Chapitre 40 : La maison des Protecteurs

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Caelan la mena sans tarder vers la Maison des Protecteurs, dès qu’il fut convenu qu’ils partiraient le lendemain avec Gavriel.

— Qui est Gavriel ? demanda Rose en trottinant presque derrière lui. C’est un guide ?

Personne n’avait pris la peine de lui en dire davantage pendant la discussion.

— C’est un ami de ton frère. Il est originaire de Velorya.

— Donc un de tes amis aussi ? Comment se connaissent-ils ?

Rose entendit Caelan soupirer devant elle tandis qu’ils quittaient le village.

— C’est loin ?

Il tourna légèrement la tête vers elle.

— Tu poses toujours autant de questions ?

— Seulement quand on ne me donne que la moitié des informations.

Rose ne pouvait s’empêcher de laisser son regard glisser vers l’épée qui luisait dans le dos de Caelan. Elle essayait d’imaginer son aisance au combat, mais elle n’avait guère besoin de forcer son imagination : tout en lui trahissait un guerrier aguerri, non pas dans la force brute de Kaar, mais dans l’agilité et la précision.

— Gavriel est un Héritier de l’une des Maisons Fondatrices de Velorya, finit par répondre Caelan. En général, les Héritiers se connaissent tous.

Rose hocha simplement la tête, comprenant que ce serait tout ce qu’elle obtiendrait de lui.

Ils quittèrent les abords du village et s’enfoncèrent bientôt sous les arbres. À mesure que la forêt se refermait autour d’eux, Rose se demanda si sa panthère les suivait. Comment les retrouverait-elle ?

Je suis plus vieux de quelques millénaires que les humains, l’aurais-tu oublié ? résonna la voix du félin dans son esprit. Je t’attends dans le refuge des Protecteurs.

Rose sourit. Elle avait l’impression que la panthère occupait une place de plus en plus vaste dans son esprit et, étrangement, cette présence la rassurait.

Au bout de quelques minutes, ils s’arrêtèrent au pied d’un arbre bien plus imposant que tous ceux qui l’entouraient. Une échelle, comme sculptée à même l’écorce, menait à une plateforme sur laquelle reposait une maison. Rose en resta presque bouche bée.

— Pourquoi construire une maison aussi haut dans un arbre ?

— Les Protecteurs du royaume Delacroix ont toujours été des félins. Ils se sentent plus à l’aise en hauteur.

Caelan leva les yeux vers la cime.

— Vas-y la première. Je suis juste derrière. Si tu tombes, je pourrai te rattraper.

Rose esquissa un rictus.

— Passe devant. Avec le poids de ton épée, je suis sûre d’avoir moins de mal que toi à grimper.

Un éclat amusé traversa le regard de Caelan avant qu’il ne se dirige finalement vers l’échelle. Rose n’était pas certaine qu’elle aurait supporté de sentir ses yeux posés sur elle tout au long de l’ascension.

Qu’est-ce qui n’allait pas chez elle ?

Elle grimpa à sa suite et fut surprise par la facilité avec laquelle son corps trouva son équilibre.

Lorsqu’elle atteignit la plateforme, Caelan lui tendit la main, qu’elle saisit pour se hisser à sa hauteur.

— On y est.

Rose sentit la présence de son Protecteur avant même de le voir, sans qu’elle sache comment. Lorsqu’elle poussa la porte, le félin était déjà là, étendu de tout son long sur le sol. Caelan marqua une brève hésitation à sa vue, si fugace que Rose faillit la manquer. Elle-même s’était déjà habituée à sa présence, mais il était vrai que le Protecteur avait quelque chose de profondément impressionnant.

La maison, elle, était bien plus accueillante que Rose ne l’avait imaginé. C’était une véritable habitation, presque semblable à celles du village. Le mobilier y était simple, mais chaleureux. De lourds tapis couvraient le sol du salon, qui faisait aussi office de bibliothèque et de bureau. Deux grands fauteuils y faisaient face à un canapé de cuir brun. Plus loin se trouvaient une petite cuisine et une chambre attenante. Devant le salon, une terrasse surplombait la forêt et donnait l’étrange impression de dominer le monde. Une corde solidement fixée à la structure de la maison attira également son attention ; elle semblait se prolonger à l’infini entre les arbres, bien plus bas.

— Une tyrolienne, expliqua Caelan. Elle permet de descendre rapidement jusqu’à la rivière pour se laver.

Rose promena lentement son regard autour d’elle.

— On commence par quoi ?

— Les livres, répondit Caelan. Histoires, recueils, carnets de voyage… Tu trouveras, j’en suis sûr, de quoi t’aider.

Il se dirigea vers les rayonnages, et Rose l’imita. Devant l’abondance d’ouvrages, elle resta un instant indécise avant d’en tirer un carnet de voyage relatant l’histoire des premiers Protecteurs. Elle s’installa dans l’un des fauteuils de cuir et se plongea dans sa lecture.

Les heures qui suivirent furent aussi passionnantes qu’épuisantes. Rose s’efforçait d’absorber tout ce qu’elle découvrait, de peur de laisser échapper la moindre information utile. Pourtant, malgré elle, son attention glissait parfois vers Caelan. Elle lui jetait de brefs regards à la dérobée, surprise de le voir toujours là. Elle s’était attendue à ce qu’il se contente de l’accompagner, puis la laisse à ses recherches. Mais il s’était lui aussi plongé dans les ouvrages, avec une attention qui contrastait avec la distance qu’il affichait depuis le début.

Il avait posé son baudrier et son épée à côté de lui, puis retiré sa veste. Les manches de sa chemise étaient retroussées jusqu’aux coudes, et son bras gauche soutenait sa tête tandis qu’il tenait un livre ouvert dans l’autre main. Même assis dans le fauteuil, il avait gardé cette immobilité tendue des hommes qui ne se reposent jamais tout à fait.

— Tu n’as jamais lu ces livres ? lui demanda-t-elle.

Caelan releva à peine les yeux de sa lecture.

— Pourquoi l’aurais-je fait ? Je ne suis pas concerné.

— Qu’est-ce que tu aimes lire, alors ?

À sa grande surprise, il parut presque embarrassé.

— Rien de très passionnant, malheureusement. Le plus souvent, des traités de combat. Et, dans le meilleur des cas, des rapports ou de la correspondance personnelle. Et toi ?

Rose esquissa un léger sourire.

— Avant, je n’avais guère l’occasion de lire autre chose que des manuels pour préparer mes examens. Mais depuis mon arrivée sur Erynor, tout me paraît fascinant. J’ai l’impression d’avoir trop de choses à découvrir pour une seule vie.

Étendue sur le tapis, la panthère ouvrit un œil et posa un regard lourd de méfiance sur Caelan, installé dans l’autre fauteuil.

— Je ne suis pas sûr qu’il m’apprécie beaucoup pour le moment, observa-t-il.

— Hum… difficile à dire, répondit Rose avec un sourire enjôleur. Tu peux toujours essayer de lui caresser le ventre. Il adore quand c’est moi qui le fais. On verra bien comment il réagit.

Un grondement sourd résonna aussitôt dans l’esprit de Rose.

Si le guerrier essaie, il devra manier son épée d’une seule main.

— D’autres excellents conseils dans ce genre ? demanda Caelan, qui n’avait manifestement pas manqué son ironie.

Rose ne put retenir une petite moue satisfaite avant de se replonger dans sa lecture.

Au fil de l’après-midi, Rose apprit énormément. Caelan partageait aussi, au fur et à mesure, ce qu’il découvrait de son côté, ce qui rendait leurs recherches plus riches et bien moins monotones.

Au détour d’une page, Rose comprit qu’aucun lien entre un Protecteur et son Porteur ne ressemblait tout à fait à un autre. Les facultés transmises variaient, tout comme la nature même du lien. Plus loin, elle retrouva noir sur blanc ce que les paroles de Caelan avaient déjà laissé deviner lorsqu’il avait évoqué les Protecteurs du royaume Delacroix : les royaumes ne dépendaient pas d’un seul Protecteur, mais de plusieurs, dont seuls quelques-uns s’éveillaient au fil des siècles. Certains n’étaient évoqués qu’une seule fois dans toute l’histoire.

Son regard glissa vers la panthère. Elle se demanda soudain quel Protecteur il était, et si son nom figurait quelque part dans ces pages.

Au bout d’un moment, Caelan releva les yeux de son livre.

— La marque.

Rose fronça les sourcils.

— Pardon ?

Il lui montra l’ouvrage ouvert sur son avant-bras.

— C’est écrit ici que les Porteurs reçoivent une marque lorsqu’ils touchent leur Protecteur pour la première fois, au moment où le sol tremble. Tu en as une ?

Rose hésita.

— Non… enfin, je n’ai rien remarqué.

Caelan baissa un instant les yeux vers la page et lut à voix haute :

Une forme dorée, aussi pure que le lien unissant le Protecteur à son Porteur, se dessine sur la peau de ce dernier. C’est par ce biais que le Porteur est désigné et que le lien peut circuler. Elle reflète généralement l’animal choisi par le Protecteur et lui permet d’accéder à plusieurs facultés.

Rose sentit sa confusion grandir.

— Je n’ai rien vu sur moi… enfin…

Elle s’était lavée depuis son arrivée, bien sûr, mais elle n’avait rien vu d’inhabituel.

— Je reviens, murmura-t-elle.

Elle se dirigea vers la chambre et referma la porte derrière elle. Puis elle se débarrassa rapidement de ses vêtements. Malgré tous ses efforts, malgré les contorsions qu’elle tenta, elle ne distingua rien. Y avait-il un problème ?

— Il n’y a rien, lança-t-elle à travers la porte.

— Tu en es sûre ?

— Oui… enfin…

Un silence suivit.

— Enfin ?

Rose ferma les yeux un instant.

— Je ne peux pas voir mon dos, bien sûr, avoua-t-elle, sentant la chaleur lui monter jusqu’aux joues.

Était-elle réellement en train de demander à Caelan de vérifier cela à sa place ?

Quelques secondes plus tard, sa voix s’éleva de l’autre côté de la porte.

— Je peux ?

Rose se rhabilla à la hâte avant de lui ouvrir. Il l’attendait juste derrière, le visage fermé, impossible à déchiffrer. Sans un mot, il entra dans la chambre. Le silence s’étira entre eux, lourd, presque embarrassant, jusqu’à ce que Rose comprenne qu’il attendait qu’elle fasse le premier geste.

Alors, retenant son souffle, elle remonta lentement le bas de sa tunique.

— Rien en bas, dit Caelan d’une voix plus grave qu’elle ne l’aurait cru.

Sa voix. Il y avait quelque chose en elle qu’elle ne parvenait pas encore à nommer, mais dont elle avait déjà perçu l’écho le premier soir.

Rose s’arrêta à mi-dos, incapable de remonter davantage le tissu. Alors Caelan effleura ses doigts en prenant doucement le relais, relevant sa tunique un peu plus haut jusqu’à dégager entièrement son dos.

Puis il souffla :

— Elle est là.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Rose avec impatience.

Caelan fit courir ses doigts le long des contours de la marque, entre son épaule et son omoplate, arrachant un frisson à tout son corps.

— Une panthère de feu, dit-il à voix basse. Elle avance dans la direction de celui qui la regarde.

À cet instant, son Protecteur entra dans la pièce. Il jeta un regard appuyé vers Caelan avant de venir se frotter contre la jambe de Rose. Par réflexe, elle enfouit ses doigts dans sa fourrure, et aussitôt, sa vision vacilla.

— Oh…

Un léger vertige la saisit, comme si le monde s’était déplacé d’un seul coup sous ses pieds.

— Elle est magnifique, confirma Caelan.

Effectivement, elle l’était. Sur le côté gauche de son épaule, les contours dorés de la panthère se dessinaient avec netteté, représentant le félin en marche, l’allure souple et menaçante.

Caelan s’écarta alors, et Rose rabattit aussitôt sa tunique en essayant de retrouver un semblant de contenance. Sans ajouter un mot, le guerrier retourna dans le salon et reprit sa lecture. Elle le rejoignit peu après, comme si rien ne s’était passé, mais le silence entre eux n’avait plus tout à fait la même couleur.

Ils restèrent encore un moment plongés dans les livres, jusqu’à ce que la lumière du jour commence à décliner derrière les arbres.

Caelan releva alors les yeux vers elle.

— Qu’est-ce que tu préfères ? Je peux t’apporter de quoi manger ici pour que tu continues à lire ou…

Rose releva la tête.

— Ou ?…

— Ou alors on va dîner chez Magda. Elle prépare toujours trop de nourriture et ne refuse jamais un peu de compagnie. Et, avec un peu de chance, Rancio viendra aussi.

Rose fronça légèrement les sourcils.

— Pourquoi est-ce que c’est une chance ?

Un léger amusement passa dans le regard de Caelan.

— Une chance pour Magda, bien évidemment.

Il lui lança un coup d’œil si parlant que Rose comprit aussitôt.

Oh.

Maintenant qu’elle y réfléchissait, cela devenait presque évident.

— Quelle est la place de Magda dans la gouvernance du royaume ?

— Elle est conseillère. Tout comme Ruyt et moi.

Ruyt. Il s’agissait sans aucun doute de l’homme barbu que Rose avait surnommé l’Ours.

À cet instant, la panthère se redressa d’un mouvement souple.

Je te laisse avec le guerrier. Je vais chasser, si nous partons demain, lui dit-elle.

Rose répondit d’un léger signe de tête. Elle s’habituait avec une facilité déconcertante au fait qu’une entité puisse ainsi s’adresser à elle seule.

Le félin se glissa par la fenêtre sans faire le moindre bruit et disparut presque aussitôt entre les arbres.

Rose releva les yeux vers Caelan, et ils semblèrent comprendre en même temps la même chose : cette fois, ils étaient réellement seuls.

Caelan se leva presque aussitôt de son fauteuil.

— Chez Magda ?

Rose acquiesça, et ils quittèrent la Maison des Protecteurs pour reprendre le chemin menant chez Magda. Dans l’obscurité croissante, Rose distinguait parfaitement les contours de la forêt, mais elle ne pouvait s’empêcher de remarquer que Caelan, lui, avançait comme s’il faisait encore jour. De nouvelles questions commençaient à naître en elle à son sujet, mais avant qu’elle n’ose en formuler une seule, ils arrivèrent devant une petite maison noyée dans la verdure. La plupart des fenêtres étaient ouvertes, mais l’intérieur demeurait invisible derrière des rideaux de perles qui scintillaient à chaque embrasure. Une odeur délicieuse s’échappait de l’habitation, mêlée à des éclats de voix.

Caelan poussa la porte comme un habitué — ce qu’il était sans doute — et Magda les accueillit avec chaleur. Le séjour était déjà bien rempli lorsqu’ils entrèrent. Au grand soulagement de Rose, Rancio était là lui aussi. Mais elle reconnut également Ruyt, que dans son esprit elle continuait d’appeler l’Ours, Sybille, qu’elle avait croisée au feu de camp, ainsi que la mère de cette dernière.

Dès qu’elle aperçut Caelan, Sybille se dirigea vers lui sans hésiter, avec cette aisance presque insolente de ceux qui ont toujours eu leur place dans la vie de quelqu’un.

— Te voilà enfin, lança-t-elle en lui donnant une légère tape dans le bras. Magda commençait à croire que tu ne viendrais pas.

Rose prit soudain conscience que chacun ici avait sa place depuis longtemps. Les liens existaient déjà, les habitudes aussi.

Caelan se contenta d’un vague haussement d’épaules, mais cela sembla lui suffire. Elle resta près de lui presque toute la soirée, comme si c’était là la chose la plus naturelle du monde.

Pourtant, Rose avait du mal à lui en vouloir. D’abord parce qu’il fallait bien admettre, avec une parfaite objectivité, que Caelan était un très bel homme et sans doute un parti recherché. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que les jeunes femmes se rapprochent de lui. Ensuite parce que Sybille était difficile à détester : elle était naturelle, vive, et manifestement très à l’aise avec les autres.

Rose, elle, ne l’était pas autant. Elle avait toujours été plus solitaire. Même si elle parvenait parfois à donner le change, ce soir-là elle ne se sentait pas de taille à rivaliser avec une aisance pareille. Elle préféra donc s’asseoir près de son grand-père, et passa une bonne partie de la soirée à discuter avec lui.

Comme Caelan l’avait annoncé, Magda avait préparé bien plus de nourriture qu’il n’en fallait. Mais chez elle, cela semblait aller de soi : prendre soin de tous ceux qui l’entouraient faisait partie de sa nature. Peu à peu, Rose se détendit. Elle rit, échangea quelques mots avec presque tout le monde, et savoura cette dernière soirée auprès de son grand-père, sans savoir au bout de combien de temps elle aurait la chance de retrouver de tels instants à ses côtés.

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