Chapitre 45 : Promesse
Annotation – A. Van Grendal
“Le Protecteur découvert dans notre royaume dépasse de loin tout ce que j’ai pu observer ou consigner dans mes années d’étude. Sa puissance ne se limite pas à l’écho des légendes : elle s’impose.
La formation de son Porteur exigera une vigilance de chaque instant ; négliger ce potentiel serait une erreur que l’Histoire ne nous pardonnerait pas.”
Caelan s’était approché pour examiner le mur.
— Oui, c’est du sang, dit-il. Mais rien ne prouve que ce soit le sien.
Gavriel avait l’air de vouloir rendre son petit déjeuner, tout comme Rose. Ses traits crispés et son teint devenu cireux le faisaient paraître plus vulnérable qu’elle ne l’avait jamais vu. Rose en éprouva une étrange solidarité : la violence de cette mise en scène les atteignait tous.
Une onde de chaleur la traversa, puis sa vision bascula.
Elle n’était plus dans la tour, mais sur les toits de la ville. Allongée contre une toiture de tuiles, elle observait la cité s’animer en contrebas sans que personne ne la distingue. Elle percevait chaque mouvement, chaque silhouette qui s’agitait au-dessous d’elle comme une fourmilière en éveil.
— Il faut qu’on y aille, dit-elle précipitamment, la panique lui serrant déjà la poitrine. Les gardes arrivent avec plusieurs membres de l’Élite. Ils nous ont laissés entrer volontairement.
Personne ne lui demanda comment elle le savait.
Ils s’élancèrent dans l’escalier pour reprendre le chemin des catacombes. Gavriel et Caelan fermaient la marche, et le petit groupe atteignit rapidement le sous-sol. Caelan remit la serrure dans le même état qu’à leur arrivée, afin que personne ne soupçonne leur passage à cet endroit.
— Personne ne t’a vu ? demanda Caelan à Gavriel.
— Je ne pense pas. J’avais mon capuchon relevé, et Joffre était devant moi quand j’ai ouvert la porte d’entrée.
Caelan hocha la tête, soulagé.
Tu es en sécurité ? demanda Rose à son Protecteur.
Je le serai quand tu le seras aussi, grogna-t-il en retour.
Rose comprit cela comme une affirmation, à sa manière.
***
L’après-midi avait bien avancé lorsqu’ils se retrouvèrent enfin tous à cheval sur la route menant à Istéria. C’était leur seule destination possible après l’échec de la matinée ; ils ne pouvaient pas rester à Keldrim maintenant que l’Élite avait découvert l’intrusion dans la tour.
Partir ensemble aurait éveillé les soupçons. Ils étaient donc allés récupérer leurs chevaux séparément, à différents moments de la journée.
Caelan avait insisté pour que ce soit lui qui puisse accompagner Rose jusqu’à l’écurie afin qu’ils reprennent leurs chevaux. D’ordinaire, elle aurait protesté. Mais elle n’en avait pas eu le courage, tant elle était accablée par leur échec à retrouver son frère.
Elle commençait à perdre espoir. De le retrouver, d’abord. Et de savoir dans quel état il pouvait être, surtout.
Le silence entre elle et Caelan avait été lourd, chargé de pensées tues et de regrets.
À plusieurs reprises, elle avait senti le regard de Caelan sur elle, brûlant comme une flamme, sans jamais trouver la force de tourner la tête vers lui. Elle ferma les yeux pour se laisser bercer par les pas de son gris pommelé et tenter de faire le vide dans son esprit.
Verrait-elle son frère un jour ? Connaîtrait-elle enfin le son de sa voix, la forme de son rire ?
Les larmes roulèrent malgré elle sur ses joues, et elle tourna la tête de l’autre côté.
Son cheval s’arrêta.
Surprise, Rose rouvrit les yeux. Caelan avait saisi les rênes de sa monture alors qu’il était lui-même en selle. Il avait fait pivoter son cheval de façon à se retrouver face à elle.
— Esor, commença-t-il en accrochant son regard. Je voulais te dire que…
Il s’interrompit, puis secoua légèrement la tête.
— Non. Je te fais la promesse, rectifia-t-il en rapprochant encore son cheval du sien, ses yeux semblables aux profondeurs de l’océan, que nous retrouverons ton frère, même si c’est la dernière chose que je dois faire.
Les épaules de Rose s’affaissèrent et elle expira lentement.
— Tu te rends compte qu’il peut être n’importe où ? Alors ne fais pas de promesses que tu ne peux pas tenir.
Il cligna des yeux, surpris.
— Tu crois que je ne suis pas un homme de parole ?
— Je préfère les actes, répondit-elle, sans savoir elle-même pourquoi elle continuait à le provoquer.
Peut-être parce qu’il était plus simple de se raccrocher à l’agacement qu’au reste.
Caelan se rapprocha encore. Sa main vint se poser sur le pommeau de sa selle. Le geste pouvait n’être qu’un appui, une manière de se stabiliser. Pourtant, rien en lui ne paraissait innocent.
— Très bien, dit-il. À l’avenir, j’éviterai donc de te parler.
— Ce serait un soulagement.
— Menteuse.
Rose fronça les sourcils.
— Pardon ?
— Si ma présence t’était réellement insupportable, tu aurais déjà mis trois bons mètres entre nous.
Effectivement.
— Peut-être que j’attends seulement de voir à quel moment tu deviens ridicule.
Un sourire étira la bouche de Caelan.
Puis il s’approcha encore.
Rose sentit aussitôt son souffle se dérober. C’était toujours ainsi avec lui : quelque chose glissait hors de sa portée au moment précis où elle croyait l’atteindre. Une intuition, un souvenir, une sensation fugitive. Quelque chose d’enfoui qui remuait dans l’ombre de son esprit.
Alors elle attrapa brusquement sa chemise et la serra dans son poing pour l’attirer vers elle.
Elle y était presque.
Encore un peu et —
— Caelan, Rose ! les appela Gavriel. Nous vous attendons.
Elle le relâcha aussitôt.
Caelan arqua un sourcil.
— Désolée, dit-elle, alors qu’elle ne l’était pas le moins du monde. J’ai eu comme un flash, mais je n’ai pas réussi à… laisse tomber.
— Je suis à ton service.
Il n’avait même pas l’air de plaisanter.
Il fit faire demi-tour à son cheval et rejoignit le groupe qui les attendait, tandis que Rose tentait de retrouver un visage à peu près impassible.
— Nous allons à Istéria, indiqua Gavriel, comme pour sonder ce qui venait de se passer. Il faut que nous le trouvions avant qu’il ne soit transféré à Paeonia. S’il y arrive, l’en faire sortir deviendra quasiment impossible.
Rose hocha la tête.
— Ton Protecteur nous rejoint ?
— Il nous attend, répondit-elle en sentant le lien se desserrer légèrement.
Pendant quelques minutes, le bruit des sabots fut la seule chose à rompre le silence.
— Et aussi… commença Caelan avec hésitation.
Son regard s’attarda un instant dans le ciel avant de revenir vers elle, mais au même moment Rose aperçut son Protecteur qui les attendait effectivement dans l’ombre d’un arbre. Elle ne comprenait même pas comment il pouvait être aussi rapide, ni comment il parvenait à ne pas se faire voir.
Elle lança un regard interrogateur à Caelan, qui s’était éloigné à cause de Soleil Levant, toujours peu rassuré par la présence du félin.
Sans un mot, il remua les lèvres.
Promesse.

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