Chapitre 44 : L'avertissement
Plusieurs heures après avoir mis au point une stratégie enfin crédible, Rose put gagner la chambre qui lui avait été réservée.
Un soupir lui échappa lorsqu’elle aperçut la bassine posée près du lit. Sans attendre, elle la remplit d’eau et entreprit de laver la crasse accumulée pendant le trajet. Voyager entourée en permanence d’autres personnes finissait par lui donner l’impression d’étouffer.
Quand l’eau eut chassé la poussière et la sueur, elle s’adossa au rebord de la bassine, ferma les yeux et chercha le fil invisible qui la reliait à la panthère.
Tout va bien ? demanda-t-elle en pensée.
La réponse vibra aussitôt en elle, profonde, calme, presque moqueuse.
Bien sûr que je vais bien, petite humaine. Préoccupe-toi plutôt de toi.
Un ronronnement grave traversa le lien et se répandit dans son corps comme une onde apaisante. Rose se détendit malgré elle. L’espace d’un instant, il lui sembla sentir sous ses propres doigts la rugosité d’une écorce, et dans ses jointures, la puissance contenue de griffes enfoncées dans le bois.
Quand elle eut fini, elle se sécha rapidement et enfila la tunique légère qui lui servait de vêtement de nuit. Puis elle se glissa dans l’un des deux lits jumeaux de la chambre.
Les couvertures étaient rêches, mais elles valaient mieux que la terre froide ou les racines humides. Pourtant, malgré la fatigue, le sommeil refusait de venir. Le vacarme montant du bar traversait le plancher, mêlé d’éclats de voix, de rires gras et de chopes qu’on entrechoquait.
Elle commençait à peine à relâcher ses muscles quand deux coups frappés à la porte la firent sursauter.
Elle s’approcha et entrouvrit à peine la porte.
Caelan se glissa aussitôt dans l’ouverture, sans lui laisser le temps de réagir.
— N’ouvre pas avant de savoir qui se trouve de l’autre côté.
Ses yeux glissèrent brièvement sur la tunique qu’elle portait, avant qu’il ne balaie la pièce d’un regard rapide.
Rose referma aussitôt la porte derrière lui.
— J’ai une lame sous mon oreiller, répliqua-t-elle en croisant les bras sur sa poitrine.
Le battant claqua, étouffant une partie du vacarme du couloir.
— Le temps que tu l’attrapes, j’aurais eu le loisir de te tuer trois fois, répondit-il.
— Tu veux parier ?
Elle modifia imperceptiblement ses appuis, sachant pertinemment qu’il le verrait. . Et bien sûr, il le remarqua. Son regard s’abaissa une seconde vers sa posture, vers l’angle de ses hanches, avant de revenir au sien.
Caelan passa une main dans ses cheveux châtains encore humides. Ils restaient désordonnés, un peu gras, comme toujours, mais l’eau en assombrissait les mèches, et certaines retombaient sur son front. Rose dut détourner les yeux avant de s’attarder davantage sur cette vision.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-elle, plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu.
— L’auberge est pleine d’ivrognes, dit-il. Et je n’ai rien à t’apprendre sur ce que deviennent certains hommes après quelques verres. J’en ai vu plusieurs rôder dans le couloir avec des idées très claires sur ce qu’ils espéraient trouver derrière certaines portes.
Il marqua une pause.
— Je dormirai ici.
Le silence qui suivit sembla se tendre entre eux comme une corde.
— C’est hors de question.
Elle avait répondu trop vite. Trop vivement. Une pointe de panique lui serra la poitrine. Dormir à quelques mètres de lui, dehors, au milieu des autres, n’avait rien à voir avec le fait de se retrouver seule avec lui dans une pièce close.
— Je sais me défendre, ajouta-t-elle.
— Je n’en doute pas.
Son ton n’avait rien d’ironique. C’était presque pire.
— Mais c’est ma responsabilité.
Son regard s’ancrant au sien, il poursuivit :
— Et si ton grand-père apprend que je t’ai laissée seule dans cette auberge, dans cette ville, dans ce vacarme, je ne remettrai plus jamais les pieds dans mon village.
— Tu n’as aucune obligation envers moi.
— Détrompe-toi. J’ai juré sur ma vie qu’il ne t’arriverait rien.
Rose haussa un sourcil.
— Tu ne devrais pas faire des promesses que tu ne peux pas tenir.
Cette fois, quelque chose s’enflamma dans les yeux de Caelan.
— Celle-là, je compte bien la tenir.
Avant qu’elle ait le temps de répondre, il saisit l’un des lits jumeaux et le poussa d’une seule main contre la porte pour la bloquer.
Puis, comme si tout était réglé, il se détourna et commença à préparer son couchage.
Rose resta figée quelques secondes.
— Tu es insupportable.
— On me l’a déjà dit.
Il retira sa chemise avec une désinvolture qui aurait presque pu passer pour de l’inconscience. Rose aperçut les lignes nettes de son dos, la tension de ses épaules, la puissance sèche de ses muscles sculptés par des années de combat. Elle détourna aussitôt les yeux, mais trop tard : Caelan s’était arrêté un bref instant, comme s’il avait senti son regard sur lui.
La chaleur lui monta au visage. Elle se racla la gorge, remonta dans son lit et rabattit la couverture sur elle avec plus d’énergie que nécessaire.
Au bout d’un moment, il souffla :
— Bonne nuit, Esor.
Sa voix était plus basse qu’à l’ordinaire. Plus calme.
— Bonne nuit, répondit-elle presque malgré elle.
À l’aube, malgré la fête qui avait duré tard dans la ville, ils furent tous prêts.
Caelan prit de lui-même le foulard de Rose et le noua sur son visage pour le dissimuler avant de prendre la tête du groupe. Prisce resta avec eux.
Gavriel partirait de son côté, accompagné de Joffre, pour détourner l’attention des gardes.
Caelan ouvrait la marche lorsque leur petit groupe s’engagea dans les catacombes menant à l’une des entrées les plus discrètes de la tour nord.
L’odeur des souterrains souleva presque aussitôt le cœur de Rose. L’air y était humide, lourd, chargé de moisissure et d’une puanteur stagnante qui s’accrochait au fond de la gorge. Ses bottes s’enfonçaient dans une eau trouble à chaque pas, et elle devait se concentrer pour ne pas glisser sur les pierres lisses.
— On y est presque, murmura Caelan.
Pour ne pas penser à l’odeur, Rose souffla :
— Comment connais-tu ce passage ?
Un sourire fugitif fendit le visage de Caelan.
— Disons qu’un soir de mousson, j’ai légèrement surestimé ma tolérance à la bière… et terminé, bien malgré moi, dans une geôle de Keldrim.
Même Prisce tourna la tête vers lui.
— Ton frère connaissait déjà ce passage, reprit-il. Il avait obtenu l’information auprès d’un homme si douteux que je me demande encore pourquoi il lui avait adressé la parole. Mais grâce à ça, il a pu m’aider à m’enfuir.
Une lueur passa dans son regard au souvenir.
— On a décuvé à cheval pendant tout le trajet du retour. Heureusement que nos montures savaient où aller, parce que nous…
Le sourire mourut aussi vite qu’il était venu.
— C’est ici.
Une porte basse se dessinait dans la paroi, presque invisible dans la pénombre.
— De quoi as-tu besoin ? demanda Prisce.
— De silence. Et de temps.
Caelan s’accroupit dans l’eau jusqu’aux genoux, sortit une série d’outils métalliques de sa veste et se mit à l’ouvrage. L’oreille collée au bois, il travaillait sans un mot, précis, méthodique. Rose observait ses mains bouger dans l’obscurité avec une habileté qui expliquait à elle seule pourquoi Gavriel avait insisté pour l’avoir dans l’expédition.
Le froid remontait le long de ses jambes. Son corps commençait à s’engourdir. Mais elle ne dit rien.
Enfin, un déclic sec retentit.
Caelan releva la tête et leur fit signe d’entrer.
Le sous-sol de la tour nord les engloutit aussitôt dans une obscurité plus dense encore. Rose, qui n’avait pas vu les deux contremarches après l’entrée, trébucha. Une main se referma aussitôt sur son bras et la retint avant la chute.
— Je croyais que tu avais ta vision nocturne, souffla Caelan près de son oreille.
Rose pesta contre elle-même. Elle s’efforça d’ajuster sa vue à l’obscurité. Ce pouvoir aurait dû lui venir immédiatement. Mais la fatigue, la tension, … tout cela l’avait rendue moins réactive.
— N’oublie pas tes griffes, ajouta-t-il. Si on t’attaque, tu te défends.
Elle hocha la tête.
Ils entreprirent alors de gravir l’escalier en colimaçon. Leurs pas se faisaient légers, presque irréels, comme s’ils n’étaient déjà plus que des ombres montant dans le ventre de la tour.
Gavriel leur avait assuré que les cellules se trouvaient dans les étages supérieurs. Alors ils montèrent. Encore. Et encore.
Un étage.
Puis un autre.
Et toujours rien.
Pas une voix. Pas un cliquetis d’armes. Pas même le souffle d’un garde assoupi.
Le malaise se glissa peu à peu sous la peau de Rose.
— Ce n’est pas normal, murmura finalement Prisce.
Elle s’était arrêtée sur une marche, l’oreille tendue.
— C’est trop calme. Il n’y a personne.
Caelan leva les yeux vers la suite de l’escalier.
— Continuons.
— Restons sur nos gardes, ajouta Prisce.
Cette fois, Prisce prit la tête. Rose la suivit, le ventre noué. Une impression insidieuse grandissait en elle à mesure qu’ils montaient : celle qu’on les laissait avancer. Qu’on leur ouvrait le chemin. Que quelqu’un, quelque part, savait exactement où ils se trouvaient.
Chaque craquement dans la pierre, chaque soupir du vent entre les murs, lui donnait la sensation d’un regard posé sur leur nuque.
Puis des marches grincèrent en contrebas.
Son cœur bondit si violemment qu’elle sentit la douleur jusque dans sa gorge. Elle se retourna, déjà prête à frapper.
Ce n’était que Gavriel, suivi de Joffre.
— Personne ne gardait la porte, souffla Gavriel en les rejoignant. J’ai crocheté la serrure pour pouvoir vous suivre.
Caelan échangea avec lui un regard bref, puis tous reprirent leur ascension, plus vite.
Rose sentit alors la certitude se former en elle, glaciale.
Ce n’était pas seulement étrange.
C’était faux.
On lui avait dit que la tour était gardée en permanence. Si elle était vide, cela ne signifiait pas qu’ils avaient de la chance.
Cela signifiait qu’ils arrivaient trop tard. Ou qu’on avait voulu qu’ils viennent.
— C’est vide, lâcha Caelan lorsqu’il atteignit le sommet.
Il s’immobilisa net.
Rose monta les dernières marches et se plaça à côté de lui.
Derrière elle, presque sans qu’elle s’en rende compte, les autres se rapprochèrent.
La cellule était ouverte.
Vide.
Et sur le mur du fond, tracée en larges lettres d’un rouge sombre, une phrase les attendait.
“Celui qui pense sauver scelle son propre sort.”
Rose resta incapable de respirer pendant une seconde.
Le rouge avait séché, mais de fines traînées continuaient de couler le long de la pierre.
Son regard s’accrocha à la matière, à son épaisseur, à sa teinte trop organique pour être de la peinture.
— C’est du sang ? hoqueta-t-elle.

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