Chapitre 46 : Les ailes de l'Elite

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Plusieurs heures plus tard, cinq cavaliers et une panthère noire traversaient les plaines en direction d’Istéria.

Le vent s’était levé, charriant avec lui une odeur de pins et de foin coupé, mêlée à celle, plus sourde, de la terre encore humide après la pluie de la veille. Sous le ciel assombri, les herbes hautes ondulaient en vagues silencieuses autour d’eux.

Istéria était la destination la plus logique. C’était le point central du territoire, un passage presque inévitable pour quiconque voulait circuler rapidement entre les différents royaumes. Les membres de l’Élite finiraient forcément par y passer.

Ils le devaient.

Rose n’osait pourtant pas s’abandonner à cet espoir. Elle resserra les doigts sur les rênes de son cheval pour calmer l’angoisse qui lui nouait le ventre.

Ce ne fut que le dernier soir, autour du feu, que Gavriel parla.

— Je me déteste de devoir agir ainsi, mais je dois retourner au palais.

Sa voix était grave, plus posée encore que d’ordinaire. Les flammes découpaient des ombres mouvantes sur ses traits.

— Mon absence pourrait faire naître des rumeurs, surtout dans une période aussi instable. On a besoin de moi là-bas.

Rose tourna la tête vers lui, les sourcils froncés.

— Au palais ?

Il soutint son regard quelques secondes avant de répondre :

— Mon oncle, Edrian, gouverne Velorya. Tu ne le savais pas ?

Rose secoua légèrement la tête, fatiguée. Assise près du feu, elle glissait distraitement ses doigts dans la fourrure sombre de la panthère couchée à ses côtés.

— Non. Il y a encore beaucoup trop de choses qui m’échappent.

Gavriel baissa les yeux un instant, comme s’il pesait le prix de ce qu’il s’apprêtait à révéler.

— Je suis l’unique Héritier du royaume. Un jour, c’est moi qui devrai le reprendre.

Une lueur grave traversa ses yeux sombres.

Rose sentit un déclic se faire en elle.

— D’où les soldats.

— Joffre et Prisce font partie de ma garde personnelle, confirma-t-il. Et voyager au milieu d’autres hommes, vêtu comme eux, me rend moins visible. Mon oncle soutient encore Parvoy et le Conseil, du moins en apparence… mais je crois que les choses pourraient changer. Et si j’accède bientôt à la gouvernance, je pourrai peut-être infléchir le cours des choses.

Rose releva légèrement le menton.

— Alors pourquoi ne pas parler ouvertement aux autres dirigeants ? Pourquoi ne pas renverser le Conseil, si c’est lui qui étouffe Erynor ?

Gavriel secoua la tête. Ses traits se durcirent.

— Si ton frère a fondé l’Ascendre, c’est justement parce qu’il n’a pas obtenu gain de cause autrement. L’Élite nous écraserait en quelques jours. Même si ça me coûte de l’admettre… c’est la vérité. Tout va mal depuis des années, mais aucun dirigeant n’a encore eu le courage de défier officiellement le Conseil par des actes concrets.

Le feu claqua entre eux.

— Ton frère a véritablement bâti ce mouvement, poursuivit Gavriel. Mais rallier des alliés est presque impossible lorsqu’on est traqué. Et moi, je ne peux pas le soutenir publiquement. Si je le faisais, je ne serais jamais désigné comme successeur. Parce que, malgré les erreurs du Conseil, peu sont prêts à le braver. Peu accepteront de mettre en péril leur territoire, leur peuple, leur sécurité… pour entrer en guerre contre lui.

Rose avala difficilement sa salive.

— Alors comment les convaincre ?

Un silence pesant s’abattit autour du feu.

Les autres hommes, installés à quelques pas, semblaient écouter sans en donner l’air.

Gavriel tarda à répondre.

— Ton frère avait plusieurs idées…

Son regard s’attarda un bref instant sur Rose, comme s’il hésitait à en dire davantage.

Le crépitement des flammes remplit l’espace. Rose sentit le poids des regards sur eux sans avoir besoin de relever les yeux. Un frisson glissa le long de son échine.

Aussitôt, Gavriel attrapa l’une de ses couvertures et la posa délicatement sur ses épaules.

— Merci, murmura-t-elle.

— Nous avons des priorités plus urgentes que de spéculer sur ce qui pourrait servir certains royaumes, coupa Caelan. 

Il vint s’asseoir entre Rose et Gavriel, brisant net la douceur de l’instant.

Sa seule présence modifia aussitôt l’atmosphère. Il y avait chez lui une tension calme, contenue, comme celle d’une lame encore au fourreau.

Gavriel pinça légèrement les lèvres.

— Et qu’est-ce que tu proposes ?

Caelan leva une main pour imposer le silence.

Rose ne comprit pourquoi qu’une demi-seconde plus tard.

Un battement d’ailes, profond, presque irréel, résonna au-dessus d’eux.

Caelan se redressa d’un mouvement vif et se plaça devant elle.

Entre les branches, une silhouette immense fendit l’obscurité. Deux ailes gigantesques apparurent, leurs membranes soulignées de plumes sombres et lustrées. L’oiseau descendit avec une majesté saisissante avant de se poser devant eux : un aigle royal, immense, superbe, écrasant presque la clairière de sa présence.

Rose resta figée.

— C’est Thalan, le Protecteur de Maël, souffla Caelan.

Sa posture avait changé. Tout son corps s’était tendu, prêt à bondir.

Rose cligna des yeux, incapable d’assimiler ce qu’elle venait d’entendre.

Maël avait un Protecteur.

Maël était donc le Porteur de Parvoy.

Elle ne parvenait plus à bouger. L’aigle était d’une beauté terrible, presque sacrée. À côté d’elle, la panthère baissa la tête dans un feulement sourd, ses griffes effleurant la terre. Gavriel avait déjà tiré son épée à moitié et rabattu sa capuche sur son visage. Derrière eux, le reste de la garde avait dégainé sans attendre.

L’aigle, lui, les ignora avec une superbe presque insultante.

D’un mouvement précis, il attrapa avec son bec un lacet fixé à sa patte et détacha un morceau de papier plié en quatre. Puis, avec une adresse fascinante, il le lança aux pieds de Rose avant de reprendre son envol dans un puissant battement d’ailes.

Quelques secondes plus tard, il avait disparu entre les arbres.

— C’est peut-être un piège, avertit Caelan alors que Rose se précipitait pour ramasser le billet.

Ses mains tremblaient lorsqu’elle déplia le papier.

— Attends au moins de lire, coupa Gavriel.

Rose parcourut rapidement les lignes. Grâce à sa vision nocturne, l’écriture lui apparaissait avec une netteté troublante.

— Aloès leur a échappé il y a plusieurs jours, dit-elle enfin. Il a pris la fuite. Ils espéraient que nous le suivions… pour me récupérer à sa place.

Caelan se pencha par-dessus son épaule.

— Tu es sûre que c’est vrai ? Ça pourrait être une fausse piste. Ils pourraient vouloir nous faire abandonner les recherches pour l’emmener tranquillement jusqu’à la maison de garde de Paeonia.

— Techniquement, observa Gavriel, ils auraient plutôt intérêt à nous lancer à sa poursuite. Maël n’a aucune raison de nous prévenir.

Caelan tourna brusquement la tête vers Rose.

— Qu’est-ce qu’il dit d’autre ?

Elle ne répondit pas tout de suite.

Ses yeux restèrent fixés sur le message, comme si les mots avaient soudain gagné un autre poids.

— Esor ? insista Caelan.

Rose inspira lentement.

— Il dit que c’est la dernière chose qu’il fera pour moi. Que nous ne sommes toujours pas amis… et que nous ne le serons jamais si je choisis le camp des rebelles.

Caelan laissa échapper un son de mépris.

— Il veut surtout que tu te sentes redevable. Comme ça, il pourra s’en servir plus tard.

Rose continua de fixer le billet.

— Je ne crois pas que Maël soit le genre d’homme à penser que nous puissions, un jour, lui sauver la mise.

Sa voix était distraite, presque absente.

— Quoi qu’il en soit, ne te sens redevable envers lui en rien, reprit Caelan, plus sec. Il ne sert que ses propres intérêts.

Rose serra un peu plus fort le papier entre ses doigts.

— Je crois pourtant que ce message est sincère. Il n’aurait pas pris ce risque autrement.

Gavriel jeta un regard vers le ciel noir.

— Sauf que maintenant, ils connaissent notre position.

Caelan acquiesça aussitôt.

— Alors on reste vigilants. On ne peut pas repartir de nuit, mais eux non plus. Prisce, c’est ton tour de garde.

Le soldat hocha la tête sans discuter.

Rose resta silencieuse.

Chaque fois que Maël ressurgissait sur sa route, c’était comme une gifle imprévisible. Elle avait cru l’avoir compris, l’avoir cerné, mais ce simple message lui rappelait à quel point il demeurait insaisissable.

Et plus troublant encore : lui aussi était un Porteur.

Le Porteur de Parvoy.

Elle tourna légèrement la tête vers Melas.

Tu ne peux pas sentir les autres Protecteurs ?

La panthère ne la regarda pas tout de suite.

Je peux les sentir sur mes terres.

Et tu étais sur les siennes quand nous étions à l’Académie…

Pas sous ma forme définitive, répliqua Melas. Il ne me restait qu’un souffle de magie après la traversée. J’ai mis des semaines à récupérer.

Rose repensa aussitôt au chat sombre qui passait ses journées à dormir dans sa penderie, à l’Académie.

Alors Maël lui avait vraiment ramené son “chat” sans comprendre ce qu’il était.

Tu l’as senti quand l’aigle est arrivé ?

Melas grogna en guise de réponse.

Tous les hommes du camp tournèrent la tête vers lui.

Nous sommes en territoire neutre, précisa-t-il. Je perçois Thalan, mais moins clairement que s’il évoluait sur mon propre territoire. Il a annoncé qu’il venait remettre un message. Je l’ai donc laissé approcher.

Rose cligna des yeux.

Vous pouvez communiquer entre vous ?

Comment crois-tu que nous faisions avant même que vous existiez dans ce monde ?

Elle n’eut rien à répondre à cela.

Autour d’eux, le reste du groupe avait compris qu’un échange silencieux était en cours et les observait tour à tour, sans intervenir.

La journée avait été trop longue, trop dense, trop éprouvante pour supporter davantage.

Ils décidèrent de se coucher rapidement sur leurs paillasses de fortune.

Comme pour rappeler à tous quelle était sa place, Melas s’étendit immédiatement autour de Rose, l’enfermant dans le rempart chaud et puissant de son corps. Son message était clair : personne ne viendrait s’installer trop près d’elle.

Prisce prit le premier tour de garde.

Berçée par les ronronnements profonds du félin, Rose finit par fermer les yeux.

Mais le sommeil tarda à l’emporter.

Maël avait un Protecteur.

Il ne le lui avait jamais dit, et elle n’avait rien soupçonné.

Il ne faisait pas seulement partie de l’Élite. Il portait son royaume. Il œuvrait pour Parvoy. Il avançait aux côtés du conseiller Adalric Van Grendal.

Et maintenant, Rose comprenait enfin une vérité qu’elle avait longtemps refusé de regarder en face.

Ils ne pourraient jamais être amis.

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