Chapitre 48 : Mots fraternels

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Correspondance personnelle d'Aloès Delacroix

« Nos pas ne suivent pas les mêmes routes, mais ils se cherchent encore. Quand tu souris, j’oublie un instant tout ce qui nous sépare, et je me surprends à croire que même les ombres ont droit au soleil.

Qu’importe les murs de l’Académie : une flamme véritable finit toujours par s’élever au-dessus d’eux. »



Il était tard quand Aloès acheva son récit dans la chambre qu’occupaient Gavriel et Prisce, au premier étage de l’auberge Gus.

La pièce paraissait soudain bien trop étroite pour contenir autant de monde. Sept hommes, Rose, l’air encore chargé de chaleur et d’alcool, les ombres qui vacillaient sur les murs à la lumière des lampes. Dès qu’ils avaient rejoint l’étage après les retrouvailles, Caelan les avait conduits ici sans laisser à personne le temps de s’attarder dans le couloir.

Rose, elle, n’avait presque rien écouté des premières minutes.

Elle regardait son frère.

Depuis des semaines, elle avait tenté d’imaginer son visage. Elle avait cherché des ressemblances possibles, inventé un regard, une carrure, une voix. Mais rien de ce qu’elle avait construit en pensée n’avait vraiment préparé à sa présence réelle.

Aloès était immense.

C’était le premier mot qui s’était imposé à elle. Immense, puis imposant. Il devait frôler les deux mètres, avec des épaules larges, un corps puissant qu’on devinait même sous ses vêtements amples, et cette manière d’occuper l’espace sans avoir besoin d’en rajouter. Ses cheveux bruns encadraient un visage durci par les routes, et ses yeux vert  ressortaient avec une netteté troublante sur sa peau hâlée.

Il avait quelque chose de sauvage et de solide à la fois.

Rose déglutit.

Elle s’aperçut presque aussitôt qu’il l’observait de la même manière, avec cette même intensité retenue, comme s’il essayait lui aussi de mettre un sens sur ce qu’il avait devant les yeux.

Que voyait-il ?

Elle n’était plus la femme qu’elle avait été à son arrivée à Erynor. Les mois passés avaient laissé des traces en elle, sur elle, dans sa manière de se tenir, de regarder, de se taire. Mais cela suffisait-il ? Était-elle seulement à la hauteur de ce qu’il avait imaginé ? De ce qu’il avait espéré ?

Toutes ses insécurités remontèrent d’un seul coup.

Ses épaules se raidirent presque malgré elle.

Aloès sembla le remarquer, mais n’en dit rien.

Lorsqu’ils avaient franchi la porte, Gavriel et lui s’étaient salués comme de vieux amis enfin réunis. Le reste du groupe les avait suivis, parmi eux l’homme au visage encore jeune qui accompagnait Aloès et dont Rose avait vite compris qu’il appartenait, lui aussi, à l’Ascendre.

Pour donner à chacun une contenance, Gavriel avait fait monter des boissons depuis la salle. Rose s’était accrochée à son verre comme à une ancre, savourant distraitement l’alcool doux aux arômes de pomme pendant qu’Aloès, comme pour lui laisser un peu de répit, entreprenait de raconter ce qui lui était arrivé.

Cela lui avait laissé le temps de respirer. De reprendre possession d’elle-même. D’écouter sa voix.

La voix de son frère.

Son frère.

Elle l’avait retrouvé.

Cette pensée ne cessait de revenir en elle, immense et presque irréelle. Elle avait si longtemps fantasmé cet instant qu’elle ne savait plus du tout comment l’habiter maintenant qu’il existait enfin. Comment retrouver un lien avec quelqu’un qu’on n’avait jamais vraiment connu. Comment se sentir sœur face à un inconnu.

Car c’était bien ce qu’ils étaient l’un pour l’autre : deux étrangers liés par le même sang.

Et cette idée avait, en elle, quelque chose d’à la fois consolant et douloureux.

Aloès termina de raconter les derniers jours d’une voix plus calme que ce que son récit aurait laissé supposer.

Il était parti de Sylvena afin de chercher des alliés du côté de Grimsom et renforcer les appuis de l’Ascendre. Il reconnaissait lui-même avoir manqué de prudence. Il avait dormi près d’un lac sans éteindre complètement son feu, et l’Élite l’avait repéré. Sur son ordre, deux de ses compagnons avaient réussi à fuir, bien qu’ils aient été blessés. Ils avaient sans doute regagné le camp de base depuis lors.

Puis était venue la captivité.

Une longue captivité durant laquelle il avait compris qu’il servait surtout d’appât pour attirer Rose.

Un soir, pourtant, une occasion s’était présentée.

Il l’avait saisie.

Après avoir dérobé une lame à l’un des hommes de l’Élite — détail qui fit se contracter les doigts de Rose autour de son verre — il avait réussi à couper ses liens, à poignarder son geôlier, puis à fuir. Il avait marché longtemps, avant de se jeter dans la rivière pour brouiller ses traces.

— Le froid m’a presque vidé de toute volonté, dit-il.

Sa voix n’avait pas tremblé, mais Rose sentit malgré elle le poids de cette phrase.

Ensuite, il avait volé un cheval dans une ferme, rejoint Istéria, trouvé refuge dans l’un des repaires de l’Ascendre. Lyoris — le jeune homme resté près de lui — l’y avait retrouvé. Et, ce soir-là, ils étaient descendus à l’auberge Gus dans l’unique intention de manger enfin un vrai repas.

Aloès tourna alors la tête vers elle.

— Et te voilà.

Tous les regards convergèrent sur Rose.

Elle sentit aussitôt la chaleur lui monter au visage.

— Et me voilà, répondit-elle.

Sa voix lui parut étrangère, plus assurée qu’elle ne se sentait réellement.

Un silence suivit.

Quelques secondes à peine.

Mais elles suffirent à remplir toute la chambre.

Ils se regardaient. Ils se jaugeaient. Ils essayaient peut-être, chacun à leur manière, de reconnaître dans l’autre quelque chose de familier.

Puis Aloès se redressa légèrement.

Et tout changea.

— Qui est Maël pour toi ? demanda-t-il soudain.

Sa silhouette massive projeta une ombre qui sembla se refermer sur elle.

— Aloès, intervint Caelan d’un ton ferme.

Un avertissement. Clair. Immédiat.

Mais Aloès n’y prêta pas attention.

Rose releva le menton.

— Pourquoi tu me demandes ça ?

Elle veilla à ne rien laisser paraître. Ni trouble. Ni colère. Ni peur.

Aloès la fixa, les mâchoires serrées.

— Peut-être parce que Diane, qui assistait à mon arrestation, s’est fait un plaisir de m’expliquer à quel point tu t’étais rapprochée de Maël à l’Académie… pendant que j’étais attaché comme un animal.

Sa voix s’alourdit à chaque mot.

— Tu imagines ce que j’ai ressenti ? La honte que ça m’a infligée ? Apprendre que mon propre sang avait pu…

Il s’interrompit brutalement, comme si les mots eux-mêmes lui répugnaient.

— Aloès, répéta Caelan, plus sèchement cette fois.

Mais il continua, incapable de s’arrêter.

— … fricoter avec l’ennemi ? cracha-t-il enfin. Savoir qu’il t’a touchée, qu’il a posé les mains sur toi…

Sa respiration se brisa.

Il passa une main sur son visage, comme si l’image lui était insupportable.

Rose se leva d’un bond.

Ses poings étaient si serrés que ses ongles s’enfonçaient dans sa peau.

— Toi… souffla-t-elle.

Sa voix tremblait. Pas de faiblesse. De rage.

— Toi, mon propre frère, tu oses me juger ?

Toute la pièce s’était figée autour d’eux.

— Tu es la seule personne dont j’espérais un peu de clémence, continua-t-elle. Juste ça. Un peu de clémence. Tu ne sais rien de moi. Rien de ce que j’ai traversé depuis mon arrivée ici.

Elle fit un pas vers lui.

— Je suis arrivée sur la Plage de la Blanche Patte avec, pour seule possession, des vêtements de sport déchirés. J’ai passé ma première nuit à grelotter, presque nue, sur une plage inconnue. C’est Maël qui m’a trouvée. Lui, et Diane. Et oui, je les ai suivis, parce que j’aurais pu mourir si je ne l’avais pas fait.

Sa voix montait, gagnait en force, en netteté.

— Quand j’ai appris que tu existais, j’ai quitté cet endroit. J’ai tout quitté pour te retrouver, toi.

Encore un pas.

— J’ai traversé Erynor seule. J’ai cherché un frère dont je ne connaissais ni le visage ni la voix. Je n’avais que quelques mots codés cachés dans un carnet de bibliothèque, et ça m’a suffi pour tout abandonner.

Elle ne s’aperçut même pas qu’elle tremblait.

— Alors après des jours à m’inquiéter pour toi, après des nuits passées par terre, dans la poussière, la peur et la crasse… voilà ce que tu trouves à me dire ?

Ses yeux brûlaient.

— Que je devrais avoir honte ?

Le silence était si dense que Rose aurait juré entendre le sang battre à ses tempes.

— Mon frère, reprit-elle avec un rire bref, sans joie, mon frère est donc un sombre crétin.

Les derniers mots éclatèrent dans la chambre avec la violence d’un coup de tonnerre.

Personne ne bougea.

Personne ne parla.

Le souffle court, Rose quitta la pièce sans un regard en arrière.

La porte s’ouvrit à la volée.

— Et ma vie intime ne te regarde pas ! lança-t-elle encore dans le couloir avant de la claquer derrière elle.

Le bruit résonna longtemps.

Dans la chambre, un silence lourd s’abattit.

Caelan fut le premier à bouger.

Il s’approcha d’Aloès et lui donna deux tapes sèches sur l’épaule, sans la moindre douceur.

— Franchement, dit-il, je ne sais pas comment tu as pu croire que ça se passerait bien.

Il pencha légèrement la tête, l’air faussement pensif.

— Très beau discours de retrouvailles, au passage.

Puis il ajouta, avec un calme assassin :

— Rappelle-moi de ne jamais te choisir comme témoin si je me marie un jour.

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