Chapitre 47 : Lauberge Gus

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Le lendemain matin, après quelques heures de sommeil, leurs esprits étaient plus clairs. Le message de Maël continuait de flotter entre eux comme une ombre gênante, mais ils choisirent malgré tout de s’y fier.

Cela ne changeait pourtant rien à leur destination.

— Aloès serait allé à Istéria quoi qu’il arrive, déclara Caelan en ajustant les sangles de son cheval. Istéria est assez vaste pour faire disparaître un homme pendant des semaines. À moins de savoir où chercher.

Gavriel acquiesça.

— Ce n’est pas une raison pour les remercier. Nous continuons d’éviter les grands axes. L’Élite peut être partout.

Ils reprirent donc la route par des chemins discrets, à l’écart des pistes principales. Le soleil grimpa lentement dans le ciel, réchauffant les pierres et les herbes encore humides de la nuit. À mesure que les heures passaient, l’horizon se modifiait, jusqu’à ce que les reliefs d’Istéria apparaissent enfin.

Rose retint son souffle.

La ville s’élevait devant eux avec la même splendeur écrasante que dans son souvenir. Ses murailles massives découpaient le ciel avec une assurance presque insolente, et la forteresse qui la dominait semblait avoir été bâtie pour défier le temps lui-même. Même de loin, Istéria imposait sa puissance.

À l’approche des faubourgs, Gavriel rabattit sa capuche puis se couvrit le bas du visage d’un voile léger, comme s’il cherchait simplement à se protéger de la poussière. Les autres l’imitèrent aussitôt. D’un geste souple, il fouilla dans l’un des sacs accrochés à sa selle, en sortit un second foulard et ralentit jusqu’à se porter à la hauteur de Rose.

Sans un mot, il noua le tissu derrière sa tête, ne laissant visibles que ses yeux.

Le geste était simple. Pratique. Presque anodin.

Et pourtant, Rose remarqua immédiatement la façon dont Caelan s’était raidi sur les rênes de Soleil Levant en les voyant. Ses doigts s’étaient resserrés, son dos s’était tendu. Lorsqu’elle tourna la tête vers lui, il détourna aussitôt les yeux et ajusta à son tour son propre foulard.

Il ne prononça plus un mot jusqu’aux portes de la ville.

De son côté, Rose sentait le lien de Melas tirer doucement au fond d’elle. Le Protecteur s’était éloigné pour se dissimuler, préférant prendre une autre route afin de ne pas attirer l’attention. Il avait compris avant eux qu’une panthère noire avait peu de chances de passer inaperçue dans les rues d’Istéria.

Cette absence allégeait leur groupe, mais elle creusait aussi un vide étrange à l’intérieur d’elle. Rose savait pourtant qu’en cas de besoin, Melas reviendrait.

Comme toujours.

L’après-midi s’étira en une longue traque infructueuse.

Ils confièrent les chevaux à une écurie proche de la vieille ville, puis se séparèrent en deux groupes pour explorer les cachettes connues par l’Ascendre. Cette fois, Rose se retrouva avec Gavriel. C’était lui qui l’avait proposé, d’un ton si naturel qu’elle n’avait pas songé à protester. Caelan, lui, avait simplement tourné les talons avec Joffre et Prisce, sans même prendre la peine de masquer son humeur.

Elle s’était habituée à sa présence constante, à sa vigilance irritante, à sa manière d’occuper tout l’espace autour d’elle. Marcher sans lui avait quelque chose de presque déséquilibrant.

— Alors ? releva-t-elle en jetant un regard en coin à Gavriel. Pas d’escorte aujourd’hui ?

Un sourire éclaira aussitôt les yeux de ce dernier.

— Dans ma ville, j’ai le droit à un peu plus de liberté.

Avec Gavriel, tout semblait facile.

Il savait se montrer attentif sans jamais devenir pesant. Au fil de leurs recherches, il lui fit découvrir Istéria comme s’il en déroulait le fil invisible sous ses pas. Il lui montra des arches anciennes rongées par le temps, des places noyées de lumière, des ruelles si étroites qu’elles semblaient garder en mémoire les murmures de générations entières. Il connaissait chaque pierre, chaque date, chaque anecdote. Sous sa voix, la ville cessait d’être seulement belle : elle devenait vivante.

Rose l’écoutait, parfois malgré elle.

Mais rien de tout cela ne suffisait à alléger ce qu’elle portait.

À chaque adresse visitée, à chaque porte poussée, à chaque refuge désert, une même déception retombait en elle. Aloès restait introuvable. Sa présence semblait flotter partout et nulle part à la fois, comme un écho qu’elle ne parvenait jamais à rattraper.

En fin de journée, devant sa mine défaite, Gavriel finit par ralentir.

— Restons en ville cette nuit. Nous obtiendrons davantage d’informations sur les mouvements de l’Élite.

— Et le palais ?

— Il attendra un jour de plus.

L’auberge Gus était connue pour être sûre, discrète et propre ; trois qualités devenues plus précieuses encore qu’un certain luxe. Gavriel régla sans discuter trois chambres avec une bourse assez lourde pour faire briller les yeux de l’aubergiste.

Rose hérita de la plus petite.

Cela lui convenait parfaitement.

Pour une fois, elle avait un espace à elle. Une porte à fermer. Quelques murs silencieux entre elle et le reste du monde. C’était un luxe presque oublié.

Elle prit le temps d’un bain.

Lorsque l’eau chaude glissa sur sa peau, elle ferma les yeux avec un soupir tremblant. La poussière des routes, la sueur, la fatigue, tout sembla se délier d’un coup. Elle s’immergea davantage, laissant la chaleur pénétrer jusqu’à ses os, comme si elle pouvait laver plus que la crasse, comme si elle pouvait aussi emporter avec elle l’inquiétude, l’échec, l’absence d’Aloès, la confusion laissée par Maël.

C’était absurde, songea-t-elle, comme les choses les plus ordinaires pouvaient devenir précieuses dès lors qu’on en était privé.

Quand elle redescendit, ses cheveux encore humides tressés à la hâte dans son dos, la salle commune était déjà pleine.

La musique courait entre les tables, mêlée aux éclats de voix et aux rires trop forts. L’air sentait la bière, la viande grillée et le bois chauffé. Rose balaya la pièce du regard à la recherche de ses compagnons, sans en reconnaître aucun.

Elle avait dû se préparer plus vite qu’eux.

Après une seconde d’hésitation, elle se glissa dans la foule en direction du comptoir. Les épaules se heurtaient, les voix se superposaient, et il fallait presque jouer des coudes pour avancer.

Elle n’était plus qu’à quelques pas du tavernier lorsqu’un homme la percuta brusquement.

— Hé !

L’homme se retourna aussitôt.

Ses yeux vert pâle se plantèrent dans les siens. Il était brun, large d’épaules, et discutait une seconde plus tôt avec un autre homme au visage presque trop jeune. Dès qu’il la vit, son expression se ferma.

— Qu’est-ce que tu fiches derrière moi ? lança-t-il d’un ton sec en pivotant vers elle. Pourquoi tu me collais ?

Son regard glissa sur elle avec une brutalité insultante.

— Si tu cherches à me voler, tu as choisi la mauvaise cible.

Rose resta une seconde figée, plus surprise qu’autre chose.

Puis la colère monta.

— J’essaie juste d’atteindre le comptoir, répliqua-t-elle, la voix ferme. Je ne sais pas si tu l’as remarqué, mais la salle est bondée.

— À moins que tu n’aies fait exprès de bousculer mon ami, ajouta l’autre homme avec un sourire narquois.

Le brun haussa un sourcil, comme s’il examinait soudain une hypothèse plus flatteuse pour lui-même.

— Désolé, mais on ne joue pas dans la même cour, lâcha-t-il avec dédain. En revanche, je suis sûr que certains hommes ici seraient ravis de payer pour tes… services.

Le souffle de Rose se bloqua.

Le rouge lui monta aux joues avec une violence immédiate.

En moins de deux minutes, cet idiot venait de la prendre tour à tour pour une voleuse et pour une fille de joie.

— Espèce de…

Sa voix tremblait de rage. Ses mains aussi.

Une poussée familière gronda sous sa peau. À cet instant précis, elle sentit à quel point il lui serait facile de laisser revenir ses griffes. De lui lacérer le visage. De lui faire regretter chaque mot.

Elle en mourait d’envie.

— Attends, attends, intervint une voix derrière elle.

Caelan.

Il s’était glissé jusqu’à elle à travers la foule sans qu’elle l’ait vu venir ; ce qui, vu sa taille et sa carrure, relevait presque du prodige.

Il vint se placer juste derrière elle, assez près pour que sa présence l’enveloppe aussitôt. Ses grandes mains se posèrent sur ses épaules, fermes, comme pour l’empêcher de se jeter sur l’homme.

Un sourire presque trop calme effleurait ses lèvres.

Sans qu’elle le veuille, Rose sentit la chaleur de ce contact courir dans tout son corps, vive et déroutante.

— Attends quoi ? s’emporta-t-elle en cherchant presque à se dégager. Cet imbécile vient de me traiter de...

— J’ai parfaitement entendu, coupa Caelan sans quitter le brun des yeux.

Les deux hommes se fixaient d’une manière étrange, presque électrique.

Comme s’ils se connaissaient.

Comme si quelque chose, dans cette rencontre, échappait encore complètement à Rose.

Puis le sourire de Caelan s’élargit, imperceptiblement.

— En réalité, dit-il d’un ton léger, je voulais surtout attendre de voir sa tête au moment où il comprendrait.

Il marqua une pause.

Le brun cessa de sourire.

— Comprendre quoi ? lança Rose, encore haletante de colère.

Cette fois, Caelan eut un bref rire sans joie.

— Qu'il vient de traiter sa propre sœur de voleuse et de fille de joie… le jour même de vos retrouvailles.

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