hocha lentement la tête, comme s’il suivait lui aussi ce raisonnement.
— Ton Protecteur a sans doute dû renoncer à sa véritable forme pour traverser. Il a aussi accepté d’en adopter une qui puisse s’adapter à la vie que tu menais dans le Bas Monde. Seuls les plus puissants sont capables de muter. Et accomplir une telle transformation en l’espace de quelques mois… c’est extrêmement impressionnant.
Mains Tremblantes est un homme sage, ronronna la voix de son Protecteur dans son esprit.
Rose n’eut pas besoin d’en entendre davantage pour comprendre qu’il confirmait les paroles de Rancio.
Un silence respectueux suivit ses paroles.
— Ce sont des dieux ? osa demander Rose dans un souffle.
Sais-tu que je peux entendre tes pensées ? murmura la voix de son Protecteur dans son esprit. Inutile de chuchoter. Nous sommes liés d’une manière si profonde que toute autre union te paraîtrait bien fade en comparaison.
Une étrange vibration parcourut Rose à ces mots. Elle sentit son cœur battre plus fort, sans savoir si ce que son Protecteur venait de lui révéler devait la rassurer… ou l’effrayer.
— Non, répondit son grand-père. Mais ce sont des entités anciennes. En se liant à une personne, ils veillent à l’équilibre de nos royaumes. Et, grâce à ce lien, ils trouvent un ancrage dans le monde matériel.
— Quel est le Protecteur de Paeonia ? demanda Rose.
— Un aigle, répondit brusquement l’Ours, prenant la parole pour la première fois.
Rose ouvrit la bouche pour poser une autre question, mais Caelan la devança :
— Elle doit venir avec nous.
— J’ai envie d’y aller, insista Rose en voyant la mine défaite de son grand-père.
Caelan releva légèrement la tête, comme surpris qu’elle soutienne encore sa décision avec autant de force.
Son grand-père poussa un profond soupir.
— Très bien.
Le soulagement traversa aussitôt Rose, qui hocha la tête sans parvenir à cacher son émotion.
— Avant de partir, il faudrait que tu te rendes à la Maison des Protecteurs, dit son grand-père. Je voulais te laisser le temps de découvrir Sylvena avant de t’y emmener, mais nous ne l’avons plus. Tu y trouveras des carnets, des lettres… tout ce qui pourra t’éclairer sur le lien qui t’unit à ta panthère. Cela pourrait t’être utile avant ce voyage.
— Qu’est-ce que c’est, la Maison des Protecteurs ? demanda Rose.
— Un lieu consacré aux Protecteurs et à leurs Porteurs. Tu y seras en sécurité. Ton Protecteur connaît cet endroit. Je ne suis pas certain que mes jambes me permettent d’y monter, mais…
— Je l’accompagne, proposa aussitôt Caelan.
Son regard accrocha le sien un bref instant, assez longtemps pour la déstabiliser. Rose dut se forcer à détourner les yeux. Son ventre se noua aussitôt.
Pourquoi fallait-il que ce soit lui ?

Annotations
Versions