V2 - 1 - Parcours Sup - Estelle

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Dans le corps de ferme que nous avons acheté à Essert, je regarde par la fenêtre paître paisiblement nos trois chevaux. Le lieu respire la campagne sa tranquillité, mais se trouve à dix minutes à peine du centre de Belfort. Ainsi, il suffira à nos pensionnaires de descendre la rue pour trouver un bus qui les emmènera au collège ou au lycée en un temps record. En face de la ferme, nous avons acheté quelques terrains sur lesquels reposent encore trois vieilles bicoques branlantes. À leur place, dans quelques mois, notre centre d’accueil pour jeunes filles blessées par la vie commencera à pousser.

Charlotte est partie dans le sud de la France il y a deux jours, afin d’y recevoir sa formation de directrice. C’était la seule école suffisamment sérieuse pour la former à notre spécificité : l’accueil de jeunes personnes queer.

Je ne devrais pas me plaindre, je ne suis pas seule, nos deux petites tornades sont avec moi, mais tu me manques déjà. Tu dois éprouver une solitude pesante. Je pense à toi et t’imagine rentrer après ta dure journée d’apprentissage, pousser la porte de ton appartement et ne trouver comme compagnie, à table, qu’une assiette sans vis-à-vis et le soir, un grand lit froid. Les réseaux sociaux nous aident un peu, la visio surtout, mais…, heureusement que tu rentreras souvent le week-end !

J’ai quitté la fenêtre et désormais me suis assise devant mon ordinateur portable, j’ai ouvert LibreOffice Writer et c’est avec émotion que j’entreprends le récit de nos aventures débutées il y a dix ans. Par où vais-je commencer ? Par le début.

C’est dans un de ces grands immeubles haussmanniens du seizième arrondissement de Paris que je vis le jour, ce qui indique que soit mes parents possédaient une petite fortune, soit ils étaient domestiques. Pour ma chance, j’appartenais à la première solution. Lorsque l’on nait, on ne choisit pas sa famille, mais la mienne avait au moins l’avantage de vivre confortablement.

J’ai alors vécu une enfance privilégiée dans une école privée de renom. C’est sur les bancs de cette école que je rencontrai Marie-Angélique. Elle m’impressionnait beaucoup par ses airs bien supérieurs aux miens, les autres filles qui s’arrachaient sa présence, et ses magnifiques cheveux d’or. Je me sentais privilégiée d’appartenir au cercle très restreint de celles qu’elle considérait comme des amies. En réalité, elle s’entourait surtout de celles qui la prenaient pour la huitième merveille du monde.

Au collège, nous découvrîmes l’attirance que nous avions l’une pour l’autre et lorsqu’elle me demanda de sortir avec elle, ce fut un grand oui. Elle avait trouvé celle qui ferait tout ce qu’elle voudrait sans poser de question. Nous gardions ce secret et c’est seulement lorsque je me rendais le mercredi dans sa chambre pour travailler, que nous nous laissions aller à de tendres instants. Devant les autres, nous nous comportions simplement comme les meilleures amies du monde.

Arrivée au lycée, j’ouvris mes sentiments à mes parents. Mon père m’expliqua que la seule chose qui l’importait était de ne pas voir mes notes diminuer. Marie-Angélique étant une bonne élève, ce n’était pas un problème. Ma mère par contre avait fait une mauvaise tête pendant plusieurs semaines, mais avait accepté la situation devant la haute naissance de la marquise Marie-Angélique du Plessis d’Argentière.

J’arrivai alors en classe de terminale. Un jour, vers la mi-janvier, je reçus sur mon téléphone un message de mon père, m’enjoignant de me rendre dans son bureau. Intriguée, je laissai en plan le travail que j’avais commencé pour répondre à sa demande.

Je toquai à la porte et, percevant un « oui », j’entrai dans le jardin secret où il s’enfermait souvent pour travailler. Même si la pièce ne m’était pas interdite, il était rare que quelque chose m’y appela et n’y mettais pas les pieds. À l’instar de Papa je restais terrée dans mon refuge personnel que constituait ma chambre. J’y’effectuais mon travail scolaire, explorais la complexité de certains algorithmes qui faisaient le bonheur de mon cerveau et tchattais avec Marie-Angélique.

Si l’on faisait exception du boudoir coloré de ma mère, le style de la pièce ne détonnait pas du reste de la maison, froid et impersonnel : avec des murs blancs, un parquet en bois, parfaitement ciré chaque mois par une entreprise spécialisée. Un unique cadre pendait au mur, une peinture représentant trois traits noirs parallèles sur un fond blanc. Quant au mobilier, il n’était constitué que d’un vaste bureau, surmonté de trois gigantesques écrans. Mon père n’avait besoin d’aucun papier, tout était numérisé et stocké sur son matériel informatique.

Je fis un premier pas en avant, mes deux mains timidement jointes sur mon ventre, comme une petite fille qui ne se sentait pas le droit d’être là. Mon père me désigna une chaise à côté de lui. Il était à l’image de l’appartement : froid et impersonnel. Un costume de prix, mais gris et triste comme la mort, une cravate pas plus gaie, un teint presque aussi terne que son costume, un crâne bien dégarni et des lunettes aux montures dépourvues de couleur.

Pour une fois, son visage trahissait un semblant d’émotion. Un mince sourire se dessinait sur ses lèvres fines. Cette attitude signifiait qu’il se sentait particulièrement heureux. Je me glissai sur la chaise désignée et posai sagement mes mains sur mes jambes, attendant ce qu’on avait à me dire.

— Aujourd’hui c’est le début de l’inscription à postbac. Le jour où ton avenir se joue.

Je me rappelle l’avoir vu se frotter les mains. Qu’est-ce qui pouvait être si excitant dans un simple choix d’une école d’ingénieur ? Il m’en parlait depuis des mois : comme j’aimais l’informatique, que je m’adonnais comme lui aux plaisirs de la logique numérique, ce genre d’établissement était une évidence.

Il faut dire que oui, j’aimais l’informatique. Déjà à l’école primaire, il m’avait fait découvrir Tynker : un logiciel de programmation utilisant de jolis blocs de couleurs et pensé pour les enfants. Mon père insistait bien pour dire que c’était un vrai logiciel propriétaire, pas comme Scratch un équivalent Open Source qu’il méprisait. Je me souviens la première fois que j’avais fait bouger l’image d’un petit cheval à l’écran, ce fut une révélation absolue, j’étais devenue magicienne ! En cinquième, il avait commencé à m’enseigner les bases de python, un vrai langage d’informaticien, il se lamentait pour son côté Open Source mais c’était le seul langage disponible à mon niveau. Arrivée au lycée, m’acheta même un petit robot en Lego que je commandais avec Mindstorms. En terminale, je jouais encore avec.

Il me demanda si j’étais toujours prête pour des études d’informatique. Bien sûr, j’acquiesçai, qu’aurais-je pu faire d’autre ? Je réalise aujourd’hui que je n’avais surtout aucun autre centre d’intérêt.

Lui-même avait commencé sa carrière en programmant des robots, chez Peugeot à Sochaux, près de Montbéliard où il était né. Doué dans son domaine, on l’avait rapidement remarqué et on lui avait donné à gérer des projets de plus en plus valorisants. Quelques années plus tard, il s’était vu proposer un poste au siège de PSA à Paris où il finit par devenir un important cadre supérieur.

Sur le moment, je ne compris pas ce qu’il se passait. Le visage de mon père s’anima d’une manière surprenante. J’eus l’impression qu’en face de moi, se jouait une publicité. C’est seulement à la fin de sa démonstration que je compris son enthousiasme. L’école dont il me faisait la promotion était celle dans laquelle il avait étudié. Entre-temps, elle avait changé de nom, avait gagné en importance, avait fusionné avec une autre école. Aujourd’hui, elle se nommait l’UTBM. Et dans la région d’où venait mon père, c’était la meilleure, et bien sûr il avait noté qu’une filière du département Informatique correspondait exactement à mes désirs.

Il me voyait marcher dans ses pas, c’était je crois la motivation principale qui animait sa vie. Il se figurait, moi, la digne héritière de son père et de son génie, réussir une carrière brillante dans l’industrie logicielle. Il m’expliqua qu’en plus de tout ça, avec les notes que j’avais obtenues et la qualité de mon dossier, que je disposais de plus de quatre-vingt-dix pour cent de chances de passer les admissions. Ainsi, je n’avais aucune inquiétude à avoir.

C’est là que je réalisais quelque chose.

— Oui, c’est bien… Mais… Quand verrais-je Marie-Angélique ?

Et les questions se succédèrent dans ma tête : comment pourrais-je faire sans la voir tous les jours ? Qui me guiderait, choisirait mes robes, les films ou pièces de théâtre que j’irais voir ? Qui me réservera des places à l’opéra ?

Mon père ne se démonta pas. Je gage aujourd’hui qu’il avait rodé son discours afin de me faire accepter le sort qu’il m’avait choisie.

Il prit distraitement sa paire de lunettes par une branche et en suçota l’extrémité de manière pensive. Puis il la posa sur le bureau et me tint un discours. Dans celui-ci il m’expliqua qu’il serait bon pour moi, de quitter le cocon familial, d’aller voir d’autres horizons, d’apprendre à m’occuper de moi. Il ajouta que les relations à distances éprouvaient la solidité des couples, que si je tenais réellement à Marie-Angélique nos liens se renforceraient, que lorsque l’on se verrait le week-end nous serions si heureuses que le manque créé serait à chaque fois vite oublié. Enfin il termina sur le fait qu’une privation de divertissement ne serait pas un mal pendant mes études si je voulais réussir.

Dans ma tête tout ça se mit à tourner, se mélanger. Je ne savais plus. Puis une idée s’imposa à moi, quitter la proximité de mes parents pouvait effectivement avoir du bon. Peut-être que Marie-Angélique pourrait aussi chercher dans la même ville une école de commerce. Ça devait bien exister, c’était certain.

— Oui.

Je lâchai ce petit oui du bout de mes lèvres tremblantes, mais mon père, d’un air victorieux validait déjà son choix d’école, celui que finalement, il avait fait pour moi, et que, pour m’éviter des recherches et un choix qui m’aurait terrifié, j’acceptai.

Puis, je retournai dans ma chambre, je me rendis sur parcourssup pour chercher des écoles qui correspondraient aux besoins de ma petite amie.

Estelle : Marie-Angélique ?

Je l’appelais toujours par son nom entier, parce que je trouvais qu’il sonnait si bien à mon oreille que je m’en serais gargarisée jour et nuit. Quelques secondes passèrent avant que je visse danser trois petits points à côté de son nom. Elle me répondait.

Marie-Angélique : Salut, c’est pour quoi ?

Je lui expliquai brièvement la situation, en lui disant qu’il y avait des écoles qui correspondraient certainement à ses désirs là où j’allais, j’avais récupéré les liens, et que si elle venait avec moi, nous pourrions vivre pour la première fois ensemble.

Marie-Angélique : Mais t’as tellement raison, non mais, ce serait trop top.

C’est ainsi que je me retrouvai, de bon gré, inscrite à l’UTBM. D’ailleurs, qu’aurais-je pu choisir d’autre ?

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