9 - Soirée à la Miotte

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Tu sais Estelle que j’adore l’art moderne, les compositions abstraites… Ah non, ce n’est pas moi la Parisienne… Je plaisante, mais les dessins de nos enfants m’apparaissent très clairement. Ces jolis gribouillis n’ont pas l’air de représenter grand-chose, mais j’imagine sans peine tout le cœur qu’ils y ont mis, l’histoire qu’ils se sont racontés en les traçant, et tout ça m’émeut, je vais les imprimer et les disposer au-dessus de mon lit.

Tu es un peu gonflée, tu commences à me raconter notre soirée d’intégration et tu coupes juste quand ça commence à devenir intéressant. C’est donc à moi de raconter la suite si j’ai bien compris ! Puisque tu insistes, je m’y mets et ce sera bien fait pour toi si tu n’es pas vue sous ton meilleur jour. À y bien réfléchir, je comprends, parce que c’était mon idée d’aller là-haut. D’ailleurs, je serai heureuse d’y faire un tour lorsque je reviendrai. J’aime toujours autant la vue, quelle que soit la saison et l’heure, on y emmènera nos petits.

Si je récapitule, la soirée tournait au vinaigre pour nous et on en avait raz la casquette. Donc Tartif a eu la bonne idée qu’on s’arrache. On s’est levés les cinq et l’on a décampé. La patronne nous a demandé où on voudrait aller et moi j’ai proposé la Miotte. Évidemment, tu ne savais pas où c’était ni ce que c’était, mais tu as suivi. Comme d’habitude à l’époque tu suivais, seulement parce que c’était l’option qui se présentait à toi, sans avoir rien choisi. Je suis fière des progrès que tu as faits depuis.

J’avais ramené le camion à la ferme et j’étais revenue avec la vieille bagnole que mes parents me laissaient généralement. Arthur la bricolait de temps en temps et elle roulait toujours. Donc, j’avais le moyen de prendre la tangente avec des amis.

Comme j’avais déjà picolé, Azinc a pris les clefs et on a embarqué de quoi boire un coup, avec et sans alcool et on a mis les voiles direction Belfort. On est arrivés en ville et Azinc a eu l’idée de montrer le lion, les fortifications et la vieille ville à Estelle. Le regard de Touref trahissait qu’elle était surprise de découvrir qu’il y avait quelque chose à découvrir dans cette ville, elle a fini par nous le dire, ajoutant qu’à son arrivée elle n’avait vu que la gare TGV et une rue à Sévenans. Depuis, à part un approvisionnement en taxi au supermarché à quelques kilomètres de là, elle n’était sortie que pour se rendre à l’université.

C’est à ce moment-là que j’ai compris que la grande gigue aux airs distants était peut-être seulement une personne timide, un peu, voire beaucoup perdue et qu’elle avait certainement besoin qu’on lui montre la région. Je me suis alors promis de faire attention à elle, et peut-être même jouer au guide inculte. J’en ai alors profité pour lui raconter que le Lion de Belfort que nous venions de voir avait été sculpté par Bartholdi, que les fortifications venaient en partie de Vauban, mais modifiées ensuite par Axo, et que c’était pour ça que nous n’avions pas eu droit à la reconnaissance de l’UNESCO.

Depuis le parking du lion, on a emprunté la route entre les fortifications et ensuite nous avons grimpé cette pente raide qui mène à la petite tour de la Miotte. Azinc a garé la voiture sur le parking proche du sommet de la colline, et nous avons continué notre ascension à pied. Touref avait l’air de galérer avec ses longues jambes fines et ses hauts talons ne l’ont pas aidée lorsque nous avons foulé la pelouse, mais elle ne disait rien. Son visage semblait résolu.

Azinc, Tartif et Kidance étaient partis devant, Estelle et moi marchions de concert.

— C’est un endroit que j’aime bien parce qu’il y a une belle vue. Mais c’est aussi un lieu que les Belfortains aiment bien.

Je lui fis l’explication touristique telle que je la connaissais. La tour qui surplombe la ville devant nous, était depuis longtemps un symbole pour les habitants, de manière plus intime que la forteresse et son lion. Elle viendrait d’une construction médiévale dont on ne sait pas grand-chose. Le fort qui est autour était par contre bien plus récent, sa construction date du XIX°siècle. Cette tour a connu bien des avaries : elle a été détruite puis reconstruite plusieurs fois mais reste importante dans le cœur des Belfortains. La légende urbaine veut que les cigognes partent de là pour livrer les bébés. Il y a même une chanson populaire :“Les rejetons de la Miotte” pour dire que tous les Belfortains viennent d’elle.

Début septembre il y avait encore pas mal de monde qui montait à la tour. Des jeunes buvaient des coups en discutant, certains faisaient un feu, un barbecue. Mais c’est pas cela qui m’y avait attiré. Je me suis approchée de la murette qui peut-être un jour avait fait partie d’un ensemble défensif. Enfin, j’ai montré à mes nouvelles connaissances le panorama. Dans la nuit naissante, tout au fond, on distinguait vaguement l’ombre des Vosges. Au loin, les maisons éclairées brillaient comme des petites étoiles tandis qu’aux pieds de la colline s’étendaient les eaux de l’étang des forges sur lesquels la lune et les réverbères proches se reflétait. L’eau était calme et sa vue reposante.

Les trois anciens de l’UTBM se sont mis à parler ensemble, je suis restée à côté de Touref.

— C’est cette vue que je voulais te montrer.

— Ce ne sont pas les lumières des rues parisiennes… mais ce côté paisible, je dois avouer que c’est agréable.

— Tu viens de Paris ?

En effet elle venait de là-bas. Elle avait laissé sa famille pour la première fois et le manque se faisait sentir. Elle ajouta qu’il y avait aussi quelqu’un d’autre qui comptait beaucoup pour elle et dont l’absence lui était insupportable. Avec quelqu’un que j’aurais mieux connu, j’aurais sauté à deux pieds dans le plat, quitte à commettre une bourde, mais avec elle je n’ai pas osé creuser pour savoir de qui il s’agissait. Je me suis imaginée un petit ami. Je me suis tournée vers elle, une larme coulait sur sa joue. Je lui ai exprimé mes regrets, sachant par avance que ça ne servirait à rien. On est restées un bon moment l’une à côté de l’autre sans dire un mot, nos regards perdus dans la nuit.

Nous sommes restés là, cinq étudiants fuyant la foule et les insultes, simplement à contempler la nuit et ses étoiles. Au bout d’un moment j’ai distribué les canettes que j’avais resquillées à la soirée. Touref n’en a pas pris, elle n’a pas accepté non plus de soda : la Krom était une bière de mauvaise qualité et les sodas étaient bourrés de sucre.

On s’est ensuite assis en tailleur, formant un cercle. On s’est amusés à quelques jeux simples et amusants : mimes, devinettes… Nos trois amis riaient à toutes les bêtises que je faisais, et je n’étais pas la dernière pour rire aux leurs. Touref souriait timidement, mais au moins ce n’était plus des larmes.

Le temps passant, j’ai remarqué que Kidance riait particulièrement plus à mes blagues qu’à celles des autres. Je me suis souvenue qu’il s’était proposé pour être mon parrain quelques jours auparavant. Il n’était pas insistant ou gênant, alors je n’ai rien tenté pour le remettre en place. Cependant, je devais garder cette information quelque part dans ma tête, que si ça continuait, je lui parlerais un jour ou l’autre de ma bouée de sauvetage : Simon.

L’air s’est alors raffraichi. Touref n’avait pas de gilet ni rien de chaud à se mettre. Elle ne disait rien, mais je la voyais trembler de temps en temps.

— On devrait peut-être rentrer, il commence à faire frisquet !

J’ai méticuleusement ramassé toutes les canettes et capsules que je trouvais, certaines saletés étaient déjà là à notre arrivée, mais pour moi, la protection de la nature n’était pas une option. Arrivée à la voiture, j’ai jeté tout cela dans un sac qui traînait dans le coffre. Azinc m’a repris les clefs de l’auto et s’est assise au siège conducteur. J’ai laissé Touref et ses grandes jambes s’asseoir devant et me suis entassée avec les autres derrière. La voiture a commencé à brouter au démarrage et a refusé de démarrer.

— Je crois que la batterie est dans le rouge !

Je le voyais bien depuis l’arrière. On a fini par sortir du véhicule, malheureusement nous étions la dernière voiture encore sur le parking, personne ne viendrait avec une pince croco.

Touref était atterrée.

— Mais qu’est-ce que l’on peut faire ? Ta voiture ! Tu vas faire comment ?

Je me suis étonnée qu’elle pensait plus à mon problème qu’à rentrer chez elle, alors que Tartif proposait déjà qu’on commande un Uber et qu’on verrait pour la voiture le lendemain. Seul problème, je n’aurais pas voulu que mes parents découvrent que j’avais flingué quelque chose, ils ne me l’auraient pas laissée de si tôt. J’ai alors eu l’idée d’appeler Simon, et comme ça Kidance arrêterait de se faire des films sur moi. C’est d’une voix ensommeillée qui me répondit qu’il arrivait.

En l’attendant nous sommes calfeutrés dans la voiture pour nous réchauffer. On ne parlait plus trop, l’ambiance était retombée. Il a fallu une demi-heure à Simon pour nous rejoindre. Pendant qu’il se garait nous sommes sortis du véhicule et dès que sa portière s’est ouverte je suis allée le saluer.

— Merci d’être venu si vite ! Je te présente mes nouvelles connaissances, Tartif, Azinc, Touref, Kidance.

Je me suis tournée vers eux :

— Simon, mon petit ami.

J’ai remarqué une moue de déception sur les lèvres de Kidance. J’avais fait ce qu’il fallait sans rien brusquer. Je peinais à me reconnaître. Quelques secondes seulement après, mon capot était ouvert, et Simon examinait ce qui se passait.

— C’est bon Je te change la batterie elle est morte, faut dire qu’elle est vraiment pas toute neuve.

Il avait tout prévu, c’était vraiment un mécano dans l’âme. Il a sorti une batterie, a joué un peu du tournevis, et dix minutes plus tard la réparation était terminée. Azinc a fait jouer la clé et le moteur est reparti au quart de tour. Si j’avais ressenti la moindre attirance pour lui, il est évident que je lui aurais sauté dessus.

Touref a alors tendu un gros billet à Simon.

— Tiens, c’est pour toi, pour la batterie.

Il a écarquillé les yeux, protesté en disant que c’était bien le double du prix, mais elle a insisté des yeux, tendant un peu plus l’argent.

— Je suis bonne à rien, au moins ça, je peux faire.

Il a fini par mettre le billet dans sa poche en murmurant des remerciements gênés. Après quelques échanges amicaux, Simon nous a quitté, pressé de se recoucher. Touref avait la mine défaite. Lorsqu’Azinc est sortie de la voiture et que j’ai repris les clefs, j’ai pris ma place au volant, je devais la déposer quelques pâtés de maisons plus loin. En m’arrêtant je l’ai interpelée.

Elle s’est retourné, je l’ai regardée.

— Tu as dit que tu n’étais bonne à rien, ce n’est pas vrai.

Sa vision des choses était que dans le vrai monde, elle ne savait rien faire. Elle savait programmer mieux que beaucoup de gens, était férue de choses et d’autres. Mais faire quelque chose de ses mains était hors de ses compétences, le monde réel semblait pour elle plus abstrait que des lignes de code. Ainsi, avec ses parents riches, elle s’est dit qu’elle pouvait au moins aider en payant la réparation.

J’ai dédramatisé. Avec les praticables de scène elle a fait de son mieux, et ce n’était pas bien grave si elle n’avait rien pu faire avec la voiture, seul Simon était équipé pour ce genre de choses.

Elle a fini par me sourire et me saluer de la main.

— Merci.

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