3 - Résultats du bac - Estelle

8 minutes de lecture

Que tu es belle Charlotte. Je ne te le dis jamais, mais je le pense. Pas belle comme des actrices de cinéma aux physiques formatés, au maquillage cachant tellement bien leurs traits. Non, tu es juste belle, parce que je t’aime. Belle parce que tu dors, là, près de moi que mes yeux te contemplent depuis le bureau, nos deux bambins accrochés à ton cou, ton visage en paix, ta respiration tranquille. Tu as l’air heureuse. Je prends une photo.

Ce matin à cinq heures j’ai réveillé Agathe et Marceau. Ils voulaient tellement voir leur maman Lolotte que je n’ai pas eu le cœur à les laisser dormir, ils attendaient depuis deux semaines. À la gare j’ai à peine pu t’approcher tant ils te couvraient de baisers, quémandaient ton attention afin de te conter ce qu’ils avaient vécu durant ton absence de deux semaines.

Je ne peux empêcher une larme de couler sur ma joue. Je pense déjà à demain, dix-sept heures lorsque tu reprendras le train, je ne pourrai que te regarder partir. Même si tu l’auras déjà fait, il faudra que je réexplique à nos deux petites tornades que tu les aimes et que tu reviendras très vite.

Pour midi, j’ai prévu un plat comme tu les aimes, loin de la nourriture compliquée que je mangeais dans le seizième arrondissement : de la bonne cancoillotte fermière, mélangée avec des noix et une bonne saucisse de montbéliard, le tout accompagné d’une bouteille de Jura. J’espère te faire plaisir.

Avant d’entrer dans le passé, je voulais te gronder un peu. Arrête de te dévaloriser. Ton style d’écriture n’est pas plus mauvais que le mien, il est juste différent. S’il n’était pas celui-là, ce ne serait pas toi, et celle que j’aime c’est toi, comme tu es, entièrement.

Il est huit heures du matin, je suis la seule réveillée. N’ayant rien d’autre de prévu, je prends mon clavier et je commence à taper une page de nos souvenirs.

Les mois s’étaient écoulés jusqu’au bac, et le jour des résultats était arrivé. Mon téléphone me présenta ma mention très bien, sans surprise. Un message de Marie-Angélique me confirma que c’était la même chose pour elle. Quelques minutes plus tard je recevais un texto conviant mes parents et moi pour un repas décontracté, dans l’hôtel particulier ou elle vivait avec sa mère. Fait marquant, depuis toutes ces années à se fréquenter, je ne l’avais jamais rencontrée.

Marie-Angélique. Quand je repense à elle ! Je ne comprends pas comment j’avais pu tomber en pâmoison devant cette fille. À l’époque, j’étais subjuguée par sa manière de parler, que je trouve aujourd’hui d’un ridicule hurlant. Pour saluer, elle disait « bonjoureeeeen » ou quand quelque chose lui plaisait particulièrement elle s’exclamait « c’est trop topeeeeeen » ou c’est « Giga styléeeeeen » Le tout étant de faire traîner la dernière lettre avec un accent aristocratique forcé. J’imagine que la fille introvertie que j’étais ne pouvais que s’émerveiller devant ses manières et l’admiration que lui vouaient les autres. J’espère que l’on me le pardonnera le jour du jugement dernier.

En plus de cela, c’était une peste abominable. Lorsque j’analyse tout ce que l’on a fait ensemble, je pense qu’on pourrait parler de harcèlement. Je voudrais d’ailleurs m’excuser auprès de tous ceux que j’ai blessés. C’était parce que ça la faisait rire, que ça lui plaisait. Je voulais être bien pour elle, parfaite à ses yeux. Je le regrette tant.

Ma famille au complet s’était préparée au rendez-vous donné par celle qui aurait pu devenir ma belle-mère. Ma mère et moi nous étions pomponnées dans la salle de bain maternelle, tous les outils de maquillage en main, il ne fallait pas louper l’événement ! Mon père avait passé un costume toujours aussi gris et impeccable. On pouvait même sentir autour de lui, flotter un léger parfum. Chose exceptionnelle !

En quelques clics, il fit livrer chez la marquise un bouquet de fleurs coûteux et nous partîmes à quelques rues de là pour la rencontre.

La domestique nous ouvrit la porte.

La domestique. J’ai honte de ne pas donner son nom. Je ne le connais pas. Si elle daignait évoquer son existence, Marie-Angélique ne le prononçait jamais. En général, si elle parlait de la pauvre femme, c’était pour s’en plaindre. « La femme de ménage » disait-elle, cette manière si impersonnelle. Par ses mots, elle la réduisait à sa seule fonction et lui déniait le droit d’être une humaine à part entière.

— Madame et mademoiselle vous attendent, je vous débarrasse de vos manteaux. Voici des patins.

Mes parents, bien élevés, la remercièrent et je fis de même.

Nous arrivâmes dans la grande salle où la table était dressée, remplie de petits fours onéreux, commandés bien entendu, à un pâtissier de renom. Tout au bout, une bouteille de champagne millésimé attendait dans un seau argenté rempli de glaçons.

Au moment où nous franchissions la porte, Marie-Angélique et sa mère firent leur entrée depuis l’autre côté, comme si tout avait été parfaitement orchestré. Elles firent le tour de la table pour honorer leurs invités.

Ma mère se précipita pour tendre la main du bout des doigts comme il se doit à la marquise d’Argentière en l’affublant de tous ses titres. Elle n’aurait pas pu se retenir une seconde de plus pour remplir sa bouche de l’admiration qu’elle lui portait seulement à cause de sa naissance. Finalement, je me moque, mais je faisais exactement la même chose avec sa fille.

La divine mère de ma petite amie prit visiblement plaisir au compliment, salua ma mère en retour.

— Vous pouvez m’appeler Mathilde, tout simplement.

Elle déclama ses paroles d’un air faussement humble. Ma mère ne répondit que par son prénom.

— Viviane.

Ensuite mon père s’approcha respectueusement, fit le baise-main, j’imitai ma mère en étreignant la main de notre hôte, et bien sûr je saluai Marie-Angélique de manière plus naturelle, en lui donnant l’accolade sous les regards dépités de nos parents. Mathilde d’Argentière fit remarquer que les bonnes manières se perdaient et que les jeunes gens devraient faire un peu plus attention à l’étiquette.

Nous prîmes place, je m’assis sagement en face de Marie-Angélique, mon père jouxtait ma mère et Mathilde leur faisait face. Cette dernière pinça entre deux doigts un clocheton et l’agita. Le majordome entra et sur un geste de la maîtresse de maison, il déboucha la bouteille et nous servit. Puis elle le congédia d’un geste de la main.

Mathilde leva son verre, portant un toast aux deux bachelières à la mention très bien que nous étions devenues.

Puis la conversation des parents tourna autour du métier de chacun, ma mère professeure au lycée Saint-Louis de Gonzague, mon père cadre supérieur chez PSA et elle propriétaire d’un prestigieux cabinet d’avocats parisiens.

Une fois que Mathilde eut fait son enquête sur mes parents, elle décida de tourner la conversation sur un autre sujet. Elle nous avisa, cherchant ses mots.

— Vous savez, je n’ai rien contre le lesbianisme, finit-elle par lâcher.

Tous les regards se tournèrent vers elle.

— Je n’appartiens pas à cette classe de personnes, mais j’ai su me débarrasser d’un mari et je vis merveilleusement bien. La femme n’a pas besoin d’un homme pour réussir.

Mon père grinça un peu lorsqu’elle évoqua l’inutilité des hommes, mais il se contint. Ma mère sembla ravie, parce qu’à chaque phrase de la marquise, elle affichait dans tous les cas, un sourire béa. Je savais pourtant que rien de tout cela n’était dans sa manière de penser.

Elle nous expliqua ensuite que ce qui comptait pour elle n’était pas le sexe de la personne qui courtisait sa fille, mais qu’elle soit bien née. Même si mon père n’appartenant qu’à la petite noblesse, elle saluait sa carrière et la place de professeure de ma mère dans un lycée privé à la réputation irréprochable.

— Aussi, mesdemoiselles, recevez mon adoubement, conclut-elle.

Puis sans prendre le temps de laisser à qui que ce soit la possibilité de placer un mot, elle enchaîna en me demandant ce que j’avais prévu pour mes études. C’est ma mère qui répondit d’un air dépité :

— Mon mari a choisi une école de province, soupira ma mère.

Mathilde prit un air absolument chagriné, elle fit part de son extrême tristesse en voyant que mon père par son choix improbable, nous avait séparées, Marie-Angélique et moi. Elle ajouta que Marie-Angélique était inscrite à une prépa HEC dans le lycée où travaillait ma mère : la meilleure option pour sa fille. Elle ajouta que mon père avait eu pour moi une idée suffisamment ridicule pour émaner d’un homme.

Nous séparer… Marie-Angélique à Louis de Gonzague ! Ce n’était pas du tout dans les plans que j’avais faits avec elle. L’information sonna comme un glas, un poignard de glace transperça ma poitrine. Elle n’avait pas suivi mon idée, pour une fois que je lui demandais quelque chose. Nous ne nous verrions plus que les week-ends, qu’allais-je devenir ? Je perdais mon bonheur, ma boussole, mon phare dans la nuit. J’allais juste mourir.

Je me sentis devenir blanche comme un linge, mais personne ne sembla s’en apercevoir, pas même Marie-Angélique dont le regard impassible fixait le bout de la table. Je saisis mon verre de champagne et l’avalai cul sec.

Mon père continuait de parler, justifiant son choix, le retour aux racines… On peut sortir de cette école et devenir cadre supérieur, il en était l’exemple vivant… Il s’enfonçait si toutefois c’était encore possible.

Je finis par ne plus rien entendre, peu m’importait que l’école où j’allais était bien classée ou nous, le résultat était là. Je serais éloignée de ma petite amie. Je finis par lui bredouiller :

— Mais on avait convenu que tu venais aussi !

J’étais sidérée qu’elle ne m’en ait même pas parlé.

— Non, mais tu me vois aller chez les bouseux ? Moi ?

Quelque part sa logique était implacable. Qu’allais-je faire dans une petite école loin de tout ? Loin de Paris, loin d’elle ? Il aurait été beaucoup plus logique de m’inscrire quelque part à la capitale. Mon père avait fait un choix complètement irrationnel et c’est moi qui en paierais les pots cassés.

Les choses se mirent à tourner autour de moi, tout devint trouble. Je me réveillai dans la chambre de Marie-Angélique, le visage de mon père, anxieux sur moi, et elle qui lui affirmait !

— Non mais vraiment, ce n’est certainement pas grand-chose… c’est clairement trop de champagne…

J’essayai de ralentir ma respiration, de refouler toute la colère que j’avais accumulée, mais n’y parvenais pas. Il faudrait que je vive avec. C’était sa faute à lui si je me retrouvais dans une école loin de mon aimée. Je me mis à le haïr, mais en cet instant, j’avais besoin de lui.

— Papa, je veux qu’on rentre à la maison, je ne suis pas bien. Marie-Angélique, on se voit bientôt.

— Mais oui… t’en fais pas Estelle… c’est pas comme si on était de l’autre côté de la planète…

Ma mère était restée faire la discussion avec Elizabeth pour faire bonne figure. Mais quand je sortis de la chambre, soutenue par mon père, ce soir-là, je changeai d’épaule et implorai l’aide de ma mère.

Je me demande aujourd’hui si Marie-Angélique et la marquise n’avaient pas tout concocté ensemble. Cette annonce fracassante, ce discrédit sur mon père… Avaient-elles voulu me voir souffrir ? Pourquoi ne m’avait-elle pas prévenu du changement de plan ?

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Haldur d'Hystrial ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0