6 - La rentrée

8 minutes de lecture

Je suis contente : la fin septembre est moins canniculaire. Je peux enfin sortir sans me sentir telle un beignet dans l’huile frite ! On respire un peu mieux en classe et je pourrais revivre un peu, si les profs ne nous accablaient pas de travail. Avec toutes les normes et les règlements qu’ils nous nous bourrent dans la caboche, la mienne va exploser comme une pastèque.

Malgré ça, la formation est utile et mes notes pourront servir dans bien des situations. J’ai déjà repéré que nos plans du centre ne sont pas tout à fait conformes aux exigeances. Quelques retouches seront nécessaires, mais je te rassure, il n’y a rien de grave !

D’ailleurs je suis pressée de voir l’avancée des travaux. J’espère qu’ils n’ont pas oublié de creuser pour le puits canadien, l’espace prévu pour les retenues d’eau, l’emplacement des batteries sodium…

La bonne nouvelle, c’est que deux semaines sont presque passées depuis ma dernière venue et qu’enfin je vais pouvoir rentrer chez nous. J’ai hâte que le week-end soit là et surtout, vivement les vacances. Encore un mois.

Maintenant, je souffle un peu et reprends notre histoire. Tu m’as raconté ton arrivée dans le Territoire de Belfort, mais habitant sur place, je n’ai pas connu de déménagement. Je passe directement à ma version de la rentrée universitaire.

En me réveillant ce matin-là, vers cinq heures et demie du matin, ma cervelle avait commencé à bouillonner, je stressais en me posant mille questions. Alors, ne tenant plus au lit, je me suis levée, me suis rendue dans la salle à manger, ai préparé mon petit déjeuner, et ai vu mon père débarquer. Il portait le costume qu’il a dû mettre deux fois dans sa vie, du genre à son mariage et à mon baptême… J’exagère à peine, parce qu’il devait aussi y avoir le baptême de mon frère, nos communions… Et cette cravate qu’il portait autour du cou était serrée comme une corde à celui d’un pendu. Ce n’était pas ses vêtements habituels et tout son être semblait crier qu’il s’agissait d’un déguisement.

Ma mère a suivi, elle était habillée avec un tailleur grenat et des talons, ça lui allait beaucoup mieux, son métier l’avait habitué à ces vêtements. En entrant dans la salle, elle m’a immédiatement foudroyée du regard lorsqu’elle a vu que je portais une de mes salopettes en jean de tout les jours et un T-Shirt orange. J’ai choisi de l’ignorer.

Les vêtements de mes parents me laissaient présager une surprise pour le moins désagréable, considérant qu’à cette heure-là mon père travaillait habituellement dans un champ et que ma mère était encore au lit du fait des heures tardives de son emploi de secrétaire municipale.

Ce que je craignais s’est alors produit.

— Nous t’accompagnons ce matin ! me fit ma mère un sourire fier sur les lèvres.

J’ai eu envie de me frapper la tête contre les murs.

— Ce n’est pas tous les jours que notre fille entre dans une école d’ingénieur, il faut marquer le coup !

De son côté, mon père rajustait sa cravate fier comme artaban. Lorsque j’ai fini de manger, le moteur de la voiture tournait déjà. Mes deux parents m’attendaient. Je me sentis rassurée qu’ils n’aient pas eu le projet de m’emmener en tracteur. Je dus leur signaler qu’il me restait une heure avant de penser à quitter la maison, même en m’y rendant à pied.

Ils finirent par abandonner et attendirent dans notre pièce à vivre, pendant que je consultais les messages de mes amis qui s’apprêtaient, eux aussi, à découvrir leur nouvel établissement. Lorsqu’enfin le temps est arrivé, je suis grimpée dans la voiture. Quelques minutes plus tard, mon père se garait sur le parking de la butte surplombant l’UTBM, près de l’entrée principale.

J’ai salué mes parents de la main après avoir claqué la portière, mais ma honte a porté le rouge à mes joues, lorsque mon père a finalement coupé le moteur et qu’ils sont sortis de la voiture. J’étais à deux doigts d’imploser. J’ai pris une grande inspiration et me suis calmée. D’accord ils étaient là, ce serait un moment de honte à passer, mais il paraît que ça n’a jamais tué personne. Je n’en suis pas certaine.

J’ai pressé un peu le pas pour les distancer, mais ils m’ont vite rattrappée. Mon père avec de grands pas, ma mère avec le petit “Tac-tac-tac” de ses talons, signe qu’elle courrait. J’ai levé les yeux au ciel pour signaler à celui qui nous écoutait peut-être, qu’il exagérait un peu sur ce coup-là.

Nous avons descendu les escaliers qui mènent à l’accueil et j’ai vu mon père entrer tout fier dans les locaux, se précipiter vers l’employée. C’est alors qu’il lui a expliqué que sa fille était admise dans cet établissement et qu’il aimerait savoir où se passaient les inscriptions. La personne lui a indiqué une queue où patientaient déjà de nombreux étudiants.

— Vous voyez. Il n’y a pas de parents, remarquai-je

Ils m’ont alors dévisagée :

— Tu ne vas tout de même pas dire que tu as honte de nous ! s’indigna ma mère.

— Maman, c’est pas ça, c’est juste que… Ce n’est pas prévu pour que les parents soient là, regarde par toi-même.

Leur mine déconfite m’est apparue clairement. Ils ont tourné les talons et ont commencé à rebrousser chemin. Ma mère m’a tout de même souhaité « bonne école ma chérie ». Je me suis juste dit que le primaire était terminé depuis un moment et qu’elle aurait pu adapter la formulation. J’ai soupiré en me disant que je ne pouvais pas vraiment leur en vouloir.

Je me suis alors dirigée vers cette file d’étudiants qui me semblait interminable afin de finaliser mon inscription administrative. Quand je suis entrée dans la pièce, une grande gigue se faisait prendre en photo pour sa carte d’étudiant. Je me suis dit qu’une nana de quatre mètres de haut, des talons, des fringues d’une sophistication absolue et un air aussi supérieur ne pourrait jamais devenir ma pote. Ce qui n’est pas tout à fait juste, parce qu’avant de devenir ma petite amie, puis ma femme, tu as été une copine exceptionnelle.

Des employés ont vérifié mes diplômes, ma pièce d’identité et tout un tas de choses ennuyeuses. Quand j’ai entendu les montants que certains devaient payer, cela m’a glacé le sang. Je n’avais pas ça sur mon compte en banque, surtout que j’avais dû sortir une bonne partie de mes économies pour aider mes parents à me payer un ordinateur convenable. Mais j’ai vite compris qu’en tant que boursière, je n’aurais pas grand-chose à sortir de ma poche.

Après ces quelques démarches, j’ai rencontré quelques autres nouveaux élèves qui ne savaient pas plus que moi où aller. On nous indiqua le chemin à suivre pour se rendre aux tests de langues, qui permettraient à l’administration de nous affecter dans des groupes. Après l’ennui mortel qui suivit ces sélections ségrégationnistes, il était déjà midi. Des élèves en blouse bordeaux, nous conduisirent à ce qu’ils appelaient le “RU” qui désignait finalement le restaurant universitaire, une façon plus élégante de nommer la cantine.

On nous avait donné notre carte d’étudiants, sur celle-ci on pouvait stocker de l’argent pour des photocopies ou pour manger. Après quelques manipulations foireuses, j’ai réussi à transférer quelques liquidités sur ce fameux compte. J’aurais de quoi tenir un mois. Dans la file du RU, je retrouvai deux anciens camarades de lycée. On se mit d’accord pour se retrouver autour d’une même table. Ce n’était pas mes meilleurs amis, mais leur présence me permettait de me rassurer au milieu de tous ces visages inconnus. On a discuté de nos appréhensions, de l’ennui des files d’attentes, de nos vacances…

Après manger, une nouvelle épreuve nous attendait. Les élèves qui nous avaient déjà encadré plus tôt nous répartirent en petits groupes pour un test sur des matières scientifiques. Je me suis retrouvée avec mes deux comparses dans une pièce bondée de monde. Je me suis bien demandée comment faire sérieusement un travail dans ces conditions. Un grand barbu à la mine sévère nous a distribué des copies. J’ai commencé à regarder les exercices. Les premiers étaient faciles, mais après quelques questions je n’y ai plus rien compris. Il y avait des signes mathématiques que je n’avais jamais vus de ma vie ! J’ai regardé autour de moi et tout le monde avait l’air aussi perdu. Quelque part j’ai été un peu rassurée. Le barbu passait dans les rangs, s’arrêtait de temps en temps devant un étudiant ou un autre en bombardant des « C’est nul », « Ça vaut rien » « Qu’est-ce qu’on a recruté cette année ». Je n’avais jamais vu un professeur se conduire ainsi ! C’était donc ça, l’enseignement supérieur !

On a rendu notre copie et l’on nous a guidé vers un amphi où l’on a commencé à nous expliquer tout un tas de choses concernant notre scolarité, le déroulement de l’année, la charte informatique… À la toute fin, le barbu est arrivé, agitant fièrement des copies.

— Nous avons tout corrigé, et c’était très mauvais.

Dans la salle personne ne riait.

— Mais c’est pas grave, a-t-il fini par s’esclaffer, parce que c’était une blague. Les exercices présentés étaient impossibles à faire pour votre niveau. C’était juste pour vous mettre dans l’ambiance !

Pendant un moment j’ai eu envie de le broyer, mais son sourire sympathique a eu raison de ma colère.

Là, une onde de soulagement a traversé la salle. J’ai même vu la grande gigue qui se faisait prendre en photo quand j’étais dans la salle des inscriptions, pousser un soupir de soulagement.

Les gens de l’AE, l’association des étudiants, nous ont ensuite présenté leurs actions, ça avait l’air sympa, pendant le mois de septembre il y avait des fêtes presque tous les soirs. Cerise sur le gâteau, aujourd’hui même, il y avait une bouffe où les nouveaux allaient se retrouver à la maison des étudiants, dans la convivialité et de surcroît la gratuité. Je n’allais pas manquer cela !

J’appelai mes parents pour leur dire que je rentrais tard après un repas. Ma mère m’a conseillé de passer à la maison pour me changer, mais je lui ai expliqué que c’était vraiment à la bonne franquette et qu’à part deux ou trois coincés, tout le monde était en jean et T-Shirt. Je n’avais pas du tout l’intention de faire un aller et retour inutile.

La fameuse soirée avait lieu en dessous du restaurant universitaire, dans une immense salle ouverte aménagée par et pour les étudiants. Quand j’ai enfin franchi l’entrée, j’ai été surprise d’y voir de grandes tables installées et une ambiance qui s’annonçait tout sauf ennuyeuse. Il y avait déjà des piles de cartons de pizza et des packs de Krom. Une soirée agréable en perspective.

Je m’assis à une table un peu au hasard. La grande fille snob était sur une autre table pile en face de moi. Les garçons avaient l’air de chercher une place à côté d’elle, mais j’ai rapidement vu que c’était à peu près la même chose pour la plupart des filles : il faut dire que nous n’étions pas nombreuses. Heureusement j’échappais un peu à la règle, ma petite taille et mes courbes un peu trop prononcées y aidaient. Quelque part, tant mieux.

Après les pizzas, les gens se sont regroupés debout pour parler, il y avait un peu de musique, c’était agréable.

Dans un coin de la salle, cette fille qui ne pouvait paraître inaperçue, était entourée de tout un tas de garçons qui semblaient se battre pour capter son attention. Mais elle restait froide, distante, le regard perdu dans le vide.

Je regardai autour de moi… personne ne s’y pressait. C’est là que je me suis demandé laquelle d’entre nous était la plus seule des deux.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Haldur d'Hystrial ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0