4 - Résultats du bac - Charlotte
Si moi je suis belle, tu es la reine d’Angleterre ! Je dis ça en riant, mais ton compliment me touche, je ne peux en réalité que m’émerveiller de ton regard tendre, car dans la vie quotidienne, tu ne t’ouvres pas aussi librement.
Tu parles de nos retrouvailles à la gare à six heures du matin l’autre jour… mais le bonheur de vous voir les trois a été magique. Nos deux enfants se pressaient autour de moi, et toi aussi. Désolée si je n’ai pas pu te manifester autant d’attention qu’aux jumeaux, mais j’espère m’être suffisamment rattrapée samedi soir !
Hélas deux jours ne se sont pas écoulés et je suis déjà repartie. Ça a été un déchirement quand j’ai dû réexpliquer à nos deux tornades qu’il faudrait attendre beaucoup de dodos avant de me revoir. Leurs petits yeux pleins de larmes… et les tiens… J’en ai rempli des mouchoirs une fois dans le train ! Vivement les vacances !
Le paysage nocturne défile sous mes yeux. Pour tout dire, je n’y vois bientôt plus rien, et comme je ne peux pas dormir avec l’orang-outang qui ronfle à côté de moi, je me replonge dans les souvenirs. J’espère que tu ne me renverras pas immédiatement une nouvelle page ! Avec tout le travail que l’on me donne, je n’arriverais pas à suivre la cadence !
Ton histoire du jour étaient à propos des résultats du bac. Je constate que ton ancienne belle-mère, avait un sacré grain ! J’ai connu la fille, mais alors la mère, c’est le niveau au-dessus. Logique, elle avait gagné des points d’expérience depuis sa jeunesse Qui sait si sa qualité de peste n’a pas été rattrapée par sa fille depuis ? Je serais d’avis de dire que l’autre greluche ne t’a jamais méritée. Contrairement à moi, Naturellement !
Tu te doutes que de mon côté l’ambiance de ce jour de résultats avait été différente de chez toi. Je te surprendrai en te disant que dans la soirée qui l’a suivi, je ne me suis pas étouffée avec une petite cuillère en argent. J’espère que ça te rassure !
Comme toi, au matin, j’avais reçu les résultats sur mon téléphone. Mais contrairement à toi, j’avais besoin d’aller au lycée Condorcet pour le constater sur le panneau d’affichage. J’ai fait trois quarts d’heures de bus pour me planter devant et lire l’inscription : “ Charlotte Caudrais, admise, mention très bien ”. Il y avait déjà tout un tas de copains et copines quand je suis arrivée et on s’est tous sautés dans les bras. C’était vraiment la grosse folie… Dans la cohue, j’ai juste évité Simon parce que je n’avais pas envie qu’il essaie encore de m’embrasser.
Malgré tout, quand il a proposé une méga soirée dans la grange de ses parents, je n’ai pas dit non. On avait eu de la chance que nos vieux veuillent fêter entre eux nos bacs et que leur fête aurait lieu chez nous. J’imagine comment s’est déroulée la soirée : nos pères ont dû se mettre dans un triste état et nos mères leur ont probablement gueulé dessus. Avec du recul, je me dis que nos mères auraient dû se mettre en ménage et nos pères la même chose de leur côté. Quand on s’entend si bien… Quoi qu’il en soit, la ferme était libre.
La soirée s’est organisée avec ceux de notre classe sur notre serveur “Accord”. Si certains se sont portés volontaires pour de salade ou des saucisses, tu peux imaginer que ton humble servante s’est proposée pour ramener la bière et j’ai acheté quatre pacs de vingt-cinq canettes de Kromagnon – autrement dit, la Krom, une bière connue pour sa mauvaise qualité. Un gars a ramené une sono d’enfer et un PC avec des tonnes de musiques et ceux qui n’avaient rien à ramener devaient apporter cinq euros, histoire de nous rembourser un peu. J’ai fait dix euros de bénef : le début de la richesse.
Il fallait que je me rechange. Ça peut surprendre, mais au lieu de prendre les premiers vêtements qui me venaient sous la main, j’ai hésité. J’aurais pu m’habiller en faisant la fille mignonne. Mais déjà, je n’avais ni envie que Simon se fasse des films, ni que les autres mecs se moquent et m’affublent du surnom qu’ils m’ont trouvé : “la Boulotte”. J’aurais pu mettre un vieux jogging, mais je n’ai pas voulu forcer le trait non plus. Alors j’ai opté pour un T-shirt et un pantalon amples.
Après m’être changée, en descendant de ma chambre, j’ai immédiatement senti le regard désapprobateur de ma mère sur moi :
— Pour la soirée du bac, tu ne vas quand même pas m’y rendre habillée comme un sac de patates !
Je lui ai répondu du tac au tac :
— Non mais patate toi-même.
Mon père était là et partit de son bon vieux rire gras :
— Tu vois Louise, c’est celui qui dit qui y est !
Ce n’était pas très sympathique pour ma mère, mais j’étais contente qu’il lui dise ensuite de me laisser tranquille avec ces histoires de fringues, que je n’avais qu’à faire comme je voulais et qu’elle n’y connaissait rien aux coutumes des jeunes gens d’aujourd’hui.
— Les gamins, c’est plus comme dans not’temps…
J’ai soulevé les épaules à l’attention de ma mère :
— C’est une fête dans une grange, avec une robe je reviendrais toute sale et je risquerais même de l’abîmer.
Mais elle regardait déjà ailleurs, l’air contrariée. Je n’ai pas insisté et j’ai chargé les packs de bière dans l’utilitaire de Papa pour aller les livrer cent mètres plus loin.
Ma mère m’a fait ses dernières recommandations. Sous l’œil goguenard de mon père, elle me dit de rester à la grange si j’avais trop bu et de faire attention au cas où Simon s’intéressait de trop près à moi. Il faudrait se protéger si je ne voulais pas voir mon ventre s’arrondir trop tôt. Je ne pus me retenir d’éclater de rire. D’abord, parce que mon ventre était naturellement rond, eh puis, il n’avait pas intérêt à me toucher s’il souhaitait un jour avoir des enfants… de quelqu’un d’autre naturellement.
Je me suis installée au siège conducteur et j’ai démarré la voiture en direction de chez les Ménan. À l’arrivée, des camarades se sont précipités pour m’aider à charger les packs dans la grange, je ne crois pas que ça aurait été la même chose si j’avais apporté du jus de fruit. Simon m’a fait un grand coucou de la main auquel j’ai répondu naturellement. Il était occupé avec un engin de ferme à transporter un dernier ballot de paille qu’il fallait entasser avec les autres.
Il est ensuite descendu à toute vitesse de son véhicule et s’est précipité pour m’embrasser… sur la joue que je lui ai tendue. Il avait l’air tellement heureux de me voir !
— Merci d’être en avance, tu vas pouvoir nous aider à finir la mise en place. Si tu veux te changer après, la chambre de mes parents peut faire l’affaire.
— C’est gentil, mais je n’ai pas du tout l’intention de me changer.
— Ah…
Son air déçu ne m’a un peu énervée, j’avais fait mes choix vestimentaires seule, ce n’était quand même pas lui qui me les aurait dictés ! Je me suis demandé à nouveau pourquoi je lui avais dit oui quand il m’a demandé si on pouvait sortir ensemble, mais en y réfléchissant bien, j’évitais certains désagréments, comme les commentaires désobligeant des gros balourds.
— Une soirée comme celle-ci je ne vais pas mettre une robe de soirée, tu imagines dans quel état elle finirait ?
La même excuse que pour ma mère, plutôt juste d’ailleurs.
Les absents finirent par être présents. Deux garçons se chargèrent fièrement d’un barbecue qu’ils allumèrent et recouvrirent de saucisses et mergez. Je me demande pourquoi les mecs sont toujours aussi heureux de manipuler ce genre d’appareil. À croire qu’ils sont les seuls à pouvoir le faire ! On s’est installés en cercle et on a commencé à boire un apéro avec des petits gâteaux et quelques bouteilles piquées aux parents des uns et des autres.
Les saucisses ont fini par être prêtes. Comme toujours dans ces cas-là, il y a ceux qui s’en servent déjà deux et les derniers qui doivent attendre qu’on en refasse. J’étais dans ceux qui attendaient, mais je me suis bien abstenue de faire un quelconque commentaire. Certains auraient souligné que je mangeais beaucoup. Quelqu’un a fini par se plaindre et les profiteurs, le regard honteux ont remis leur deuxième prise dans le plat. Tout le monde finit par en avoir une.
Les canettes ont commencé à circuler. J’avais peur qu’il n’y en ait pas assez pour durer jusqu’à la fin de la soirée et que l’on finisse à sec, mais heureusement il y avait toujours des esprits chagrins qui n’en buvaient pas.
Puis au cours du repas, on a commencé à évoquer ce que deviendrait chacun à la rentrée. Certains allaient à l’IUT, quelques-uns, comme Simon partaient pour un BTS. Lui c’était en mécanique à Montbéliard, et trois d’entre nous allaient à l’UTBM.
La plupart des autres se retrouveraient en fac, à Besançon, Strasbourg ou Mulhouse, d’autres allaient à l’autre bout de la France, comme Clémentine qui partait pour Toulouse, pour apprendre un métier de l’aérospatiale, ou Lucas à Lille pour une formation dont je n’ai même pas comprit l’intitulé. Il s’agissait de droit, en tous cas.
Le contenu des assiettes a fini par disparaître, mais Dieu soit loué il restait largement à boire ! Un copain est passé derrière l’ordi pour préparer des playlists, des enquiquineurs s’en sont mêlés, il y a eu des engueulades et lorsque tout le monde a été content, on a commencé à balancer la sauce.
Je suis vite montée sur la piste de dance avec les copines et on s’est défoulées. Les garçons nous ont progressivement rejoint, les quelques couples formés se sont mis à danser ensemble, mais un noyau dur de célibataires dont je faisais partie, même si je ne l’étais pas officiellement, a continué à foutre un barouf pas possible.
Au bout d’un moment, j’ai ressenti la soif, avec tout ce que je m’étais dépensée, j’étais hors d’haleine, complètement en sueur, mais heureuse de me trouver là.
J’ai attrapé une canette au passage et j’ai fait sauter la capsule. Je suis sortie quelques instants pour prendre l’air frais à l’extérieur, et c’est là que j’ai trouvé Simon.
— Tu vas pas danser ? C’est l’éclate totale à l’intérieur.
Il m’a regardée d’un air un peu blasé, un peu amer, je ne saurais le dire précisément. J’ai insisté.
— Ben, les copains, il y en a un paquet qu’on ne reverra plus. Va en profiter !
Il regardait déjà ailleurs, dans le vague. J’ai soupiré. Je savais bien que ce que je faisais avec lui n’était pas aimable, mais comment ? Quoi faire d’autre ?
— Mouais, si tu le dis…
— Bon, allez, viens, tu vas pas faire la gueule tout le temps ! Hé, Simon. C’est la fête ce soir !
Alors je l’ai tiré par la main, ma canette à moitié vide, jusque sur la piste de danse où je l’ai conduit vers ma bande de folles. Il eut un soupir. Il imaginait certainement mieux. Mais je ne pouvais pas lui donner plus.
Trois quatre amies se sont mises à le remuer, il a fini par rire, se mettre un peu à danser, puis réellement s’amuser.
Tu le croiras si tu veux, mais à la fin de la soirée, il restait presque un pack complet de Krom.

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