5 - Changements

10 minutes de lecture

Ma fêtarde préférée s’est donc particulièrement amusée le jour de l’annonce des résultats du bac ! Aujourd’hui, j’aurais largement préféré cette ambiance détendue à l’ambiance à la fois grandiose et glaciale d’un hôtel particulier.

Tu vas être ravie. Ce matin des bulldozers, tractopelles et engins de chantiers divers sont arrivés et ont commencé la destruction des anciennes bâtisses. Leur vitesse de progression est impressionnante. En trois jours ils auront tout rasé. Les camions vont et viennent pour emporter les gravats et livrer le matériel pour les fondations. Les pierres de la vielle maison sont mises de côté comme prévu, on pourra construire de belles étables à la place du cabanon en bois.

Nous avons de la chance pour le temps en cette mi-septembre, il fait encore beau, mais le temps nous est compté avant que les pluies de l’automne n’arrivent. Je sais que tout est prévu pour pallier les problèmes, mais j’angoisse un peu. Il faudra compter une vingtaine de jours avant que tout soit fini. Je croise les doigts et tremble devant la météo.

Agathe et Marceau ont suivi le début des travaux avec beaucoup d’intérêt. Au début ils ont fait une drôle de tête et se sont bouchés les oreilles à cause du vacarme, mais je leur ai mis leurs petits casques anti-bruit. Quand ils ont vu les machines travailler ils ont été complètement absorbés par leur manège. J’ai ensuite dû les tirer pour les emmener à la maternelle.

Je suis allée rassurer les chevaux, ils étaient nerveux, mais j’ai su leur parler. J’y suis retournée plusieurs fois dans la journée. J’aurais dû t’écouter et ne les acheter que lorsque tout serait construit, mais j’ai souhaité profiter de leur présence et des balades. Je me suis montrée égoïste. J’espère qu’ils s’habitueront au bruit. Je te promets de rester vigilante à leur égard.

À part nos travaux qui se sont enfin arrêtés pour ce soir, tout va bien, j’ai couché les enfants et j’ai enfin le temps de graver le passé dans mon SSD. Comme nous sommes dans le changement, je vais te narrer le jour qui a changé ma vie. Ma venue sur Belfort. Ou du moins sur Sévenans.

J’avais passé mon été entre des vacances avec mes parents en juillet et d’autres avec Marie-Angélique en août. Elle m’avait emmené dans un grand hôtel à Cannes, celui bien connu, avec de grandes tours, juste devant la croisette. L’expérience s’est bien déroulée puisque notre séjour avait été planifié par elle et que nous n’avions aucune tâche à effectuer. Le matin nous nous levions tard, mangions ensuite au restaurant de l’hôtel, un tour sur la plage privée, le soir dans night-clubs chics. J’imagine que dans une autre ambiance, elle se serait montrée exécrable.

Au retour de Cannes, la vie s’arrêta brusquement pour moi. Il fallait que je pense à mon départ de Paris qui s’effectua en direction de Belfort le dimanche avant la rentrée. Le soir précédent, mon père m’avait donné les clefs que j’avais bien soigneusement rangées dans une petite poche interne à mon sac à mains, accompagnée d’une adresse que je notai dans mon téléphone. Officiellement, ma mère m’avait aidé dans la préparation de ma valise. Officeusement, je choisissais les habits que je voulais emporter pour les deux premières semaines et elle s’était occupée de tout ranger. N’y manquait plus que mes affaires de toilettes qu’elle y ajouterait le lendemain.

Au matin, elle me réveilla comme d’habitude, nous prîmes toutes deux notre petit déjeuner et nous rendîmes à l’église pour assister à la messe dominicale. À l’instar des autres dimanches, nous arrivâmes dix minutes en avance et nous nous dirigeâmes vers l’autel à cierges.

Comme d’habitude, elle en alluma un. Je n’ai jamais cru que consumer un dérivé du pétrole allait résoudre quoi que ce soit, mais si cette superstition d’un autre temps la tranquillisait, je n’allais pas l’en empêcher. En ce qui concerne son allumage hebdomadaire de bougie, j’en connaissais particulièrement la cause quand mes yeux observaient ses lèvres articuler sans bruit « Mon Dieu, faites que ma fille ne soit plus lesbienne » en pensant que je n’allais pas m’en apercevoir. J’y trouvais un côté absolument comique. De mon côté, pour m’amuser à la contrer, je rendais grâce en disant « Jésus, merci de m’avoir fait aimer les filles, elles sont tellement mieux que les garçons. »

Sa requête ne fut jamais prise en compte, comme par hasard. Mais je trouvais la mienne beaucoup plus saine et sainte, d’abord parce qu’au lieu de quémander j’exprimais ma reconnaissance, mais ensuite parce que le but de la sienne était de me changer et non pas de m’accepter telle que la nature m’avait faite. D’ailleurs, j’ai l’intime conviction que s’il m’a faite telle que je suis, c’est qu’il avait une bonne raison. À travers moi et tous ceux qui lèvent les yeux vers l’arc-en-ciel, il teste les humains dans son acceptation de la diversité du monde.

Elle finit par allumer une deuxième bougie, et me précisa :

— Celui-ci est pour que tu fasses un bon voyage et que tu puisses étudier dans une atmosphère qui te convienne.

— Merci maman. Mais au fait, la première, c’est pour quoi exactement ?

Intérieurement, je riais, mais elle détourna son regard et ne dit rien.

À cette deuxième prière, je ne pouvais que me joindre à l’auteure de mes jours. Si je devais passer mes études dans une ville loin de Marie-Angélique, que je puisse au moins disposer d’un cadre de travail agréable et de camarades amicales.

La messe eut ensuite lieu comme d’habitude. Au sortir, je la laissai ensuite dans ses commérages, puis, toujours comme chaque dimanche, nous rentrâmes à la maison pour le repas que mon père nous aurait concocté. Fièrement anti-clérical, il ne se mêlait donc pas de notre pratique même, s’il la tolérait. Il était donc logique, alors que nous étions occupées et pas lui, il s’occupe de nous nourrir. Ce n’était rarement de la cuisine recherchée, mais il avait le mérite de le faire.

En ce jour particulier de mon départ, il y eut toutefois deux différences majeures à l’habitude. La première s’incarnait dans Marie-Angélique qui avait daigné se rendre à notre domicile, la deuxième tenait en un magnifique buffet végétarien acheté en mon honneur à un traiteur trois étoiles.

Je sautai au du cou de la première différence qui s’enthousiasma :

— Non, mais je suis trop contente de te voir avant que tu partes… C’est vraiment trop stylé…

La deuxième convenait parfaitement à mon palais et à mes convictions culinaires : j’avais décidé de ne plus manger d’animaux, et les gens ne le prenaient que rarement au sérieu. Merci papa.

Le repas se passa dans une ambiance où il manquait de paroles et les quelques sujets de conversation que nous trouvions retombaient vite dans un mutisme sépulcral.

Vint ensuite le moment de quitter le domicile familial. Ma mère n’avait pas oublié de rajouter ma brosse à dent, mes petites crèmes, shampoings et autres produits de beauté dans ma valise. Un taxi vint nous chercher et nous partîmes. Durant le trajet, ma mère n’arrêtait pas de me faire des recommandations que j’écoutais d’une oreille distraite sur la manière dont je devrais tenir mon appartement. Marie-Angélique parlait autant et en même temps pour me dire de ne surtout pas l’oublier, de ne pas regarder les autres filles et de bien me concentrer sur mes leçons. Mon père ne disait rien. Quant à moi, je pensais que je serais désormais bien seule.

Le chemin me sembla bien long jusqu’à la gare. Elle était bondée, comme toujours. Marie-Angélique fit remarquer que le train était vraiment un moyen de transport réservé au bas peuple. Nous trouvâmes un siège et une fois assise, je remarquai que ma petite amie avait disparu. Je regardai autour de moi mais rien. Mon père leva les épaules, ma mère tourna les yeux vers le plafond, je me demande dans quel but… mais ils parurent tout deux bien embêtés.

Nous allions nous lever pour partir quand Marie-Angélique revint avec une magnifique Orchidée qu’elle me tendit d’un air très satisfait. L’étiquette indiquait Paphiopedilum Rothschildianum j’ai vérifié ensuite sur internet, le pot valait au minimum deux-cent euros.

— Mais il ne fallait pas, c’est trop gentil. Elle est vraiment très belle.

— Tu vois… Il fallait que je trouve quelque chose qui te ferait penser à moi…

Elle me tendit ensuite une bouteille verte où il était indiqué,“ engrais spécial orchidées”.

— Pour que tu t’occupes d’elles comme tu t’occuperais de moi.

Puis elle me serra dans ses bras, je n’aurais pas eu besoin de fleurs pour l’avoir dans mon cœur, mes pensées étaient toutes dirigées vers elle.

Le train fut annoncé et nous nous dirigeâmes progressivement vers les quais, en essayant d’éviter la cohue. Mon père tirait ma valise, ma mère tenait la bouteille, je tenais mon pot serré contre moi en regardant les élégantes fleurs. Elles ne pouvaient effectivement que faire penser à elle. Personne ne me les aurait enlevées.

« Le train à destination de Strasbourg va bientôt entrer en gare voie 5, Éloignez-vous de la bordure du quai s’il vous plait ».

Tandis que je me démenais pour prendre pot, flacon et valise en main, le train s’arrêta devant nous. Heureusement, nous étions à la bonne place. Je saluai mes parents chaleureusement, et me tournai vers Marie-Angélique.

— Je reviens le plus vite possible, j’ai déjà hâte de te revoir alors que je ne suis pas encore partie.

— Tu n’as pas intérêt à me faire faux bond !

Elle affichait un sourire taquin alors que mes larmes se mettaient à couler. Je la serrai une dernière fois dans mes bras, j’eus droit un joli clin d’œil et je montai dans le TGV qui m’emmènerait au loin. J’étais bien ennuyée avec tout ce que je portais. Pendant qu’une dame d’un certain âge me débarrassait des fleurs, je rangeai ma valise et la sienne dans le compartiment indiqué.

Je trouvai enfin ma place, justement à côté de cette personne. Installée côté couloir, je ne pourrais pas contempler le paysage, mais j’eus de la chance, car elle me proposa d’échanger nos sièges.

— Vous comprenez gentille demoiselle, c’est parce que je risque d’avoir besoin d’aller au petit coin, comme ça je ne vous dérangerai pas.

Je m’assis alors, l’orchidée sur les genoux et trouvai une place dans la poche de ma veste pour l’engrais. Je continuai à faire des signes à mes parents et Marie-Angélique qui me répondait par un geste très élégant.

Le train démarra. Pour la première fois, je partais vers un endroit où je ne connaissais personne, sans mes parents, sans Marie-Angélique. Je fondis en larmes.

— Oh ma petite demoiselle… s’inquiéta la dame. Vos parents, votre sœur, vous partez toute seule !

— C’est ma petite amie, explosai-je en sanglots.

Mon chagrin s’accentua alors que la grand-mère me tapotait gentiment dans le dos.

— Elle s’appelle comment ?

— Marie-Angélique.

— C’est un beau prénom, très saint.

Elle s’appelait Huguette. Elle tenta de me consoler, mais comme elle n’y parvenait pas, elle m’expliqua qu’elle rejoignait ses petits enfants. Un voyage fatiguant pour elle. Son flot de paroles me calma petit à petit. Je la remerciai d’être aussi gentille avec moi.

Malheureusement, elle quitta le train avant moi. Je l’aidai à récupérer son bagage et je me retrouvai, ma plante sur les genoux, à côté d’un type à l’air bourru auquel je n’adressai pas la parole. Je passai le reste du voyage à contempler le contrefort des montagnes jurassiennes.

La voix dans le train fini par annoncer la gare de Belfort-Montbéliard, située dans le village de Meroux. Tu connais bien, c’est ton village natal. En sortant du bâtiment, mon pot de fleur en main, cette fichue bouteille dans la poche et devant tirer seule ma lourde valise, je trouvai un parking quasiment désert. J’aperçus un taxi, mais il s’en allait avec un voyageur à bord. C’était à priori le dernier.

Toujours dans la galère, j’ouvris mon bagage pour y déposer la bouteille d’engrais… enfin débarrassée. En ce qui concernait la plante, je n’avais pas le choix. Fatiguée, je posai mon postérieur sur ma valise en espérant que je n’allais tout de même pas passer la nuit sur ce parking… Peut-être que des taxis reviendraient pour le train suivant ?

À Paris, il y aurait eu une file entière de taxi et VSL disponibles. Je serais montée dans le premier venu. Mais là, je me sentais perdue comme Saint-Exupéry au milieu du désert lorsqu’il a écrit le Petit Prince. Puis j’ai compris ma bêtise crasse. Il suffisait de joindre téléphoniquement une compagnie de transport. Peut-être que je n’étais pas réellement dans un endroit non civilisé. Une ou deux minutes plus tard, une opératrice m’assurait que quelqu’un passerait me chercher au plus vite. Je respirai lorsqu’une voiture s’arrêta à ma hauteur.

— Mme de la Tour ?

Je tendis mon papier contenant l’adresse au chauffeur.

— Vous êtes mon sauveur.

La voiture était confortable et l’homme courtois. L’adresse était à peine à un kilomètre de là, mais ça, je n’aurais jamais pu le deviner, la course ne me coûta presque rien et on me déposa devant une bâtisse où quelques jeunes de mon âge discutaient. Le taxi parti, je me trouvais dans une rue quasi vide un dimanche soir, à part ces quelques étudiants.

Je me tins là, devant eux, ma valise à la main et ma plante sous le bras. En l’absence de Marie-Angélique qui aurait déjà entamé une discussion et aurait trouvé le moyen de se moquer de l’un ou de l’autre, j’étais sans voix. Un grand maigre souriant, me demanda où j’allais exactement. Je lui tendis mon papier avec l’adresse. Il se précipita pour me montrer. Nous avons contourné un bâtiment et nous accédâmes à une grande cour que plusieurs immeubles encadraient.

— C’est ce bâtiment-là. Tu veux que je t’accompagne.

— Merci, ça ira.

Je décernai une légère déception dans ses yeux. Il attendait certainement de pouvoir connaître un peu plus cette grande brune élégante. Il fit demi-tour après m’avoir souhaité une bonne soirée.

Le bâtiment s’ouvrit sous l’action de ma clef, deuxième étage, première porte à droite. La clef joua, je soufflai. Sur une petite table qui me tendait les bras, je posai cette plante qui m’avait suffisamment encombrée. Dans une armoire se trouvaient des draps que j’étendis, puis je cherchai ma chemise de nuit dans ma valise et m’écroulai de sommeil.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Haldur d'Hystrial ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0