Chapitre 43 : À quelques rues de lui
Le lendemain, le camp fut levé avant même que le soleil n’ait dissipé toute l’humidité de la nuit. Les couvertures furent roulées, le feu étouffé, les traces effacées avec cette efficacité silencieuse qui semblait propre aux hommes de Gavriel. Rose avala quelques bouchées sans faim, déjà en selle, le corps encore lourd de fatigue et d’insomnie.
— Nous arriverons à Keldrim dans quelques heures, annonça Gavriel.
La panthère avait disparu à l’aube pour chasser, mais Rose sentait toujours sa présence au fond d’elle, comme une pulsation sourde.
— Nous nous arrêterons ce soir dans une auberge que je connais, reprit Gavriel. Nous y passerons la nuit et nous essaierons d’obtenir des informations sans attirer l’attention.
Rose fronça les sourcils.
— Vous ne savez donc pas exactement où il est ? Vous nous avez pourtant dit qu’il avait été intercepté.
Gavriel tourna légèrement la tête vers elle.
— J’étais en mission quand nous avons appris la nouvelle, par l’intermédiaire de notre réseau. Nous avons aussitôt décidé de gagner Sylvena pour repartir avec Caelan.
— Pourquoi ? Vous ne pouviez pas aller le chercher directement ?
Un silence bref suivit.
— Sylvena se trouvait sur notre route, dit-il enfin. Et pour ce genre d’opération, un maître d’entraînement est… utile.
Rose jeta un coup d’œil à Caelan, un peu plus loin. Il avait cet air absent qu’il prenait parfois, comme s’il entendait tout sans jamais avoir besoin de le montrer.
— Autrement dit, Aloès n’est peut-être même pas à Keldrim.
— Peut-être, admit Gavriel. Mais c’est la seule piste que nous ayons.
Rose baissa les yeux un instant. Une seule piste. C’était peu, dérisoire même et pourtant c’était déjà assez pour ranimer cette douleur vive qu’elle portait depuis des mois. Quelque part, Aloès était encore vivant. Il respirait peut-être. Il souffrait sûrement. Et elle arrivait encore trop tard.
Ils firent halte au milieu de la journée, juste le temps d’abreuver les chevaux et de détendre un instant les montures. Puis ils reprirent la route. Lorsque la panthère revint enfin, glissant hors des hautes herbes avec cette souplesse irréelle qui lui appartenait, Rose sentit son souffle se délier un peu. Elle reprit malgré elle sa place un peu en retrait du groupe, tandis que les douleurs lancinantes de la selle se rappelaient à elle à chaque foulée.
Au loin, Keldrim finit par apparaître.
Moins vaste qu’Istéria, la ville n’en restait pas moins impressionnante. Ses murailles claires accrochaient encore la lumière du jour, et des toits serrés les uns contre les autres se déployaient derrière elles comme les écailles d’un même corps.
— Ton Protecteur ne peut pas approcher de la ville, prévint Gavriel. Nous serions repérés aussitôt. Dis-lui de nous attendre en périphérie et de garder le lien avec toi, au cas où.
Je sais me montrer discret, souffla la panthère à l’intérieur d’elle. Mais fais attention, petite humaine. Ne fais confiance à personne.
Rose retint un soupir.
Voilà qui avait le mérite d’être clair.
Le chemin principal les conduisit jusqu’à deux hauts piliers de pierre marquant l’entrée de Keldrim. L’agitation de la ville les happa aussitôt : des marchands criaient, des charrettes encombraient les voies, des enfants filaient entre les jambes des adultes, et l’air portait un mélange de fumée, de cuir, d’épices et de sueur. Pourtant, sous ce tumulte, Rose sentit presque immédiatement la tension qui parcourait la ville. Des hommes en armes stationnaient à certains carrefours, des regards s’attardaient sur les étrangers, et même l’animation des rues semblait tenue par quelque chose de plus dur, de plus méfiant.
Ils conduisirent leurs chevaux jusqu’à une écurie voisine de l’auberge. Rose venait à peine de confier Argos à un écuyer lorsque Gavriel reparut avec une étoffe sombre entre les mains.
— N’oublions pas que tu es toujours officiellement recherchée, dit-il en lui tendant le tissu.
— Je m’en occupe, intervint Caelan.
La réponse était tombée trop vite pour être innocente. Rose le sentit immédiatement. Et, à la fugacité avec laquelle Gavriel referma son expression, il n’était sans doute pas le seul.
Il prit le foulard des mains de Gavriel avant même que Rose ait eu le temps de répondre.
Un éclat indéfinissable traversa le regard de Gavriel mais il s’éloigna sans insister.
Caelan se plaça devant elle.
— Ne bouge pas.
Sa voix était calme, basse, presque neutre. Pourtant, Rose sentit immédiatement son cœur accélérer. Il replia l’étoffe avec soin, puis la passa autour de sa tête dans des gestes précis, assurés. Ses doigts effleurèrent ses tempes, la naissance de ses cheveux, la courbe de sa nuque. Chaque contact, si bref soit-il, la traversait comme une décharge.
Elle essaya de ne pas le fixer. En vain.
Ses lèvres étaient trop proches. Son visage trop calme. Elle se raccrocha alors à autre chose : à la ligne de ses sourcils, à l’ombre dense de ses cils, à la couleur troublante de ses yeux — cette couleur qui lui rappelait la mer, ou peut-être seulement le souvenir qu’elle en gardait.
Quand il eut terminé, Caelan recula d’un pas pour observer le résultat.
— Voilà.
Son regard croisa celui de Rose un instant de trop. Quelque chose vacilla dans l’expression de l’un comme de l’autre, puis il détourna légèrement la tête.
Le tissu lui couvrait désormais les cheveux et une partie du front, mais Rose ne se sentit pas davantage protégée. Pas après cette proximité-là. Pas quand son trouble semblait plus visible encore que son visage.
Le groupe gagna ensuite l’auberge.
Située dans une rue passante, elle avait l’air robuste, ancienne, avec sa façade de bois sombre, ses volets ouverts et l’odeur chaude de cuisine qui s’en échappait. Gavriel entra le premier pour négocier les chambres pendant que les autres prenaient place à l’extérieur, autour d’une table en terrasse.
Leur calme n’était qu’une façade. Rose, elle, ne parvenait pas à se détendre. Il lui semblait que le moindre bruit de bottes, le moindre éclat de métal dans la foule, pouvait suffire à faire basculer la soirée. Chacun gardait un œil sur la rue, sur les passants, sur les fenêtres. Seul Caelan semblait réellement détendu, adossé à sa chaise, les mains dans les poches, comme s’il fréquentait l’endroit depuis toujours.
Il releva les yeux vers elle.
Pas longtemps. Juste assez pour la déstabiliser.
Gavriel revint quelques minutes plus tard.
— J’ai pris les trois dernières chambres.
— Quelle chance, commenta Caelan avec un détachement presque moqueur. Je partage avec toi ?
Gavriel acquiesça.
— Joffre, Prisce, vous prendrez la seconde. Esor aura la dernière.
L’aubergiste leur servit un ragoût relevé, du pain encore tiède et plusieurs pintes de bière. La chaleur du plat détendit un peu Rose, qui constata avec surprise qu’il était plus facile de supporter la présence de Joffre lorsqu’il gardait la bouche occupée à manger plutôt qu’à parler. À plusieurs reprises, elle sentit pourtant son regard glisser dans sa direction. À chaque fois, il se détournait avant qu’elle ne puisse en être sûre.
Elle baissa les yeux vers sa main.
La veille, en frappant Joffre, elle n’avait pas seulement cédé à la colère. Quelque chose d’autre avait répondu en elle ; quelque chose de plus ancien, de plus féroce. Le Protecteur lui avait transmis une nouvelle arme, et Rose ne savait pas encore si cette découverte devait la rassurer ou l’effrayer.
La pensée lui serra l’estomac.
Sans trop s’en rendre compte, elle continua à boire. Mauvaise idée. Elle ne tenait plus l’alcool comme avant ; si tant est qu’elle ne l’ait jamais tenu. Là où Gavriel, Caelan et même les deux soldats semblaient demeurer parfaitement maîtres d’eux-mêmes, elle sentit bientôt la chaleur lui monter aux joues, ses membres devenir plus flous, et son esprit se délier juste assez pour lui faire perdre en vigilance sans lui offrir la paix qu’elle cherchait.
Lorsque le service se calma, l’aubergiste vint s’installer à leur table sans y avoir été invité. Il renversa presque une chaise avant de se laisser tomber dessus à califourchon, une pinte à moitié vide déjà en main. Sa chemise, tachée au col et au ventre, exhalait la graisse chaude.
Gavriel leva sa bière à ses lèvres avec une nonchalance étudiée.
— Alors, quelles sont les nouvelles en ville ?
— La fête de la Mousson commence demain, répondit l’homme en se grattant la barbe. C’est pour ça qu’on déborde. Comme chaque année, ça attire les marchands, les caravanes, tous ceux qui aiment dépenser ou se faire plumer.
Gavriel esquissa un léger sourire.
— Je pensais à des nouvelles plus intéressantes.
Sa voix s’était faite plus basse. Dans le même mouvement, il fit glisser une petite bourse sur la table.
Le regard de l’aubergiste s’y accrocha aussitôt. Il la happa avec avidité, en soupesa rapidement le poids, puis se pencha vers eux.
— L’Élite grouille partout. Encore plus que d’habitude. Et il paraît qu’ils ont capturé quelqu’un d’important chez les Rebelles.
Le cœur de Rose cogna si fort dans sa poitrine qu’elle crut un instant qu’on allait l’entendre. Ses doigts se crispèrent autour de sa pinte. Quelqu’un d’important. Ce pouvait être n’importe qui. Mais au fond d’elle, une certitude brutale avait déjà pris forme avant même qu’elle puisse la repousser.
— Où ? demanda-t-elle avant de pouvoir s’en empêcher.
Joffre lui lança un regard noir, mais elle n’y prêta aucune attention.
L’aubergiste, trop heureux d’avoir une audience, poursuivit :
— Toujours au quartier général de l’Élite. Dans la tour Nord, à ce qu’on raconte. Ils se sont repliés là après leur sale traversée de la forêt d’Ébène. Ils ont perdu des chevaux, du matériel… apparemment même leur prisonnier leur a causé plus de problèmes que prévu.
Il éclata d’un rire gras.
— Faut croire que les grands soldats savent moins bien tenir leurs montures qu’ils le prétendent.
Le rouge monta aux joues de Rose.
— C’est drôle, ajouta-t-il en plissant les yeux. Il y a quelques semaines, ils inspectaient toutes les jeunes filles brunes des environs… et maintenant…
Son regard s’attarda sur le voile de Rose.
Elle se raidit aussitôt. Ce n’était qu’un regard, rien de plus. Pourtant, elle eut l’impression absurde qu’il voyait déjà à travers le tissu, qu’il remontait jusqu’à son nom, jusqu’à sa fuite, jusqu’à elle.
— Merci, l’ami, coupa Gavriel avec une aisance parfaite. Nous allons profiter encore un peu de la soirée avant d’aller dormir. Le voyage a été long.
Il s’était légèrement déplacé, juste assez pour masquer Rose à la vue de l’aubergiste.
— Et votre bière est excellente.
Flatté, distrait, l’homme opina et finit par se relever pour aller répondre aux appels d’une autre table.
Le silence retomba aussitôt.
Personne ne parla pendant quelques secondes. On n’entendait plus que les bruits de rue, le choc lointain d’un tonneau qu’on roulait, et les voix étouffées des clients à l’intérieur.
Ce fut Caelan qui rompit le silence.
— La tour Nord, donc.
Tous relevèrent les yeux.
L’appréhension passa de l’un à l’autre sans qu’aucun n’ait besoin de la nommer. Entrer dans une ville déjà saturée de soldats était une chose. Aller chercher un prisonnier au quartier général de l’Élite en était une autre.
Gavriel posa lentement sa pinte sur la table.
Son regard passa sur chacun d’eux.
— Voilà ce que nous allons faire.
Rose baissa les yeux vers la table sans vraiment la voir.
Son frère était là. Dans la même ville. Peut-être à quelques rues seulement, derrière de la pierre et des armes.
Et soudain, l’air de Keldrim lui parut trop étroit pour entrer dans ses poumons.

Annotations
Versions