Chapitre 42 : La griffe

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Pourquoi moi ? demanda Rose, car cette question la taraudait depuis un moment déjà. Tu aurais pu choisir n’importe qui ayant vécu dans ce monde, sans t’embêter à traverser jusqu’au Bas Monde et à perdre, pendant des mois, ta magie et ton énergie. Cela aurait été plus simple de choisir quelqu’un d’autre...

Je me suis réveillé pour toi, et pour personne d’autre, répondit sa panthère.

Rose tourna la tête vers lui.

Mais pourquoi ?

Le félin ralentit légèrement, sa grande silhouette glissant à ses côtés avec une souplesse presque irréelle.

Appelle ça l’instinct, petite humaine. Je t’ai sentie. Ton appel a traversé la nuit comme une faille. Il était impossible à ignorer. J’ai su, à cet instant, que c’était toi. Toi, et personne d’autre.

Rose sentit sa gorge se nouer.

Ils approchaient du cœur du village. À mesure qu’ils avançaient, les portes s’ouvraient, des visages apparaissaient aux fenêtres, sur les seuils, dans les ruelles. Des cris étouffés, des exclamations, quelques sanglots aussi. Les villageois contemplaient le Protecteur avec des yeux écarquillés, comme si l’espoir venait soudain de prendre chair sous leurs yeux.

Mais Rose, elle, ne ressentait rien de cet espoir. Seulement la confusion sourde d’être entraînée dans un mouvement trop grand pour elle.

Nous représentons le changement. Et pour le moment, cela suffit, souffla le félin.

Quand ils arrivèrent à l’extrémité du village, son grand-père la prit dans ses bras. Il ne dit rien, mais ce silence contenait plus de mots qu’aucun discours. 

Elle se força à ne pas regarder en arrière lorsqu’elle rejoignit le petit groupe de cavaliers qui l’attendait aux abords.

— Maintenant, en route, dit Gavriel lorsqu’elle eut enfourché son cheval.

Ils partirent aussitôt.

Rose comprit rapidement qu’ils avaient changé de stratégie. Ils éviteraient les villages, les routes trop fréquentées, toute rencontre inutile. Le groupe progressait à l’écart de la piste principale, à travers les terres.

— Où allons-nous ? demanda-t-elle au bout d’un moment.

Gavriel, qui ouvrait la marche avec cette tenue droite qu’il avait en permanence, tourna légèrement la tête vers elle.

— Vers Keldrim. Royaume de Grimson. D’après les informations recueillies en chemin, ton frère aurait été repéré là-bas.

Il marqua une pause.

— Nous avançons à l’aveugle, Rose. Il faudra recouper tout ce que nous entendrons sur place.

Les heures passèrent lentement. Les plaines s’étendaient à perte de vue, parfois coupées par des bandes de forêt où le vent faisait frissonner les cimes. Elle restait un peu en marge du groupe, son Protecteur effrayant encore les chevaux. Argos demeurait nerveux mais il s’était habitué à la présence de la panthère ; il se montrait moins raide que les autres montures, qui lançaient sans cesse des coups d’œil blancs à l’animal.

Le soleil avait déjà bien décliné lorsque Gavriel leva enfin la main.

— Nous nous arrêterons ici pour la nuit.

Tout le monde descendit de cheval sans perdre de temps. Les gestes étaient rodés, efficaces. En quelques minutes, le camp était monté, le feu allumé, les couvertures déroulées. Bientôt, tous furent assis autour des flammes à partager les provisions tirées de leurs sacoches.

Rose observait sans en avoir l’air.

Elle n’arrivait toujours pas à saisir la nature exacte du lien entre Gavriel et Caelan. À certains instants, ils se parlaient comme deux hommes habitués à se comprendre en peu de mots. À d’autres, une réserve étrange glissait entre eux, presque imperceptible mais bien là. Ce n’était ni de la méfiance, ni de l’amitié simple. 

— Tu pourrais peut-être lui demander de monter la garde cette nuit, lança l’un des deux soldats de Gavriel en désignant le Protecteur d’un mouvement de menton.

Rose n’avait pas demandé son nom mais elle était presque certaine qu’il s’agissait de Joffre.

— Il mérite autant que nous de se reposer, répliqua-t-elle aussitôt.

Le jeune homme lui jeta ce regard qu’elle connaissait déjà trop bien : ni franchement hostile, ni tout à fait respectueux. Un regard qui glissait sur elle comme si elle était une anomalie qu’il supportait mal.

Ou peut-être se faisait-elle des idées.

Rose gratta machinalement le félin entre les oreilles. Il émit un grondement sourd, presque un ronronnement.

— Mais je peux prendre le guet avec lui, ajouta-t-elle, tâchant d’adoucir sa réponse. Après tout, nous sommes les seuls à bien voir dans l’obscurité.

Personne ne releva. Pourtant, elle sentit que sa proposition avait surpris.

— Comme si j’allais dormir tranquille en laissant un ancien membre de l’Élite, étroitement lié à Maël Rivenhart, veiller sur nous pendant que nous fermons les yeux, ricana le soldat.

Le silence tomba d’un coup autour du feu.

Rose vit, du coin de l’œil, Gavriel se figer légèrement. Pas longtemps. À peine le temps d’un souffle. Caelan, lui, ne bougea pas mais quelque chose dans son visage se referma.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Rose, très lentement.

Ses mains tremblaient déjà. Elle les replia sur ses genoux.

Le soldat eut un rictus.

— Il y a des rumeurs. Tu t’en doutes bien. Le royaume bruisse vite, surtout quand les espions sont partout. On vous a vus avec Maël. Les entraînements, les cours particuliers... et sans doute plus encore. Dans une salle ou dans sa chambre. Peu importe. On voit bien qu’il s’est passé quelque chose entre vous.

Il releva vers elle des yeux pleins de mépris.

— Alors non, même si tu es le Porteur de ton royaume, je ne dormirai pas tranquille. Et ton frère, que tu brûles tant de retrouver, sera sûrement ravi d’apprendre ça. Sa sœur qui couche avec...

VLAM.

Rose ne réfléchit pas.

Elle s’était levée d’un bond, et son geste avait jailli avant qu’elle ait pu le retenir. Les griffures barrèrent la joue du soldat de la tempe au menton dans un bruit sec. Le sang coula aussitôt en fines traînées sombres, son œil n’ayant été épargné que de justesse.

Le souffle court, Rose resta figée une seconde, sidérée par sa propre violence.

Puis la colère reprit toute la place.

— Même si cela ne te regarde pas, je n’ai pas couché avec Maël, espèce de crétin.

Sa voix tremblait, mais chaque mot tombait avec netteté.

— Et même si ça avait été le cas, tu n’aurais aucun droit de me juger. Tu ne sais rien. Rien de ce que j’ai vécu là-bas. Rien de ce que ça fait d’être seule, perdue, dans un monde qu’on ne comprend pas.

Elle le fixa, le souffle court.
— Alors ne parle plus jamais de moi comme si tu savais quoi que ce soit.

Son sang battait à ses tempes. Elle avait envie de le frapper encore. Cette pensée la terrifia presque autant qu’elle était soulagée de lui avoir fait mal.

— Ça suffit.

La voix de Gavriel claqua dans l’air avec une autorité si nette que même le feu sembla se taire.

Il s’était levé.

Rose le regarda sans ciller. Il n’était pas furieux ; pas au sens visible du terme. Mais quelque chose de froid s’était déployé dans ses traits, une maîtrise plus impressionnante que n’importe quel éclat.

— Esor, dit-il, Joffre en a eu assez pour ce soir.

Puis il posa les yeux sur le blessé.

— Et toi, tu as eu exactement ce que tu méritais.

Le jeune homme ouvrit la bouche, mais Gavriel ne lui en laissa pas le temps.

— Je prends le premier tour de garde. Dans deux heures, je réveillerai Prisce.

Il n’éleva pas la voix. Cela rendait la sentence plus implacable encore.

Rose se rassit lentement, le cœur battant à tout rompre. Joffre l’imita, raide, blême de rage autant que de douleur, avant de sortir de quoi soigner sa joue d’une main crispée.

La panthère de Rose laissa échapper un grondement profond qui fit vibrer l’air tout autour du camp. Son regard resta fixé sur Joffre avec une intensité qui n’annonçait rien de bon. Même Gavriel n’aurait eu aucune prise sur lui dans un pareil instant.

Rose posa la main sur son pelage pour l’apaiser.

Peu de mots furent échangés ensuite.

Quand vint le moment de s’allonger, Rose déplaça ses affaires à l’écart du feu, sous un arbre, loin des autres. La panthère grimpa avec souplesse sur une grosse branche juste au-dessus d’elle. Elle savait qu’il veillerait, même en dormant.

Mais Rose, elle, ne trouva pas le sommeil.

Les paroles du soldat tournaient dans sa tête avec une cruauté tenace. Elle avait vécu pendant des mois à l’Académie. Oui, elle s’était trompée sur Maël. Oui, elle avait cru trouver en lui une forme d’abri alors qu’il n’était qu’un vertige de plus. 

Et pourtant une pensée parasite, plus douloureuse encore, revenait sans cesse.

Est-ce que son frère la jugerait, lui aussi ?

Lorsqu’elle n’eut plus la force de rester seule avec cette question, elle se redressa et rejoignit silencieusement le feu.

Caelan était assis là, dans l’ombre mouvante des flammes. Il avait commencé le premier tour de garde avec Gavriel, posté un peu plus loin, de l’autre côté du camp. À sa façon de garder le menton levé et le regard mobile, Rose comprit qu’il ne veillait pas seulement sur la lisière du bois. Par instants, ses yeux revenaient aussi vers Joffre.

En la voyant approcher, Caelan ne dit rien. Il se contenta de prendre une petite casserole, d’y verser une infusion encore tiède, puis de lui tendre une tasse.

Rose suivit ses gestes, ses mains, précises et calmes malgré la fatigue.

— Merci, murmura-t-elle.

— Ce soldat est un abruti, dit-il sans même chercher à baisser la voix.

Malgré elle, les lèvres de Rose s’étirèrent un peu.

— C’est vrai ? demanda-t-elle au bout d’un moment. Les rumeurs... elles ont vraiment circulé sur le territoire ?

Caelan hésita avant d’incliner la tête.

Rose sentit son estomac se creuser davantage.

— Personne ne t’en veut, dit-il. Mais il vaudrait mieux que ton frère l’entende de toi. Maël et lui ne sont pas amis. Il n’aimera probablement pas l’apprendre... mais le fait de te retrouver passera avant le reste.

Rose but une gorgée. La chaleur de l’infusion glissa dans sa gorge et l’apaisa à peine. Les reflets du feu accrochaient les mèches sombres de Caelan, y glissant par instants un éclat presque doré. Rose détourna les yeux trop tard, avec la sensation absurde d’avoir été surprise en faute.

— Est-ce que... commença-t-il avant de se reprendre. Est-ce que tu ressens quelque chose pour lui ?

Rose manqua de s’étrangler avec sa tisane.

— Maël ? Bien sûr que non.

Elle essuya ses lèvres du revers de la main, un peu trop vite.

— J’ai ressenti... de la gratitude, je crois. Et une sorte d’attachement tordu. Quelque chose de malsain, sans doute, parce que j’étais seule et complètement perdue. Lui aussi l’était à sa manière. Je crois que c’est surtout pour ça qu’on s’est embrassés. Pas par amour. Certainement pas.

Elle s’interrompit, puis releva les yeux vers lui.

— Et Gavriel et toi... vous êtes quoi, au juste ?

Cette fois, ce fut Caelan qui eut un léger silence.

— On est entrés à l’Académie la même année, finit-il par répondre. Puis je suis revenu à Sylvena. Tout ce qu’il me restait était ici. Ton grand-père m’a accordé sa confiance : d’abord comme maître d’entraînement, ensuite comme conseiller, après le départ de ton frère.

Rose hocha la tête.

— Gavriel et moi, on se respecte.

Il eut un mince sourire, fatigué, presque ironique.

— Ce n’est pas toujours confortable, mais c’est solide. J’ai confiance en son jugement. En ses décisions. Pas toujours en ses soldats, manifestement.

De l’autre côté du feu, Gavriel se tenait debout, immobile, une main posée sur la garde de son arme. Même à distance, il dégageait quelque chose de singulier.

— J’ai rencontré ta famille à Sylvena ? demanda-t-elle pour revenir à Caelan. Ruyt ?

Le sourire de Caelan se fit plus doux, quoique traversé d’ombre.

— Ruyt est ce qui se rapproche le plus d’un père pour moi. Il m’a pratiquement élevé après la mort de mes parents... et de mon frère. Mais il s’agit d’une histoire triste, qu’il ne vaut mieux pas aborder ce soir.

Les mots tombèrent avec une simplicité qui les rendit plus douloureux encore.

— Il ne me reste plus que Ruyt, Sybille et Mazaline.

— Sybille ? répéta Rose, surprise.

— Ma cousine. Et Mazaline, ma tante.

Rose contempla les flammes sans rien dire. Tout, chez ces gens, semblait traversé par les pertes. Comme si chacun avançait avec ses morts dans le dos.

Caelan posa alors sa main sur la sienne.

Le geste était simple. Chaleureux. Mais il la troubla plus qu’il n’aurait dû. Sa gorge se dessécha aussitôt.

— Aie confiance, murmura-t-il. Tout ne s’effondrera pas.

Rose acquiesça, incapable de répondre autrement.

Quand elle regagna son couchage, la panthère descendit souplement de sa branche pour venir se blottir contre elle. Son corps immense diffusait une chaleur rassurante. Elle enfouit ses doigts dans son pelage.

La chaleur du Protecteur contre elle finit par l’apaiser un peu. Rose ferma les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit une dernière fois, Caelan était toujours là, assis près du feu.
Immobile. Veillant en silence.
Et ce fut cette image que Rose emporta avec elle dans le sommeil.

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