Chapitre 49 : Le serment des étoiles
Extrait manuel des coutumes d’Erynor
“La célébration du mariage dure trois jours et trois nuits, mêlant chants, danses et contes anciens. Chaque convive est invité à reconnaître la force de ce lien, car à Erynor, l’amour est un pacte sacré, aussi puissant que les anciennes magies.”
Rose fulminait.
Elle avait dévalé l’escalier, traversé la foule massée au rez-de-chaussée, esquivé les mains baladeuses d’hommes abrutis par l’alcool, puis s’était précipitée hors de l’auberge pour aspirer une goulée d’air frais, dans l’espoir vain de calmer la rage qui tendait chacun de ses muscles.
Quel imbécile.
Quel masochiste.
Quel… quel…
Peu importait le mot exact. Elle bouillonnait.
Il lui avait fallu mobiliser toute sa volonté pour empêcher sa colère et ses griffes de faire surface. Pourtant, elle les sentait palpiter sous sa peau, prêtes à percer à la moindre faille. La sensation était presque douloureuse, comme si son propre corps la trahissait à chaque battement de cœur.
Alors elle marcha.
D’un pas rapide, elle s’enfonça dans les ruelles de la ville pour épuiser cette énergie trop vive, trop brûlante. Peu à peu, le tumulte en elle se calma. Sa mauvaise humeur céda la place à une forme de sérénité fragile, et ses pensées retrouvèrent un semblant d’ordre.
Elle n’aurait pas dû s’emporter de cette façon. Elle le savait. Mais c’avait été plus fort qu’elle.
Au détour d’une ruelle, une mélodie vive s’éleva soudain dans la nuit. Des musiciens entamaient un air entraînant, si beau, si vibrant, que Rose ralentit malgré elle. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas entendu une musique pareille qu’elle ne put résister. Avec souplesse, elle prit appui sur un rebord de pierre et se hissa sur le toit plat d’un immeuble bordant la rue.
De là-haut, elle découvrit une place en fête.
Les musiciens formaient un arc de cercle, et des dizaines de couples évoluaient devant eux. Les robes tournaient, les rires éclataient, les mains se cherchaient et se retrouvaient au rythme des violons.
Rose resta immobile.
Elle ferma les yeux un instant, laissa la musique glisser en elle, sentit son pouls ralentir et l’étau dans sa poitrine se desserrer. Lorsqu’elle les rouvrit, elle observa les danseurs virevolter, les corps se mêler avec cette légèreté presque insolente. Cette insouciance lui donna envie, l’espace d’un souffle, d’oublier ses propres tourments et de se mêler à eux.
Mais elle demeura là, figée, spectatrice d’une vie qu’elle n’était pas certaine de pouvoir un jour connaître.
Quelques minutes plus tard, un mouvement sur sa gauche attira son attention.
Une chevelure châtain clair aux reflets ternes apparut d’abord, puis la silhouette musclée de Caelan se hissa à son tour sur le toit.
— Un peu de compagnie ? proposa-t-il avec un sourire triste.
Il avait l’air de ne pas savoir dans quel état il allait la trouver.
Il allait être servi.
— J’étais venue ici pour être seule, répondit-elle.
Ce n’était plus tout à fait vrai, mais elle n’était pas prête à l’admettre.
— J’ai apporté une bouteille.
Rose tourna enfin la tête vers lui.
— Dans ce cas… la solitude peut attendre.
Caelan vint s’asseoir à côté d’elle, les jambes dans le vide, au-dessus de la place où les musiciens ignoraient totalement leur présence.
— Un verre pour une de tes pensées, dit-il en lui jetant un regard en coin.
— Pas assez cher payé. Il me faudrait au moins la bouteille.
Sa voix restait tendue, mais moins tranchante.
— Tes désirs sont des ordres, répliqua-t-il en la sortant de derrière son dos.
Rose la lui prit et avala quelques gorgées. L’alcool réchauffa son estomac et adoucit un peu la brûlure qui lui nouait encore les entrailles.
Le silence s’installa quelques instants.
Puis elle finit par souffler :
— C’est un crétin.
Caelan baissa les yeux vers la place.
— C’est ton frère.
— Un crétin de frère, corrigea-t-elle en lui tendant la bouteille.
Il la récupéra avec un sourire fatigué.
— C’est aussi mon meilleur ami.
— Il m’a rendue folle de rage, confessa-t-elle.
Elle ne savait pas pourquoi il lui était si facile de se livrer à lui. Peut-être parce qu’il ne cherchait jamais à arracher ses mots. Il attendait simplement qu’ils viennent.
— On s’en est aperçu, admit-il.
Rose laissa échapper un rire sans joie.
— J’avais tellement d’attentes pour cette rencontre… Et au final, j’ai eu l’impression qu’on me ramenait encore à cette histoire. Comme si rien d’autre ne comptait. Comme si j’étais restée la même, comme si ce baiser devait encore me définir aujourd’hui. C’était ridicule… et pourtant, ça m’a mise hors de moi. J’en ai assez qu’on agite toujours ce passé sous mon nez alors que j’essaie simplement d’avancer. Est-ce que ça a du sens ?
Caelan tourna la tête vers elle.
Son regard, d’ordinaire si dur, s’était adouci. Il ne chercha ni à nier sa douleur, ni à la minimiser. Il resta simplement là, à l’écouter, et ce silence attentif lui parut soudain plus précieux que n’importe quelle consolation.
En bas, les musiciens entamèrent un nouvel air. Les premières notes emplirent la nuit, et Rose ferma les yeux pour les laisser se déposer en elle. Le vent passa dans ses cheveux, frais, presque tendre.
— C’est un crétin, conclut enfin Caelan en lui rendant la bouteille.
Les lèvres de Rose frémirent à peine.
Elle but encore, puis s’allongea en arrière, appuyée sur ses coudes, pour contempler les étoiles.
— Je t’avais dit que c’était un sujet sensible. Maël. Pour Aloès aussi. Quand je suis venu te retrouver au bal de l’Entre-Deux-Cours…
Rose se redressa brusquement.
— Quoi ? C’était toi ?
Ses yeux s’arrondirent, son souffle se coupa.
Tout s’éclaira en un instant.
Ses yeux. Bien sûr. Ces yeux couleur d’océan qu’elle n’avait jamais vraiment oubliés. Lorsqu’elle l’avait revu, elle avait essayé de raccrocher cette impression à un souvenir sans réussir à le saisir. Voilà pourquoi elle avait ressenti cette étrange familiarité en le retrouvant chez son grand-père.
La mémoire lui revint d’un bloc.
Le masque. L’ombre. L’écart de l’Académie. Sa voix pressante. Sa main refermée à son cou pour l’empêcher de fuir.
Il ne l’avait pas blessée. Pas vraiment. Elle avait seulement été trop terrifiée pour entendre ce qu’il tentait de lui dire.
Caelan poussa un soupir, comme s’il revivait lui aussi la scène.
— J’aurais voulu te le dire plus tôt. Mais… je n’ai jamais trouvé le bon moment. C’est moi qui suis venu bouleverser ta vie une nouvelle fois, et je ne savais pas comment tu le prendrais.
— Pourquoi ne me l’avoir pas dit avant ?
Il haussa légèrement une épaule.
— Parce qu’une part de moi n’en était pas fière. J’avais réussi à pénétrer dans l’Académie, mais avec toi… les choses ne se sont pas passées comme prévu. Quand je t’ai vue…
Il s’interrompit, comme si la suite lui échappait encore.
Rose resta suspendue à ses lèvres.
— J’ai dû te surveiller toute la soirée, reprit-il. Attendre la fin de tes danses. À l’époque, je ne savais rien de ce que tu ressentais pour Maël, ni de la place qu’avaient les autres dans ta vie. Je devais te transmettre le message de ton frère. Te pousser à douter de tout ce qu’on t’avait raconté. Et je disposais de très peu de temps.
Rose hocha lentement la tête.
— Je ne sais pas si j’aurais pu tout quitter si Melas ne m’avait pas montré certaines visions du conseiller Adalric Van Grendal.
— Je peux comprendre. Mais tu as eu du courage, Esor. Bien plus que beaucoup d’autres. La plupart auraient préféré rester dans le confort de ce qu’ils connaissaient plutôt que de tout risquer.
Elle ne répondit pas.
Quelque chose en elle se nouait, se dénouait, sans qu’elle sache encore lui donner un nom.
Après un moment, elle murmura :
— Tu avais l’air différent, ce soir-là. Au bal. Tes cheveux… ils n’étaient pas comme maintenant.
Au bal, ils étaient soyeux, presque lumineux. À présent, ils retombaient en mèches ternes et huileuses.
Caelan baissa les yeux vers la bouteille.
— Désolée, souffla Rose. C’était déplacé.
— Non. C’est vrai. Mes cheveux auraient été trop reconnaissables tels qu’ils sont vraiment. J’ai dû changer d’apparence.
— Donc tu les laisses ainsi… volontairement ?
Il prit le temps de boire avant de répondre.
— C’est une marque de deuil. Et de respect envers ma famille perdue. Je les garde ainsi jusqu’à ce que j’aie accompli leur dernier souhait. C’est un rappel constant.
Rose sentit son souffle se suspendre.
— Quel était ce souhait ?
Pendant un instant, elle crut qu’il ne répondrait pas.
Puis sa voix se fit plus basse, plus grave.
— Un monde en paix. Un nouveau Conseil. Un territoire où notre peuple ne serait plus rationné. Un endroit où l’on puisse vivre sans apprendre à compter chaque bouchée.
Cette fois, Rose en eut réellement le souffle coupé.
Caelan regardait au loin, comme absorbé par ce qu’il ne pouvait pas encore atteindre. Sans réfléchir, elle glissa ses doigts entre les siens. Sa main était rêche, calleuse, mais une chaleur tranquille s’en dégageait. Il referma doucement ses doigts sur ceux de Rose et ne les lâcha pas.
Ils terminèrent la bouteille dans un silence qui n’avait plus rien de pesant.
— Merci, dit-elle enfin.
— De quoi ?
— D’être venu. De rester, même sans parler. Et d’avoir apporté de quoi oublier, ajouta-t-elle avec un regard pour la bouteille vide.
Les lèvres de Caelan se relevèrent à peine.
— Je suis là pour toi, Esor.
Son nom de naissance, dans sa bouche, avait quelque chose de bouleversant.
— Et malgré tout, tu vois, je tiens mes promesses.
C’était vrai.
Ils avaient retrouvé son frère. Rien n’était parfait. Rien n’était simple. Mais ils y étaient parvenus.
Ensemble.
Quelques mèches s’étaient échappées de sa coiffure. De sa main libre, Caelan les repoussa doucement derrière son oreille.
Il était proche, maintenant.
Beaucoup trop proche.
— Tu veux danser ? demanda-t-il.
Rose cligna des yeux.
— Pardon ?
Il désigna d’un mouvement du menton les couples qui évoluaient toujours en contrebas.
— Je n’ai pas pu t’inviter au bal.
La proposition aurait dû lui sembler absurde. Et pourtant, quand il se leva en lui tendant la main, elle la prit.
Caelan posa une main dans le creux de son dos sans lâcher l’autre. Ils commencèrent à se balancer doucement au rythme de la musique. Il la fit tourner sur le toit, dans l’ombre, sous les étoiles. Rose se demanda fugitivement ce qu’elle devait avoir l’air de danser ainsi, vêtue d’un simple pantalon et d’une tunique, loin des robes et des lustres du bal.
Puis elle leva les yeux vers lui, et cette pensée s’effaça.
Il la regardait avec une intensité troublante, comme s’il la voyait vraiment. Non pas telle qu’on l’attendait. Non pas telle qu’on voulait la façonner. Mais dans toute sa vérité.
— Je n’ai pas eu l’occasion de te le dire ce soir-là, murmura-t-il. Mais tu étais magnifique. Dans cette robe… Si j’avais su, j’aurais choisi un vert émeraude pour faire ressortir tes yeux. Mais tu étais renversante, quoi qu’il en soit.
Rose s’immobilisa.
— La robe… c’était toi ?
— Nous avons des espions partout. Même à l’Académie.
— Comment ?
— Régis.
Le nom la frappa aussitôt.
— Le gardien de l’Académie… C’est pour ça qu’il me disait toujours des choses énigmatiques.
— Il essayait de savoir où tu en étais, sans trop en révéler.
Tout se remettait en place.
Régis lui avait proposé son bureau. Il connaissait le passage secret. Il lui avait laissé une porte ouverte, mais sans jamais la forcer.
— Et le message ? demanda-t-elle plus bas.
L’expression de Caelan se referma.
— Tout ne s’est pas déroulé comme prévu. Quelqu’un devait venir t’aider à Nimur.
Les mots ravivèrent aussitôt le souvenir de la lettre :
« Derrière le fil,
En silence veille celui qui garde sans être vu.
Là où les pierres tiennent,
Aux racines du chêne ancien,
Coule le sang de la vigne.
Rejoins la terre,
Où tu as vu le jour.
Il est temps de revendiquer ton nom.
X — L’Ascendre. »
Rose baissa les yeux.
— Je suis restée là-bas pendant des semaines. Comme palefrenière.
— Lyoris aurait dû te retrouver. Mais… il n’a pas été assez patient.
Alors il était reparti. Convaincu qu’elle ne quitterait jamais l’Académie.
Rose sentit une vieille blessure remonter à la surface, mais Caelan resserra légèrement sa main.
— L’important, dit-il doucement, c’est que tu sois venue.
Sa gorge se serra. Pour ne pas répondre, elle reporta son attention sur la place en contrebas.
— C’est un mariage ? demanda-t-elle.
— Oui.
— C’est beau.
Ils revenaient à quelque chose de plus léger. Ou du moins, de moins douloureux.
Caelan l’attira un peu plus contre lui tandis qu’ils reprenaient leur lent mouvement.
— Sur Erynor, les mariages durent trois jours et s’achèvent tard dans la nuit. Enfin… cela dépend de l’union choisie.
Rose sentit confusément battre un cœur tout contre elle. Peut-être le sien. Peut-être le sien à lui. Peut-être les deux à la fois.
— Que veux-tu dire ?
— Il existe trois formes d’union.
— Encore une fois, tu pourrais faire un effort de clarté, se moqua-t-elle doucement.
Il baissa les yeux vers elle. Son visage se découpait dans la lumière pâle des étoiles.
— D’abord, il y a le serment libre. Le plus simple. Deux êtres se choisissent tant qu’ils souhaitent marcher ensemble, mais chacun garde la liberté de partir.
Rose hocha la tête. Cela ressemblait à certaines unions du Bas-Monde.
— Ensuite, il y a le serment d’amour. Une promesse d’attachement, de fidélité, de foyer. On peut s’en défaire, mais ce n’est jamais anodin.
— Et le dernier ?
Cette fois, l’expression de Caelan changea.
— Le plus rare. Le plus redouté aussi. Le mariage éternel. Aucune séparation n’est possible tant que les deux âmes vivent.
Rose frissonna malgré elle.
— Qui choisit cela ?
— Les époux. Personne d’autre. Tout dépend de la promesse que chacun est prêt à faire… et du prix qu’il accepte d’en payer.
Le vent souleva une mèche de cheveux devant le front de Rose.
— Et toi ? demanda-t-elle dans un souffle. Tu choisirais quoi ?
Caelan ne vacilla pas.
— Toi, répondit-il. Toujours toi.
Les mots tombèrent entre eux avec une certitude si nue, si entière, que tout le reste s’effaça.
Ils cessèrent de danser d’un même mouvement. En bas, la musique continuait, mais Rose ne l’entendait plus. Il n’y avait plus que lui.
Caelan.
Sa main dans la sienne. L’autre dans son dos, ferme et chaude. Son torse tout contre elle. Son visage si proche. Et cette attente dans ses yeux ; non pas l’assurance d’être choisi, mais l’espoir, presque fragile, qu’elle puisse le vouloir aussi.
Comme s’il doutait encore.
Comme s’il ignorait l’effet qu’il avait sur elle.
Alors Rose se haussa sur la pointe des pieds et posa ses lèvres sur les siennes.
Ce fut d’abord un baiser doux. Presque prudent.
Puis Caelan laissa échapper un son rauque et approfondit le baiser d’un seul mouvement, glissant une main dans ses cheveux toujours nattés pour l’attirer contre lui. Ses lèvres étaient brûlantes. Sa barbe naissante effleura la peau de sa mâchoire, et Rose sentit tout son corps vaciller.
Jamais elle n’avait ressenti cela.
Tout ce qu’elle avait connu jusque-là lui parut soudain si pâle, si lointain, si dérisoire.
Caelan l’embrassait comme si elle était une évidence longtemps refusée. Ses gestes étaient à la fois tendres et avides, retenus et intenses. Sa jambe se glissa entre les siennes, et Rose sentit le monde se dérober sous ses pieds.
Elle en voulait davantage.
Cela ne suffirait jamais.
Ses mains remontèrent sur le torse de Caelan, glissèrent sous l’ouverture de sa chemise pour atteindre sa peau, son cou, la chaleur de lui. Les siennes descendirent lentement jusqu’à ses hanches, traçant sur elle des sillons de feu.
Elle le voulait partout.
Lui. Seulement lui.
Pourtant, il finit par s’écarter, le souffle court, tout comme elle. Il déposa encore quelques baisers le long de sa mâchoire, puis dans son cou, incendiant chaque parcelle de peau qu’il touchait.
Enfin, il revint à ses lèvres pour un dernier baiser, plus lent, avant d’appuyer son front contre le sien.
— Esor…
Rose garda les yeux fermés, comme pour retenir l’instant au fond d’elle.
— Esor…
Elle les rouvrit enfin et retrouva l’océan de son regard.
Sa poitrine se souleva.
— Moi aussi, murmura-t-elle. Moi aussi, je te choisirais toi. Et toujours toi.

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