Chapitre 41 : Le dernier de la guerre des Cinq
Parvenue jusqu’à la lisière du sommeil, Rose perçut d’abord des bruits étouffés venant de l’extérieur. Elle fronça les sourcils avant même d’ouvrir les yeux, retenue un instant par la chaleur rassurante des draps.
Ses premières pensées se tournèrent aussitôt vers la Maison des Protecteurs. Elle voulait y repasser avant de partir avec Gavriel et ses hommes. Mais, avant cela, une autre urgence l’attendait.
Elle se leva sans traîner et enfila une tenue ayant appartenu à sa mère : une tunique verte, souple, dont la teinte faisait ressortir celle de ses yeux, ainsi qu’un pantalon assorti. En ajustant le tissu contre elle, une pensée la traversa. Sa mère biologique avait-elle eu, elle aussi, les yeux verts ? Était-ce étrange de porter ses vêtements ? Peut-être. Pourtant, Rose n’y voyait rien de malsain. Au contraire. C’était une façon de réduire un peu la distance immense qui l’avait toujours séparée de ses parents sans qu’elle ne le sache.
Plus, elle y pensait, plus elle ressentait de la gratitude pour les cousins de ses parents. Ils avaient pris soin d’elle comme leur fille et elle pouvait comprendre qu’ils ne lui aient rien dit sur Erynor si les frontières étaient fermées. La perspective de ne jamais y retourner devait être dure à avaler pour eux. Ils avaient sûrement préféré qu’elle n’en sache rien, pour lui éviter d’être bouleversée et amère face à leur propre sort.
Elle descendit dans la petite cuisine en espérant y trouver Rancio mais la pièce était vide. Elle se servit un café, en but quelques gorgées trop vite. Gavriel arriverait dans quelques heures à peine. Elle devait se dépêcher. Elle s’en voulait de ne pas avoir anticipé plus tôt ce qui lui manquait.
La forge se trouvait à l’extrémité du village, dans une zone plus reculée. En chemin, Rose prit réellement conscience de l’ampleur de Sylvena. Depuis son arrivée, tout lui avait semblé flou, étroitement mêlé à l’émotion et à la fatigue. Mais, à présent, elle voyait mieux l’étendue du lieu : les habitations semblaient s’éparpiller sans frontière nette, comme si le village refusait d’être contenu.
Elle repéra facilement la forge grâce aux volutes de fumée qui s’en échappaient. Une odeur de métal chauffé, âpre et dense, flottait autour du bâtiment. Elle lui piqua légèrement le nez mais elle s’avança tout de même jusqu’à l’entrée ouverte. À l’intérieur, le son strident du marteau frappant l’enclume résonnait avec régularité.
Le forgeron leva la tête en l’apercevant.
C’était un homme massif, bâti comme un tronc, les bras noueux, le tablier marqué de traces noires et de brûlures anciennes. Il suspendit son geste, surpris de la voir là.
— Bonjour… commença Rose en s’avançant. Je venais vous voir parce que j’aurais besoin d’un… poignard.
La fin de sa phrase s’éteignit dans un flottement embarrassé. Elle se mordit l’intérieur de la joue, puis ajouta, plus bas :
— Mais je viens de réaliser que je n’ai pas d’argent. Alors…
Elle recula d’un pas, honteuse de sa propre démarche.
Le forgeron ne répondit pas tout de suite. Sans un mot, il contourna son établi et saisit, sur une planche derrière lui, un fin baudrier auquel était attaché un fourreau.
— J’allais justement le déposer chez Rancio dans l’heure, dit-il. Il a été fait pour vous.
Rose cligna des yeux, interdite. Elle prit l’objet avec précaution et sortit lentement la lame de son fourreau.
Le poignard était superbe.
La lame, fine et nette, captait la lumière dans un éclat discret ; la garde était sobre, élégante ; le manche tenait parfaitement en main. Rien à voir avec les armes d’entraînement qu’elle avait maniées jusque-là. Tout, dans cet objet, trahissait un savoir-faire précis, presque affectueux. Pendant une seconde, elle en oublia de parler.
— Merci… souffla-t-elle enfin. Mais… comment… ?
— Le maître d’entraînement est venu me voir. Il pensait que cela vous serait utile.
Caelan.
Une chaleur soudaine lui traversa la poitrine. Rien à voir avec le feu de la forge.
— Il m’a aussi demandé de m’occuper d’Argos, poursuivit le forgeron. Je l’ai paré comme il fallait. J’ai changé ses fers : les anciens menaçaient de tomber.
Rose baissa les yeux vers le poignard, puis releva lentement la tête. Elle devait bien admettre qu’elle n’aurait pensé à rien de tout cela seule.
— Merci… pour tout ça, dit-elle. Mais je vous réglerai plus tard.
Le forgeron eut un léger sourire.
— Ce n’est pas nécessaire. C’est une joie, pour moi, d’offrir cette arme au Porteur de notre royaume.
Les mots retombèrent entre eux avec un poids inattendu.
Le Porteur de notre royaume.
Elle redressa instinctivement le dos.
— Je vous remercie.
L’homme inclina la tête avec gravité.
— Que les Gardiens veillent sur chacun de vos pas.
Les doigts légèrement tremblants, Rose attacha le baudrier à sa taille. La sensation fut immédiate. Étrange, mais puissante. Comme si une part d’elle-même venait enfin de se mettre en place. Comme si quelque chose, en elle, s’était enfin ajusté.
Après l’avoir remercié encore une fois, elle quitta la forge et reprit le chemin de la maison de Rancio. Les pensées se bousculaient dans son esprit. Leur départ approchait. L’expédition, jusqu’ici abstraite, prenait désormais une forme plus concrète. Plus dangereuse aussi.
Lorsqu’elle arriva devant la maison, elle aperçut son grand-père sur le porche.
— Gavriel et ses hommes sont arrivés, lui apprit-il immédiatement. Je t’accompagne jusqu’à l’écurie. J’ai deux mots à lui dire avant votre départ. Esor, tu devrais…
— Une seconde !
Elle se précipita à l’intérieur, grimpa l’escalier quatre à quatre, enfourna en hâte quelques vêtements dans son sac, puis redescendit aussitôt.
Ils prirent ensemble la direction des écuries.
En chemin, Rancio ralentit légèrement et baissa la voix.
— Va directement voir Argos, lui recommanda-t-il. Gavriel n’est pas encore au courant de… ton Protecteur. Ni de ce que cela implique réellement. Mais nous ne pouvons plus le cacher à présent. Et ce n’est pas quelque chose qu’il faut cacher, d’ailleurs.
Il se tourna vers elle.
— C’est une fierté d’avoir été choisie, Esor. À partir de maintenant, ton rôle devient officiel pour notre royaume. Prépare-toi à cela.
Rose acquiesça, le souffle un peu plus court.
Elle n’était plus seulement l’enfant perdue du Bas Monde. Ni la fille des anciens dirigeants. Ni même la sœur d’un homme que beaucoup désignaient comme le chef des Rebelles — ou de l’Ascendre, se corrigea-t-elle. Elle allait devoir exister par elle-même. Porter autre chose que l’héritage des autres. Endosser une place qui lui appartenait en propre.
À l’écurie, elle retrouva Argos avec un soulagement immédiat. Elle glissa les doigts dans ses crins, comme pour se raccrocher à quelque chose de simple, de familier, puis s’activa. Elle le sella rapidement, vérifia les sangles, accrocha son sac derrière la selle.
Au moment où elle finissait, Caelan apparut en sortant d’un box voisin, les rênes de son propre cheval à la main.
— J’ai failli croire que je devrais aussi seller ton cheval, Soleil Levant, lança-t-il avec un sourire en coin.
Un sac bien rempli reposait déjà sur le dos de son grand bai.
Rose tourna la tête vers lui.
— On en est déjà au stade où tu me donnes des petits surnoms ?
Son ton se voulait sec mais son cœur venait de trébucher dans sa poitrine.
Caelan eut un rire bref.
— C’est le nom de mon cheval, répondit-il avec le plus grand sérieux. Je faisais simplement les présentations.
Rose se figea une seconde.
Puis l’envie très nette de disparaître sur place l’assaillit.
— Quoique… ajouta-t-il après un temps, la regardant un peu trop attentivement. Rose d’émeraude t’irait peut-être mieux.
Elle inspira lentement pour reprendre contenance. Voilà. C’était exactement ça. Il savait. Il testait. Il avançait juste assez pour la troubler mais pas assez pour qu’elle puisse l’accuser de quoi que ce soit.
— Merci pour le poignard, dit-elle en se concentrant sur quelque chose de plus sûr. Et pour les fers d’Argos.
Il inclina la tête.
— Il allait partir dans un état lamentable et je ne voulais pas que tu finisses le voyage à pied. Ou pire. Être obligé de te porter sur mon propre cheval.
Elle leva les yeux au ciel mais pendant une fraction de seconde, elle crut apercevoir dans son regard quelque chose de plus fragile, de plus sincère. Une attente, peut-être. Mais l’instant passa.
Ils quittèrent l’écurie en contournant le bâtiment. À l’arrière, plusieurs hommes entouraient déjà Rancio. Il leur tournait le dos, mais Rose distingua sans peine le ton de ses dernières recommandations.
— Hors de question qu’elle prenne part aux combats, disait-il d’une voix ferme. Je compte sur vous pour veiller à cela, Gavriel.
L’homme qui lui faisait face répondit sans hausser le ton :
— Comme je le fais pour chaque personne qui voyage avec moi.
La voix était sobre mais sèche.
Rancio se tourna alors vers Caelan, le regard dur.
— Caelan…
— Sur ma vie, répondit celui-ci en posant un poing sur son cœur.
Le sourire qu’il arborait quelques instants plus tôt avait disparu. Il ne restait dans ses traits qu’une résolution nette, presque farouche.
Rose sentit confusément qu’un pacte venait d’être scellé au-dessus d’elle. Ou autour d’elle. Elle n’en connaissait pas les termes exacts, mais elle comprenait déjà qu’il la concernait plus que tout le monde ici.
Enfin, elle leva vraiment les yeux vers Gavriel.
Si elle avait dû le résumer en une image, Rose aurait pensé à ces princes anciens dont parlent les vieux contes — non pas flamboyants, mais faits pour être crus au premier regard. Son visage bien dessiné était encadré de cheveux blond foncé qui lui effleuraient les épaules. Ses yeux gris très pâle avaient quelque chose d’apaisant, presque trompeur. Il n’était pas de ces hommes dont la beauté s’impose brutalement ; la sienne se découvrait avec lenteur, et c’était peut-être ce qui la rendait plus difficile à ignorer.
Deux hommes se tenaient derrière lui, silencieux, d’une stature qui trahissait sans peine leur rôle de gardes rapprochés.
Gavriel s’inclina légèrement.
— Gavriel de Tolès, royaume de Velorya.
Rose ouvrit la bouche.
— Rose… Esor, se reprit-elle. Delacroix.
Au moins, son nom n’avait pas changé.
Un léger sourire passa sur les lèvres de Gavriel.
— Ravi de rencontrer la fameuse Esor Delacroix. Aloès est l’un de mes précieux amis.
La manière dont il prononça ces mots lui donna l’étrange impression d’être déjà connue de lui. Comme si son frère avait parlé d’elle plus d’une fois.
Puis Gavriel ajouta, sans détour :
— Rancio vient de m’apprendre que tu étais le Porteur de ton royaume.
Rose hocha la tête.
— Nous allons bientôt nous mettre en route. Alors peut-être serait-il temps d’appeler ton Protecteur.
Tous les regards se tournèrent vers elle.
Une tension immédiate lui noua le ventre.
La veille, ils avaient bien lu dans plusieurs manuscrits que le lien entre Porteur et Protecteur permettait ce genre d’appel. Mais entre lire et faire, il y avait un gouffre. Pas ainsi. Pas devant tout le monde.
Caelan se rapprocha imperceptiblement, comme s’il avait senti son hésitation.
Rose inspira, fit un pas en arrière et se replia en elle-même.
Les premières secondes furent pénibles. Parasitées par la conscience des regards braqués sur elle. Par le silence trop dense autour d’elle. Elle crut d’abord n’atteindre rien du tout. Peut-être que le lien n’était pas encore assez solide. Peut-être qu’elle allait échouer. Ici. Devant eux.
Puis elle le sentit.
Comme une tension invisible, tendue depuis toujours entre eux. Une corde qu’elle n’avait jamais vraiment su saisir jusque-là mais qui avait pourtant toujours existé.
Elle s’y accrocha.
Nous partons, lui transmit-elle. Peux-tu venir ?
La réponse fut immédiate, puissante, traversée d’une forme d’amusement calme.
Je suis déjà en route.
Rose sentit sa présence comme une poussée vive dans l’espace, une force en mouvement, la distance avalée avec une rapidité souveraine.
Elle rouvrit les yeux.
— Il arrive.
Et malgré tout, une fierté très simple gonfla brièvement en elle. Elle l’avait fait.
Gavriel la regardait toujours.
— Ce qui nous fait désormais deux difficultés, dit-il.
Rose fronça les sourcils.
— Deux ?
Caelan se raidit légèrement à côté d’elle.
Gavriel joignit les mains derrière son dos avant de répondre, d’une voix égale :
— Je suis ici parce que mon royaume occupe une position centrale. Et parce que ton frère est mon ami et que nous croyons en son mouvement. Mais il faut regarder la situation telle qu’elle est. À toi seule, tu es déjà l’une des figures les plus recherchées d’Erynor depuis ta fuite. Ton frère l’est également pour des actes de rébellion. Et tu possèdes désormais un Protecteur qui n’a pas été validé par le Conseil. Cela fait beaucoup.
Cette fois, Rose ne trouva rien à objecter.
— Je ne peux pas être publiquement associé aux Rebelles sans mettre en péril mon statut, poursuivit-il. Ni compromettre ma place auprès des miens. Il ne nous reste donc qu’une option raisonnable pour te faire voyager avec nous sans attirer immédiatement la suspicion.
L’un des gardes derrière lui décrocha une sacoche attachée à sa selle. Gavriel s’en saisit, l’ouvrit, puis en sortit une paire de menottes de fer.
Le sang de Rose se glaça.
— Tu les porteras, dit-il. Dans les villages que nous traverserons, tu passeras pour la sœur d’Aloès, arrêtée alors qu’elle tentait de le rejoindre. Quant à nous, nous aurons l’apparence de servir le Conseil en te conduisant jusqu’à eux.
Le silence se fit aussitôt.
— Certainement pas, gronda Caelan.
— C’est hors de question, trancha Rancio.
Gavriel ne leva pas la voix.
— Cela nous permettrait de rejoindre les zones contrôlées sans incident. De traverser les villages sans être arrêtés à chaque poste. Et, bien entendu, ton Protecteur devra rester hors de vue.
Rancio fit un pas en avant.
— Ma petite-fille ne traversera pas le royaume les poignets entravés à cause des activités de son frère.
Caelan, lui, ne quittait plus Gavriel des yeux.
— Et si nous tombons réellement sur l’Élite ? demanda-t-il. Tu comptes rester immobile pendant qu’elle est enchaînée devant eux ?
— Je trouverai un moyen de la libérer avant d’en arriver là.
— C’est grotesque, lâcha Caelan.
— C’est réaliste, répliqua Gavriel. Depuis la fuite d’Esor, les contrôles se sont multipliés. Nous ne pouvons pas espérer traverser le territoire librement dans notre position actuelle. Nous sommes trop visibles. Et ce n’est qu’une question de temps avant que l’Élite n’arrive jusqu’ici.
— Et si Aloès se trouve justement avec eux ? reprit Caelan avec une colère de plus en plus nette. Que ferons-nous en arrivant avec sa sœur enchaînée, comme une offrande ?
Rose les regardait parler d’elle avec une impression grandissante d’effacement. Depuis plusieurs minutes déjà, la situation lui échappait. Son grand-père et Caelan s’étaient dressés si brutalement contre cette idée qu’elle n’avait même pas eu le temps d’ouvrir la bouche.
Gavriel tenait toujours les menottes.
— Je n’ai proposé cela que parce que c’est, à mes yeux, la voie la plus sûre.
Rose sentit quelque chose en elle se tendre. Pas seulement à cause des chaînes. À cause de la manière. De l’évidence froide avec laquelle il venait de transformer sa liberté en variable stratégique.
C’est alors qu’un silence étrange tomba sur le groupe.
Un silence plus dense. Plus profond.
Tous se turent presque au même instant.
Il arrivait.
Il avançait avec cette lenteur souveraine propre aux prédateurs qui n’ont jamais eu besoin de se presser pour inspirer la peur. Sa fourrure noire absorbait presque la lumière et dans cette masse sombre, ses yeux verts semblaient brûler d’un éclat fixe, presque irréel.
Rose comprit aussitôt que Rancio n’avait donné aucun détail sur la nature exacte du Protecteur. Les hommes de Gavriel reculèrent de plusieurs pas.
La panthère s’arrêta d’abord devant Rose et posa sur elle un regard chargé d’une ironie tranquille.
Les hommes, lui transmit-il, sont incapables de rester seuls quelques minutes sans transformer une décision en querelle absurde.
Malgré la tension, Rose dut lutter pour ne pas laisser passer la moindre réaction sur son visage.
Puis, il planta ses griffes dans la terre.
Et cette fois, lorsqu’il parla, ce ne fut pas seulement pour elle.
Sa voix s’imposa dans tous les esprits présents, vaste, nette, impérieuse.
Je ne le répéterai qu’une seule fois. Écoutez donc avec l’attention qui convient.
Personne ne bougea.
Je suis Melas. Celui qu’on appelle lorsque les prières ne suffisent plus. Le dernier de la Guerre des Cinq. J’ai franchi à deux reprises les frontières infranchissables du Bas Monde pour revenir auprès d’une seule personne et je me tiens désormais dans mon royaume.
Chacun semblait retenir son souffle.
Il est hors de question que mon Porteur subisse les humiliations imaginées par un Conseil corrompu jusqu’à l’os. Nous avancerons libres, à visage découvert, tels que nous sommes. À vous, maintenant, de décider si vous avez assez de courage pour en faire autant.
Puis, après un battement :
Fin de la discussion.
Il vint se placer aux côtés de Rose.
Elle demeura parfaitement immobile, mais une force nouvelle coulait dans ses veines. La scène entière venait de basculer. Elle le sentit immédiatement. Dans la stupeur générale. Dans le recul des hommes. Dans la manière même dont l’air semblait avoir changé.
Parler à d’autres que son Porteur de cette façon ne devait, visiblement, rien avoir d’ordinaire.
Rancio arborait une expression presque satisfaite.
Caelan, lui, regardait Melas avec un respect brut.
Les deux hommes de Gavriel avaient le visage figé par une peur qu’ils ne parvenaient même plus à dissimuler.
Mais ce fut Gavriel qui surprit le plus Rose.
Après un court silence, il s’inclina face au félin.
— Je t’ai entendu, esprit libre, esprit de feu, dit-il avec gravité. Et je retire mes paroles. Nous ferons comme il a été décidé.
Rose n’eut pas le temps de répondre. Déjà, d’autres pas approchaient.
Magda et Ruyt débouchèrent à l’arrière de l’écurie.
— Rancio ! appela Magda.
Son grand-père alla les rejoindre. Ils échangèrent quelques mots à voix basse, puis il revint vers Rose et Caelan avec une expression mêlée d’embarras et d’une joie qu’il ne cherchait pas vraiment à cacher.
— Le village a appris l’existence de notre Protecteur, dit-il. Il semble que plusieurs personnes aient remarqué, depuis quelques nuits déjà, qu’un grand félin dormait sur le toit de ma maison.
Rose tourna légèrement la tête vers Melas, qui ne manifesta pas l’ombre d’un trouble.
— Nous n’avons pas eu le temps de célébrer son arrivée, poursuivit Rancio. En temps normal, une telle fête durerait une semaine entière. Mais, dans les circonstances actuelles…
Il s’interrompit.
Rose devina vaguement où il voulait en venir, et cette perspective, pour l’instant, ne l’enchantait guère. Elle avait envie de partir. D’agir enfin.
Rancio reprit :
— Il est important que notre peuple garde espoir. L’arrivée d’un Protecteur est un signe immense. Un rappel que nous n’avons pas été abandonnés. Avant votre départ… accepterais-tu de traverser Sylvena avec lui, jusqu’à la sortie du village ? Pour que chacun puisse vous voir.
Rose retint un soupir.
Ce n’était pas de gaieté de cœur qu’elle se serait prêtée à cela. Mais elle comprenait. Pour tous ces gens qui avaient attendu si longtemps. Pour tous ceux qui avaient besoin d’un symbole.
Elle inclina la tête.
— Oui.
— Je prends Argos, proposa Caelan. Nous t’attendrons à l’entrée.

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