2 - Parcours supp - Charlotte

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Ah Estelle ! Tu te fais beaucoup de soucis pour moi ! Je t’adore et tes mots me vont droit au cœur. Oui, je me sens seule c’est vrai, vous me manquez terriblement tous les trois c’est vrai, mais pendant toute la journée j’ai des cours et je travaille à fond ce qui m’aide à ne pas penser. Ensuite, lorsque je rentre dans mon studio meublé, j’ai une pile de devoirs à faire, de leçons à apprendre. Avec ça, je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Rassure-toi.

Ce qui est plus difficile à vivre pour moi, la Terrifortaine, c’est la chaleur. Début septembre il fait beau et chaud. Trop beau pour ma peau de blonde que je dois protéger du soleil, et vraiment trop chaud. Dans les salles de classe, c’est insupportable. Je pense à notre région et je regarde la météo : pluie, pluie, pluie. Ce n’est pas le temps que l’on préfère en général, mais je le trouverais plus agréable. Lorsque sonne l’heure de la pause entre deux cours, je sors et me réfugie bien vite à l’ombre d’un grand pin parasol. La fraicheur qu’il dégage est un régal alors que je suis trempée de sueur, si l’on faisait classe en dessous ça serait mieux !

Le soir est le seul moment où il fait bon. Je suis sortie dans un parc où quelques tables m’attendent. Aujourd’hui, je n’ai pas trop de travail et je me prépare à écrire un morceau de passé. J’ai un peu honte de mon style par rapport au tien qui est si beau. On voit que tu n’as pas été élevée à la campagne comme moi !

Je cherche la force de commencer, j’ai l’intention de prouver que ton père ne se fourrait pas le doigt dans l’œil quand il disait que les relations à distance pouvaient renforcer l’amour dans les couples. J’y crois et je vais te le prouver : je tente ma contribution, et bien sûr je prends le premier train vendredi soir !

J’avoue que je ne suis pas très inspirée alors je vais copier sur toi et vais te raconter le jour où je me suis inscrite à l’UTBM. On ne se connaissait pas à cette époque et j’ai bien aimé comme tu as raconté ton expérience. Peut-être que tu aimeras la mienne !

Mon père se fichait bien de mes études, pour lui il s’agissait d’une affaire de femmes, et ma mère avait voulu que je réfléchisse un petit peu avant de me lancer, ce qui fait qu’on n’a pas été sur parcoursup dès le premier jour d’ouverture. J’ai fini par lui annoncer que j’étais prête, que j’avais suffisamment réfléchi, mais j’étais d’accord pour qu’on s’y mette toutes les deux. Elle pourrait avoir des idées différentes des miennes et je prendrais son conseil.

Alors on s’est assises devant l’ordinateur familial. Non content de faire un boucan du diable, la machine n’était pas beaucoup plus rapide qu’un escargot à la sieste. Il fallait attendre que le monstre de calcul veuille bien se réveiller. Un petit jingle bien énervant nous a prévenues qu’enfin, il était disponible… quand évidemment toutes les icônes auraient fini de s’afficher !

C’est alors que des cris ont retenti. Rien de grave, c’était juste mon père et mon frère au retour des champs. Normal donc ! Ils s’engueulaient. Il fallait que tout le monde sache, même dans la ferme voisine à cent mètres, qu’ils avaient terminé leur journée. La porte s’est ouverte, laissant apparaître les deux grands échalas différentiables uniquement par l’absence de rides sur le visage d’Arthur et le blond grisonnant de mon père.

Mon frère était revenu à la charge. Lui, était pour l’agriculture biologique, tandis que mon père ne démordait pas du système productiviste. Ce jour-là, Arthur avait eu l’idée de lui demander s’il lui céderait une parcelle à l’essai.

— Sinon on ne saura pas si ça peut marcher !

Ils bouillaient comme des marmites, leurs joues rouges comme des pivoines. Si l’on n’était pas habitué, voir ces deux grands gaillards d’un mètre quatre-vingt-cinq, larges comme des armoires et hurlant comme des malades, on aurait pu avoir peur.

— Avec ton bio, tu me cours sur le haricot ! C’est ça qu’on fourre dans la tête des gamins aujourd’hui ?

Mon père ne manquait pas une seule occasion de tourner les études de mon frère en dérision, arguant que si le bio pouvait fonctionner, tout le monde en ferait, et soulignant qu’il était d’abord important de nourrir sa famille.

En face, mon frère ne lâchait rien :

— La famille que tu pourras nourrir quand tu seras mort du cancer que tu auras chopé grâce à toutes les saloperies que tu respires quand tu fais tes épandages ?

Là mon père s’était mis à bougonner. Leur chanson était toujours un peu la même. Comme toujours, c’est Arthur qui a essayé de calmer le jeu en lui disant qu’il allait lui expliquer, qu’il avait fait des calculs… Mais la partie n’était pas encore gagnée pour autant et mes oreilles allaient continuer à souffrir.

— Monsieur avec son BTS agricole va m’apprendre tout à moi qui ai bossé dur dans ces champs pendant plus de trente ans, qui gère cette exploitation, qui vend nos productions…

Entre les vieux et les jeunes ça doit être toujours la même chose. Les anciens se justifient par leur expérience, leur savoir faire, et les jeunes viennent bouleverser l’ordre établi. Heureusement, Arthur commençait à se maîtriser. Il a essayé d’être pédagogue, de lui parler plus doucement des nouvelles méthodes, qui s’inspirent d’autres beaucoup plus anciennes. Mais ça ne calmait pas du tout mon père sur le point de s’arracher les cheveux.

Au final ma mère s’est imposée là au milieu, les mains sur les hanches. Elle n’était pas plus haute que mon mètre soixante, même un peu plus petite, un peu boulotte comme moi, mais elle possède un super pouvoir : celui du chat Potté. Elle a lancé son regard de mignonitude et son mari s’est calmé dans la seconde.

— Stéphane, s’il te plaît. Écoutes au moins ce qu’il a à te dire, il a travaillé dur pour avoir son diplôme et on n’enseigne pas tout ça aux jeunes pour rien.

Le grand costaud aux cheveux grisonnants a poussé un grognement misérable, a haussé les épaules en signe d’abandon et a regardé son fils d’un air désolé. Ma mère a fini de l’achever en lui montrant la porte du bureau où il pourrait aller parler avec Arthur, dans le calme, car elle et moi avions à travailler.

— Bravo Maman.

J’étais soulagée de pouvoir avancer. Nous avions tout de même à parler de mon avenir. Alors j’ai pu ouvrir le site et consulter les différentes formations que j’avais repérées. Je manipulais moi-même, car ma mère avait une sainte horreur de ces machines qu’elle ne comprenait pas.

J’avais sélectionné quelques BUT à l’IUT du coin. Je n’allais pas postuler loin de chez moi, mes parents n’avaient pas les moyens de me payer un appartement. J’étais intéressée par l’électricité, la thermodynamique, pourquoi pas aussi Mesures-physiques, mais il fallait aller jusqu’à Montbéliard et le trajet en bus s’avérait compliqué. En tous as, avec mes notes j’étais à même d’être acceptée assez facilement.

Regardant mes choix, c’est elle qui me proposa de m’inscrire à l’UTBM. C’est avec aplomb qu’elle m’a dit que je devrais tenter.

— Tu crois ? ingénieure, moi ?

Elle m’a fait remarquer que j’avais de bonnes notes, et qu’en plus que c’était à dix minutes de marche de la maison. Mais je ne m’étais pas imaginée, que moi, une fille de paysan, je pourrais me permettre ce genre d’études. Je suis restée un instant interdite, surprise de m’être auto-limitée en considérant mon niveau social. Après m’être remise de ce choc, j’ai considéré mon dossier scolaire : j’avais pas loin de quatre-vingt pour cent de chances de réussir.

— Tu sais, moi aussi, à ton âge, j’aurais pu.

Elle m’a alors expliqué qu’elle avait été une élève douée. Mais ses parents n’avaient aucunement tenu compte de ses capacités, de ses envies. À cette époque son fiancé venait de reprendre l’exploitation de mes grands-parents maternels pressés que leur fille se marie pour garder la ferme dans la famille. Adieu études et bonjour la vie de femme au foyer. Elle ne voulait pas que cela se reproduise avec moi.

— T’as raison Maman, je m’inscris. Heureusement que je t’ai !

Alors je me suis jetée dans ses bras et l’ai serrée très fort. Il avait fallu qu’elle m’ouvre les yeux pour me permettre de voir suffisamment loin. Peut-être que nous les femmes Caudrais n’avons pas les gros muscles, ne sommes pas des canons de beauté, mais nous avons au moins l’intelligence pour nous.

Les mamans, c’est bien dans certaines circonstances, mais il y en a d’autres où elles peuvent se montrer irritables. Pour le prouver, elle m’a donc parlé de Simon. L’air de rien, elle m’a dit que je devrais le prévenir, il serait certainement content pour moi.

C’est vrai que Simon était officiellement mon petit copain et que j’aurais dû être heureuse de lui annoncer les formations que j’avais sélectionnées, surtout que l’une d’elle était particulièrement prestigieuse. En réalité, je n’en avais que faire. Simon était un jeune homme de mon âge que je connaissais depuis toujours, ainsi qu’un très bon pote. Nos parents étaient très liés et nous nous entendions parfaitement. Mais pour tout dire, je n’ai jamais rien senti de spécial pour lui.

Un jour il m’a demandé si l’on pouvait sortir ensemble. J’ai pensé à la pression sociale que l’on mettait constamment sur moi, me disant à chaque occasion que je n’avais pas de petit ami, que si je continuais comme ça j’allais finir célibataire. On me disait aussi que Simon était un bon garçon, ce qui n’était pas faux. Alors j’avais lâché un oui.

Depuis ce jour-là, il essayait de m’embrasser et moi je tournais la tête pour éviter le ventousage qui ne me semblait aucunement désirable. Au final, désolée pour lui, mais le jour où je lui aurais donné son premier baiser n’est jamais arrivé.

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