7 - Marrainage
Salut les copines, c’est Tartif.
J’interviens dans votre petite histoire aujourd’hui, à la demande de Touref, en tant qu’organisatrice du parrainage à l’UTBM. Comme à l’époque j’étais vice-présidente de l’AE de l’époque, je suis effectivement bien placée pour en parler.
Mais avant tout je renfile ma casquette de cheffe d’entreprise dans la construction de bâtiments bioclimatiques, pour vous faire un petit topo sur l’avancement des travaux. J’ai eu des retours de la part du gros œuvre et pour eux tout va bien. On est dans les temps, la météo devrait tenir bon jusqu’au séchage initial des fondations. Côté chevaux, vous n’avez pas non plus de soucis à vous faire : ils devraient être bientôt tranquilles, le plus gros du bruit est quasiment terminé. Mais quelle idée aussi as-tu eu Estelle de vouloir les acheter aussi tôt ? Je me le demande bien. Enfin…
Sinon, Toutef, la mise en œuvre de ton nouvel algorithme d’optimisation énergétique de nos constructions se passe à merveille. Tu es un génie ! Nous observons déjà une amélioration de cinq pourcents ainsi qu’un confort calorifique ressenti par les résidents nettement en hausse. Si l’on ajoute toutes les innovations technologiques menées par Charlotte, j’ai fait le choix du siècle en pariant sur vos deux talents. Je ne regrette pas de cet échange de deux bâtiments contre une l’utilisation de vos cerveaux.
Assez parlé boulot, essayons de revenir dix ans en arrière, ça ne va pas être de la tarte, parce que mes souvenirs sont assez lointains.
D’abord qu’est-ce que le parrainage et à quoi ça peut bien servir ? En général pas à grand-chose, mais en ce qui nous concerne, je crois que ça aura forgé une belle amitié et un partenariat fructueux. Institutionnellement, l’utilité principale est de ne pas laisser les nouveaux dans la panade et d’avoir un ancien à qui poser des questions élémentaires. Dans la soirée on choisit aussi le surnom que l’on utilisera avec les copains de l’établissement. Pour donner un exemple, je m’appelle Rebecca Rouillon. Par association d’idées, ont transformé mon nom en reblochon, puis Tartiflette et enfin Tartif.
Au niveau de l’organisation des événements, c’est tout un cirque. Et vous vous imaginez bien qu’on n’avait pas tellement le temps de chômer. En théorie, on est une poignée s’en occuper, mais en réalité, il n’y a que Vic et moi qui faisions vraiment du boulot. Les autres, ça papotait, jacassait, pinaillait… Ils avaient même le culot de nous reprocher d’effectuer du mauvais travail alors qu’ils s’étaient tourné les pouces. Je te jure, les mecs savaient mieux parler – et picoler – qu’agir. Je te parie que si on les avait laissés faire, on serait encore en train de discuter pour savoir si on prenait un traiteur ou si on faisait tout nous-même.
Avec Azinc – Victoire implique Azincourt même si c’est une défaite –, on a vite tranché. Il valait mieux faire un repas pas cher, parce que sinon certains élèves ne seraient pas venus, faute de finances. Donc on a réuni les bonnes volontés, on a concocté un menu facile en grandes quantités et c’était parti : un repas végétarien, en pensant à ceux qui ne mangent pas de porc ou pas de viande du tout. Donc pour l’entrée-apéro, des paquets de bretzel industriels salés – c’est pas cher, ça remplit les estomacs et ça éponge l’alcool –, le tout évidemment accompagné d’un punch bien dilué. Question du plat principal, des pâtes avec une sauce pesto faite maison, franchement c’est vite torché. Le truc étant de trouver assez de basilic, mais on a complété avec des épinards. Pour le dessert on vous avait servi un riz au lait.
Ça a été simple pour connaître la participation : on a fait des stats sur les années précédentes. On a donc prévu six-cent personnes. Avec cinq-cent nouveaux, cent ne viendraient pas et l’on a prévu deux-cent futurs parrains et marraines potentiels Pour calculer les quantités, il a suffi d’un tableau Excel. On s’est démerdées pour faire les courses à deux, en n’oubliant pas la picole. Ça n’a pas traîné.
Une belle équipe d’une vingtaine d’étudiants motivés, s’est mise eu travail dans les cuisines du RU, dès le début de l’après-midi, lorsque les employés ont rendu leurs tabliers. Le repas était prêt pour le début de soirée. D’ailleurs ça, vous devez le savoir, vu que les années suivantes vous avez donné des coups de mains !
Après, il nous fallait encore une dizaine de bonnes âmes pour le service. C’est quand même étrange que ce genre d’aide, sur trois mille étudiants, soit difficile à trouver. Je me demande quel type d’ingénieurs nous formons en France, des gens qui ne savent que mettre les mains dans leurs poches ? J’embaucherais pas ce genre de limace qui ne savent que bayer aux corneilles. Enfin, trêve de considérations mal placées, on les a trouvés, mais il a fallu pleurer.
Évidemment, en plus de préparer la nourriture, il y avait tous les liens avec l’administration du RU, les autorisations du chef d’établissement qui nous regarde de travers lorsqu’il s’agit d’alcool, alors que… j’imagine qu’il en a bien bu lui aussi dans les fêtes étudiantes quand il était jeune… Enfin bref, il y avait tout un tas de paperasse à gérer. Et si vous croyez que c’est le président qui s’en est chargé, vous vous mettez le doigt dans l’œil, parce que celles qui ont tout fait c’est Tartif et Azinc.
Alors pour continuer sur le boulot, il fallait aussi se trouver une dizaine de salles de classe pas trop grandes, pour recevoir tout le monde. Vous imaginez, on passe quatre-cents personnes, sur dix salles pendant quatre heures, ça fait quarante personnes dans chaque salle, et donc six minutes par bizut, il ne faut pas traîner. Naturellement, il y a fallu décorer la salle, mettre un peu d’ambiance pour que ceux qui arrivent aient l’impression d’un truc grandiose avec une touche de cérémonial. Fallait que ça claque. On a trouvé des tentures je ne sais où, on les a installées, on a bouché les fenêtres, mis des bougies et le ton était donné.
Quand tu organises une chouille, tu sais que toi, tu vas pas manger, jamais le temps. Il y a toujours des emmerdeurs pour te demander ci ou ça. Donc la stratégie, c’est de manger avant ou après. Vu qu’après c’est mort parce que c’est toujours trop tard, on a mangé avant, vite fait sur le pouce avec le staff de la cuisine.
Bien évidemment, il fallait aussi récupérer les sous pour rembourser le prix de la fiesta à l’AE, on a installé une table et deux anciens pour gérer la boutique.
Comme je le disais tout à l’heure, le principe d’une soirée de parrainage, hormis picoler, manger et danser, est de trouver un parrain ou une marraine pour chaque nouveau, et accessoirement un surnom. On disposait de la liste globale de tout le monde, l’un d’entre nous arrivait dans la salle avec la liste, braillait un nom, le susnommé était conduit dans la salle avec son parrain ou sa marraine si l’en avait trouvé un, ce qui était souvent le cas. Mais d’autres en étaient démunis. Et à ceux-là, il fallait bien leur en affecter un.
Donc, pendant que nos braves bizuts commençaient à se taper la cloche, nous, on s’installait dans la salle pour les recevoir. Pour cette tâche bien plus amusante que la vaisselle, on trouve beaucoup plus de main d’œuvre et en bien moins de temps. J’étais dans une salle avec Azinc, notre pote Kidance — Lucien GrandJean… petit… qui dance —, et sept autres mecs.
Au niveau du protocole, c’était simple. Le bizut entrait, nous présentait son parrain ou sa marraine, on le notait dans un tableau excel. Après on faisait des blagues plus ou moins intelligentes sur son nom, et on finissait par s’entendre sur un surnom.
Donc, comme on disait tout à l’heure, six minutes par têtes, il ne fallait pas chômer. Pour certains c’était immédiat et pour d’autres… plus compliqué. Vous imaginez bien que Fleury est devenu Mérogis, Tartan se transforma en Pion et Duval en Ronfleur et le tout en quelques secondes seulement.
Mais ne sous-estimez pas l’inventivité de certains. Parce que même quand il n’y a rien d’évident, il faut trouver absolument quelque chose.
Ainsi Andres est devenu Reviens, parce que Andre, ça faisait Andros, une marque de compotes, et comme il y a des compotes à la fraise et que quand tu ramènes ta fraise c’est comme te dire de revenir… Sinon Besson s’est vu affubler du sobriquet Slip. Parce que Besson ça ressemble à “baisse ton ”. Et slip pour le côté comique. On avait proposé muet pour lui aussi, parce qu’à un muet c’est difficile de lui dire de baisser le ton, mais slip c’était beaucoup mieux. Pour résumer, un rien nous amusait.
Dans la salle où j’étais ça a plutôt bien commencé. Le souci a débuté avec l’entrée d’une fille. Quelques-uns parmi nous commençaient à être dans un bel état d’ébriété, certains même étaient déjà sacrément en arrivant. Je n’avais rien dit jusqu’alors, ils s’étaient tenus à carreau.
Elle est arrivée, fière et droite, un peu effrayée par ce qui l’entoutrait. Je n’ai pas senti une grosse envie de rire dans son regard. On aurait dit un ange immaculé perdu au milieu d’une porcherie.
— Estelle de la Tour, je viens de Paris.
L’un des garçons commença
— Tour niquer, on va l’appeler “Niquer”.
Un autre enchaîna en citant une chanson ringarde et débile :
— Allez viens faire un pt’it “Tour” à la maison.
Le suivant fut pire encore et en rajouta une couche au cas où le précédent n’avait pas été assez clair.
— Viens faire un tour que j’te montre ma trompette, on va l’appeler trompette ou… pète.
Ça partait vraiment en live, je me mettais à la place de la pauvre fille. Je proposai
— Ben, tour… Estelle, la Tour Estelle la Tour Eiffel, ça t’irais, t’es Parisienne, et toute grande, ça te conviendrait ?
Elle me regarda un peu comme si j’avais été une bouée de sauvetage au milieu d’un océan, puis lâcha un timide « oui » et estima que ma proposition était moins graveleuse. Je proposai donc le diminutif Touref auquel elle acquiesça.
Je marquai une pause, elle était venue seule, pas de parrain ou de marraine en vue. Je l’interrogeai et elle m’expliqua qu’elle n’avait pas vraiment rencontré qui que ce soit depuis son arrivée. L’un des lourdingues fit remarquer qu’elle était « bien roulée » selon son expression et qu’il ferait bien un tour de Touref. Je dus alors hurler : « VOS GUEULES ! » et tapai un grand coup sur la table. Devenant toute rouge, j’indiquai aux trois poivrots le chemin de la sortie.
Au lieu d’obéir discrètement sans faire de vague, ces idiots se mirent à grommeler des excuses débiles, minimiser leurs propos, arguer qu’ils étaient là pour rigoler et que ce n’était pas une pétasse comme moi qui allait les en empêcher.
— Dehors j’ai dit et FERMEZ VOS SALES GUEULES DE MERDE !!!!!
J’avoue que je m’étais emportée sur le coup. Touref me regardait, l’air interdite.
— Je suis désolée, excuse-moi Touref… Je crois que j’y ai été un peu fort.
Ses deux grands yeux apeurés se sont mis à me dévisager, incrédules, alors que les trois merdeux sortaient de la salle. La grande fille timide, après avoir évité une chute, ne m’en voulait pas. Au contraire elle me signifiait ses remerciements pour l’avoir comprise et protégée. Elle m’a même affublé même d’un « madame » qui m’a bien surpris.
J’ai alors proposé que les filles soient automatiquement prises en charge par une marraine pour éviter ces débordements de connards et lui ai proposé de la prendre comme filleule. Elle a accepté du bout des lèvres.
— Bon, ben, je suis ta marraine. Je suis Tartif. Je te contacte pour te montrer les lieux, Sévenans, Belfort, Montbéliard. Je te ferai faire le tour.
Elle hocha la tête.
— Merci… Tartif.
Quelques autres se succédèrent, puis ce fut le tour de Charlotte. Elle n’était pas accompagnée non plus.
Alors comment tu t’appelles ?
— Charlotte Caudrais. Je suis d’ici.
Bon, on te trouve un surnom. Quelques idées fusèrent. Elle nous dit que tant qu’on l’appelle pas boulotte, ça irait. L’un proposa Lolotte, elle trouva ça trop classique, un autre Draisienne parce que Caudrais…ienne, un troisième avança « Culotte » ça la fit rire. Mais c’est Azinc qui a eu l’idée de génie : Cancoillotte. Une ancre locale, l’utilisation de son nom et son prénom.
Kidanse leva la main.
— Si t’as pas de Parrain… je veux bien…
Je le coupai net en lui disant que c’était un gentil garçon, que je savais qu’il n’allait pas lui faire de mal, mais qu’on avait dit que les filles seraient marrainées et non parrainée, que je n’allais pas faire d’exception, sinon ça finirait par déconner.
— Je prends. Je m’appelle Victoire, tu peux m’appeler Azinc.
C’est comme ça que vous êtes devenues nos filleules.

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