8 - Soirée d'intégration

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Tu es partie aussi vite que tu es venue, il va bien falloir que les enfants et moi nous y habituions, j’attends la Toussaint avec impatience. Devoir vivre en passant mon temps à attendre que tu reviennes près de nous n’avais pas été dans mes plans initiaux, tu t’en doutes. Un jour je vais craquer et je tiendrai un calendrier où je barrerai les jours. Tu sais comme on voit des prisonniers le faire dans la littérature. Sinon je concevrai un algo avec un bras mécanique qui fera le boulot à ma place, histoire de ne pas oublier une coche. Il reste désormais neuf mois.

Dans ton dernier texte, lire la perception que tu avais de moi au premier regard, m’a bien amusée, mais sache que moi aussi je t’avais repérée dès le premier jour. Lorsque j’ai vu cette armoire à glace – ton père – débarquer en costume trois pièces à l’accueil, je me suis dit : « la pauvre fille ». Et honnêtement, je te plaignais. Tes mots ont ravivé mon souvenir, j’ai revécu l’événement comme s’il se déroulait à l’instant. Je pense qu’on pourra en rire quand tu reviendras. Quelque part, ce n’est pas mieux que moi avec mon orchidée que j’avais dû traîner comme un boulet depuis Paris.

Dans la journée, nous avons reçu une visite de chantier menée par notre chère Tartif en personne. Elle vient juste de me quitter. Comme je n’y connais rien, je suis soulagée d’avoir profité son œil d’experte. Elle a constaté la même chose que toi sur les fondations : les ouvriers ont réalisé un bon travail, ils n’ont rien oublié.

Aujourd’hui les enfants ont été adorables. Ils t’ont fait des dessins que je joins à mon envoi. Tu vas apprécier la qualité artistique de nos petits ! Pour t’éclairer sur la scène ainsi crayonnée, elle se déroule à la gare et maman Lolotte fait des coucous par la fenêtre en envoyant des bisous et des cœurs à nous trois. Les enfants les attrapent avec un filet à papillons. Ces deux coquins ont en eux une qualité d’abstraction exceptionnelle : tu pourras découvrir par toi-même la portée artistique de cette œuvre moderne. Heureusement que j’ai eu les explications !

Je me retrouve maintenant seule avec nos deux dormeurs dans leurs petits lits d’une part et ma tranquillité de l’autre. Je me pose alors, et m’apprête à revenir dix ans en arrière afin de te conter notre soirée d’intégration. Tu en as probablement toi aussi un souvenir inoubliable.

Au matin, on m’avait expliqué que je serais dans le groupe D. L’idée de ces groupes de première année, dans un établissement qui ne compte pas réellement de classe, permettait de créer des cellules de gens qui se connaissent, partagent les TD et TP, mais aussi de simplifier l’emploi du temps. Une fois mon groupe connu, j’ai pu m’inscrire dans les différents cours.

Pour l’après-midi, ma marraine m’avait contacté. Elle me proposait de visiter les locaux de Belfort où se déroule la formation en informatique. Azinc serait présente, mais aussi sa filleule que je n’avais jamais rencontrée et Kidance. Je pensais qu’il serait intéressant d’être présentée à une jeune fille de ma promotion, car je ne connaissais encore personne. Ce n’est pas que je ne souhaitais pas rencontrer du monde, mais je ne savais pas faire le premier pas, et j’ai l’impression que la plupart des autres me percevaient comme inabordable. Pour couronner le tout, j’aurais préféré éviter ceux qui avaient tenté de m’approcher : ce n’était pas les plus fins.

À une heure de l’après-midi, j’étais au rendez-vous sur le parking étudiant, en bas. Lorsque j’arrivai, Tartif, Azinc et Kidance discutaient devant une camionnette blanche et s’accordaient apparemment sur la manière de l’occuper. Lorsque j’approchai, je vis au volant la jeune fille aux parents envahissants.

Tartif m’expliqua :

— Tu t’assieds devant avec moi, Kidance et Azinc occuperont l’arrière. On allait pas t’asseoir là !

Elle me regarda d’un air de dire, « toi la Parisienne avec tes longues mains fines et ta jolie robe, je ne t’y vois pas. »

Je grimpai tant bien que mal et failli trébucher en entrant dans l’habitacle. La jeune fille blonde me tendit une main grâce à laquelle je me stabilisai. Je bredouillais des excuses quand elle me fit une bise, comme si nous étions les meilleures amies du monde.

— Charlotte. Ou Cancoi.

— Merci pour ton aide. Estelle de La Tour. Touref.

Azinc s’était assise de manière précaire à l’arrière avec Kidance. Elle me signala que Cancoi était sa filleule et qu’elle avait accès à la camionnette de la ferme de ses parents. Tartif me présenta comme étant sa protégée.

Tout en cherchant comment attacher ma ceinture, j’admirais cette petite blonde de mon âge capable de conduire un véhicule aussi volumineux, alors que je ne m’étais jamais assise à un siège conducteur d’un quelconque moyen de locomotion.

— On va à Belfort, on profite du voyage pour vous montrer les lieux, mais on y va surtout pour ramener du matériel qui servira à la soirée d’intégration, expliqua Tartif.

Je compris qu’elle était du genre à tout optimiser.

Le camion démarra, la conduite était un peu brusque : le véhicule démarrait avec puissance et freinait fort. Je plaignais Azinc et Kidance qu’on entendait parfois valser à l’arrière. Le voyage dura une vingtaine de minutes. Il était délectable de voir ma fameuse marraine se plaindre de la lenteur des automobilistes. Si elle avait habité Paris, elle serait devenue folle depuis longtemps.

— Et alors vous êtes dans quel groupe pour les TD ? demanda Azinc.

C’est en même temps que Cancoi et moi répondîmes “D !” Je la regardai, ses yeux rencontrèrent les miens, l’étonnement se voyait.

Nous nous garâmes sur un parking. Tartif nous désigna plusieurs immeubles par leur lettre B, F, E, I, H, A et D dans l’ordre où ils apparaissaient à nos yeux. Un peu plus loin se trouvait la maison des étudiants, la ME. Les bâtiments hétéroclites ne dataient visiblement pas de la même époque. Le I, qui hébergeait l’Accueil et le H attenant, brillaient par leur modernité ; le F comme le B, tout en brique semblaient appartenir à un passé industriel. Au bout de l’énorme bâtiment B, vers lequel nous nous dirigions, se dressait une tour de verre battant pavillon UTBM. Je me fis la remarque que cette tour détonnait étrangement d’avec le reste du bâtiment.

Elle nous conduisit alors à l’intérieur. Nous montâmes au deuxième étage où était installé le département informatique. La visite n’était pas passionnante, mais je découvris les classes qui m’accueilleraient après le tronc commun. Il s’agissait surtout de simples salles avec ou sans ordinateurs. Les murs étaient vieux et moches, mal isolés, mais le matériel informatique semblait correct. Au final c’était le plus important.

Nous visitâmes ensuite le premier étage où se trouvait le bâtiment énergie. Charlotte nous signala que c’était celui-ci qu’elle visait. Au niveau du matériel utilisé, cela avait l’air beaucoup plus ludique, il y avait même un petit train dans une des salles de TP.

Tartif nous fit rapidement voir ce qu’ils appelaient le Crunch LAB, un fablab. Ce tiers lieu permettait à de jeunes entrepreneurs, des particuliers ou des étudiants de profiter de matériel moderne et de réaliser leurs projets.

Nous fîmes le tour des autres bâtiments et l’on en vint au fait. Il fallait transporter des praticables de scène pour la grande soirée d’intégration annuelle. Nous entrâmes dans une salle remplie de matériel, au sous-sol du B. Tartif nous désigna une pile d’éléments à déposer dans la camionnette. Je regardai Azinc et Tartif en transporter un, et Cancoi en embarqua un autre avec Kidance. Et moi, je restai sur le côté sans trop savoir quoi faire. Alors je me mis en bout, prête à saisir le suivant. Enfin Cancoi arriva.

Mes doigts glissèrent sous la structure que j’essayai de soulever. Cancoi l’avait déjà en main, son visage ne trahissait aucun effort particulier. Je pris mon courage à deux mains et y parvint à mon tour. Tartif avait rapproché le véhicule, mais sur le peu de distance que nous devions parcourir, je manquai de tomber plusieurs fois. Cancoi me demanda si ça allait, et je répondis que oui, alors que c’était plutôt non. Ça n’allait pas du tout. Au fur et à mesure que nous avancions, je souffrais de plus en plus du poids, mes mains menaçaient de tout lâcher. C’est ce qui serait arrivé, si Kidance n’était pas intervenu à la dernière seconde pour venir m’épauler.

Mais je voulais y arriver, je ne voulais pas que l’on me voie faible comme je l’étais, je voulais me montrer utile. Je retournai prendre le praticable suivant que je portai avec Azinc. Charlotte vint vite me soutenir. Je lui lançai un regard de remerciement.

Au voyage suivant, c’est moi qui lui prêtai main forte, même si elle ne paraissait pas en avoir besoin. Je repensai à mon père qui me disait que ce serait bien que je puisse arriver à me débrouiller toute seule dans ma vie, il avait raison et cet effort y contribuait. Je réalisai que pour la première fois dans ma vie, j’avais aidé à faire quelque chose, j’avais fait partie d’une équipe et reçus des remerciements. Au fond de moi, je me sentis heureuse.

Au retour il fallut décharger, je tentai de montrer mon utilité, mais heureusement, beaucoup de monde se présenta pour prêter main forte. Je réussis à porter un élément avec Cancoi. Ensuite je m’excusai et partis me changer pour la soirée. Je n’allais pas m’y rendre avec des vêtements salis par le travail !

Après avoir mangé un peu et m’être occupée de mon orchidée, je revins pour la fête. Il y avait déjà de l’ambiance. Sur l’estrade un groupe de musique, probablement local, jouait d’instruments électriques. Je n’y étais pas habituée et cela faisait beaucoup de bruit. Charlotte était au milieu avec d’autres jeunes et se trémoussait, une canette de bière à la main.

Dans un coin, Tartif, Azinc et Kidance papotaient, je pris le chemin de leur table je m’arrêtai à un mètre, attendant que la vice-présidente m’indique un siège, ce qu’elle fit. Je la remerciai, en bredouillant que je ne connaissais pas grand monde. Elle m’assura que c’était chill, selon son vocabulaire, et qu’après tout j’étais sa filleule.

Au bout d’une heure, la population augmenta drastiquement, de même que les effluves d’alcool. J’eus droit à des remarques fort peu agréables comme quoi j’étais selon l’expression “bonne”. Je commençais à en avoir marre de devoir côtoyer une gente masculine ivre qui se permettait tous les débordements. Charlotte, qui avait fini par s’asseoir avec nous, écopait de remarques aussi désobligeantes qui la désignaient comme ayant un gros “boule”. Elle en rejeta vertement plusieurs, mais je ne pouvais plus le supporter et elle, selon toutes les apparences, était au bord de l’explosion.

— Ça pue trop la testostérone ici, se fâcha Tartif. On se casse. Ils se démerderont pour ranger.

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