10 - Journée de cours

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Je rentre à l’instant de la maternelle. Tu auras peine à me croire, mais je suis excédée, lessivée, effondrée : ce matin, nos tornades ont tourné à l’ouragan ! Mon exagération est limitée. Tu aurais vu Agathe en plein milieu de la route, hurlant qu’elle n’irait pas à l’école, imitée comme il se doit par son frère… Ces deux terreurs ont beau n’avoir aucun lien biologique, leur gémellité dépasse de loin une date de naissance. Il y a quelque chose de l’ordre du psychique.

J’ai certainement commis une bourde en leur révélant que Maman Lolotte arrivait à la gare ce soir. L’information les a complètement électrisés et naturellement ils souhaitent ne pas rater ton arrivée. Ce qui est louable en un certain sens, mais difficilement supportable dans un autre.

Commencer à écrire m’a calmée, mes idées s’éclaircissent, ma pensée positive petit à petit, ce moment d’écriture est béni. Si j’y réfléchis bien je suis un peu comme eux, toute excitée d’enfin te rencontrer après deux semaines d’éloignement et je ne cache pas ma joie depuis que je sais que ton vendredi s’est miraculeusement vidé d’heures de cours, d’autant plus que la modification est pérenne ! Je ne pense désormais plus qu’à te serrer dans mes bras. Le décompte du temps jusqu’à dix-huit heures et cinquante-sept minutes, va me sembler des années.

Je relis ta dernière page de souvenirs. Je me souviens avec émotion de cette sortie agréable à la Miotte, la belle vue, et cette jeune femme, que je découvrais à peine, à mes côtés. Maintenant je sais que tu avais dès cet instant décidé de t’intéresser à moi, j’ai bénéficié d’une chance exceptionnelle. Tu me fais rire aussi, car je n’avais jamais eu l’idée que Kidance avait flashé sur toi. Je ne m’en étais pas du tout rendu compte et la surprise a été totale. Quelle blague ! Je suis bluffée de constater comme tu es parvenue à t’en sortir rapidement, et sans causer de dégâts.

Je reprends donc le récit, mais je vais d’abord réaliser une petite ellipse temporelle. La vie universitaire a commencé à prendre son cours. À part pour l’anglais, Cancoi et moi rencontrions surtout les étudiants de notre groupe. Sur vingt-quatre élèves, la classe dénombrait seulement six filles. Une minorité inquiétante, mais c’était approximativement la moyenne pour notre établissement. Sur les six, je ne connaissais que Charlotte et je n’aurais jamais été à l’aise avec un garçon pour constituer un binôme. Elle ne semblait pas non plus avoir rencontré beaucoup les autres étudiants, c’est alors avec un certain naturel que nous avons constitué une paire.

Alors que nous entamions la troisième semaine d’octobre, je sortais du brouillard nocturne dans la chaleur de mes draps. Comme chaque matin, mes yeux à moitié ouverts se tournèrent vers l’orchidée près de ma fenêtre. Dès le lendemain de mon arrivée, j’avais cherché sur le web pour connaître les modalités de son entretien. Ce n’était pas simple, mais je tenais plus que tout à la garder belle et en bonne santé, comme s’il s’était agi de Marie-Angélique elle-même. La plante, en véritable princesse, acceptait une belle lumière, mais jamais d’exposition au plein soleil. Chaque semaine, je devais baigner ses racines le temps qu’elle s’abreuve, pour ensuite lui offrir un bouchon de la bouteille d’engrais que ma douce m’avait fournie sur le quai de la gare. Au final, peut-être que sans le vouloir elle avait trouvé la plante qui lui ressemblait le mieux.

Ses fleurs encore jolies me faisaient penser à ma chère Marie-Angélique. Je jetai un œil aux derniers messages envoyés par ma chérie. J’y trouvai quelques mots d’amour, des petits cœurs stylisés, rien de tel pour commencer une bonne journée. Mon sourire se dessina immédiatement et je répondis par quelques gentillesses. Je préparai mon petit déjeuner, chose que, ma mère faisait à ma place lorsque j’étais à Paris et commençai à savourer mon chocolat chaud… c’est alors qu’un tremblement agita mon téléphone.

Charlotte : « Je t’attends pour le TP de méca, tu fais quoi Estelle ? »

Je jetai un coup d’œil à l’heure qu’il était… Il n’était pas sept heures quarante-cinq, mais neuf. J’avais déjà loupé un cours et j’arriverais difficilement à l’heure pour le suivant.

Estelle : « J’accours, pardonne-moi »

Charlotte : « Mais qu’est-ce qu’il t’arrive ? Faut te réveiller ma grande ! »

Après avoir envoyé une excuse pathétique je passai mes vêtements en toute hâte, presque sans regarder ce que je mettais, la honte. J’atteins la salle à la dernière seconde, complètement essoufflée, alors que les autres étudiants s’y engouffraient.

Je me plaçai immédiatement près de Charlotte qui venait de s’installer à la table où nous devions travailler ce jour-là. De ses yeux bleus, elle me lança un regard noir. Je baissai le mien en demandant pardon.

— On en parle plus tard, Estelle, je ne vais pas laisser couler comme ça cette fois-ci.

J’acquiesçai. J’avais exagéré, je le savais. Si Charlotte m’annonçait sa volonté de ne plus travailler avec moi, je comprendrais, mais je serais dévastée de perdre une amie et terrorisée à l’idée de devoir trouver une remplaçante.

Chassant ces pensées parasites, je pris connaissance de l’énoncé de l’exercice du jour . Nous devions étudier le comportement d’un ressort selon la charge que l’on y accrochait, effectuer des tracés afin de vérifier les lois de la physique vu en cours et évidemment tirer des conclusions de nos observations.

— Tu as fait le compte rendu du TP précédent ? me demanda-t-elle .

Mon regard la fuit et je pinçai les lèvres, l’air coupable. Elle me lança un regard meurtrier et me signala d’un ton sec qu’elle s’en était occupée. Elle ne m’avait posé la question qu’avec un espoir ténu.

La séance s’étira, je faisais les manipulations, relevais les données. Cancoi prenait des notes. Nous parlions à peine. Je ne savais pas quoi dire, quoi faire pour m’excuser.

En chimie, le prof rendait des copies. Quand il s’arrêta à moi pour me rendre mon travail, il secoua la tête, allongea le bras qui tenait ma feuille et je pris connaissance de mon quatre sur dix. Il me dit que je valais beaucoup mieux, ce qui ne me réconforta guère. Depuis une semaine, j’enchaînais les notes sous la moyenne. Je n’eus pas à tourner la tête pour savoir que ma binôme pestait sur ma faculté à accumuler les défaites. Il n’y avait qu’en informatique où j’avais récupéré un vingt sur vingt, mais c’était si facile que je n’en tirais aucun mérite. J’étais consciente que je ne prenais pas la bonne route pour réussir mes Unités d’Enseignement et obtenir mes crédits en fin de semestre. Mais je ne savais pas comment rattraper mon retard.

À cette allure, je serais réorientée, mon père aurait honte de moi, la mère de Marie-Angélique me regarderait de haut, maudirait notre union. Mon amitié avec Charlotte risquait de prendre l’eau. Enfin, j’étais en train de compromettre mon avenir.

Arriva l’heure de manger. Je tentai d’échapper au regard de Cancoi, mais elle ne me lâcha pas et m’entraîna au RU, puis jusqu’à une table pour deux. Son regard sévère me transperça, j’avais envie de cacher mon visage dans mes mains, mais je fus prise d’un sursaut de courage et osai affronter le regard de mon amie qui débuta les hostilités :

— Estelle !

Un son, fort, net et précis. Je ne pouvais l’ignorer. Elle continua :

— Putain, mais qu’est-ce que tu fous ! Merde !

Je ne lui signalai pas qu’elle venait d’utiliser deux grossièretés à la suite l’une de l’autre. Je pris plutôt une grande respiration en cherchant à parler, mais les mots refusaient de sortir. Je finis par en murmurer quelques-uns dans une barbe que je n’avais pas, pour exprimer mes excuses en ce qui concertait les travaux pratiques. J’ajoutai que je me rattraperais désormais, que je ferais les efforts nécessaires, puis je l’ai suppliée de ne pas me lâcher.

Son visage se fit plus calme, mais je la voyais déçue.

— Les TPs, c’est une chose, mais ce n’est pas le plus important, je fais les rapports, nous nous en tirons. Ce qui m’exaspère ce n’est pas pour moi, c’est pour toi ! Tu es une personne bien plus capable que moi, tu l’as déjà montré, mais tu déconnes. On arrive aux médians et tu dégringoles. Mais ma vieille, ton travail individuel, je ne peux pas le faire à ta place !

Je me taisais, je me sentais bête, incapable. Elle parlait mieux qu’aucun prof n’aurait pu le faire. Son visage exprimait à nouveau une colère.

— Réveille-toi Estelle, merde !

Une larme était montée à son. œil, je voyais bien que je la peinais. Je me sentais désarmée en face d’elle C’était bien évidemment de ma faute. Mon propre visage ne devait pas être beau à voir.

— Tu sais, il y a tous ces trucs avec l’AE. Tartif, elle a besoin de moi.

Je pris sur moi pour lui expliquer : ma marraine me trouvait toujours des occupations le soir et naturellement, je n’osais jamais refuser ses invitations. Aussi, je passais mes soirées à donner des coups de main à l’association des étudiants : pour une fête, un événement quelconque. Elle pompait mon énergie et moi, je ne travaillais guère.

— Faut que t’arrête ça tout de suite. Ta scolarité est beaucoup plus importante que les soirées étudiantes. Et, aussi sympathiques que sont nos marraines, tu ne peux pas tout faire. Elles sont en dernière année, elles ont presque tous leurs crédits et toi tu es en première année, le moment où il faut le plus bosser.

Je le savais, mais, je ne pouvais refuser les incessantes demandes de mon amie. Elle savait demander les choses, me convaincre, m’amener avec elle dans tous les devoirs qu’elle se fixait.

C’est encore Charlotte qui apporta la solution :

— Je vais lui parler.

Le regard de Cancoi était sans appel. Elle proposa qu’on aille la voir ensemble. D’un œil je la vis débloquer son téléhone. À l’envers, je voyais écrit “Tartif”, elle pianota sur le clavier virtuel, et quelques secondes plus tard, une réponse apparut.

— On la rencontre à dix-sept heures.

Je serrai la main de Charlotte dans la mienne en pinçant mes lèvres pour empêcher mes larmes de couler, ce qui n’était pas complètement réussi et je dus en essuyer une.

— Tu es une vraie amie, peut-être la meilleure. Je ne suis pas certaine de te mériter.

Cancoi haussa les épaules comme si ce n’était rien et me dit qu’elle n’en avait pas terminé avec mon cas. Mon sourire finit par revenir, mes yeux rencontrèrent la nourriture que je n’avais pas encore entamée dans mon plateau, et commençai à manger. Sans trop d’appétit au début, mais avec lenteur, mon repas disparut de mon assiette.

À dix-sept heures frappantes, nous nous entrâmes dans le bureau de l’AE. Tartif remplissait apparemment des devoirs administratifs. Charlotte s’avança, sûre d’elle. Cette jeune fille si petite avait une présence exceptionnelle et si elle ne rivalisait pas avec la vice-présidente en termes de prestance, c’est certainement qu’elle ne le cherchait pas.

Je me tenais timidement dans l’embrasure de la porte, prête à repartir, les mains jointes sur mon ventre sans rien dire. Charlotte a salué Tartif en souriant et lui a simplement dit qu’il y avait un problème dont elle voulait lui parler. En la voyant faire, je trouvai sa démarche d’une facilité affligeante et me demandai pourquoi je n’avais jamais été capable de le faire.

Comme on peut se l’imaginer, il n’y eut ni d’une part ni de l’autre, le moindre signe d’énervement. Simplement deux personnes qui se parlaient le plus naturellement du monde.

Lorsque Cancoi eut expliqué le problème, c’est la vice-présidente de l’AE elle-même qui s’est levée, s’est approchée de moi, a saisi mes mains et m’a demandé pardon d’avoir exagéré et gâché mes premiers mois de scolarité. Elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle me demandait. Elle avait tellement l’habitude d’exiger toujours plus de chacun, et comme je ne disais jamais non, inconsciemment, elle en a profité.

— Il faut savoir dire non quand ça ne va pas, conclut-elle.

J’acquiesçai d’un geste presque imperceptible. On apprend de ses erreurs et j’en retiens différentes choses. Je me suis confronté à la réalité, au service des autres. J’ai aussi compris que je pouvais dire non. Entre la théorie et la mise en pratique l’on sait qu’il y a toujours un certain écart, mais embrasser ce concept était déjà un pas en avant.

Nous ressortîmes du bureau, laissant notre copine à son travail. Charlotte m’adressa un grand sourire.

— Tu vois, ce n’était pas bien difficile.

Elle me regarda avec une certaine tendresse, je ressentis cette profonde amitié émaner d’elle.

— Et maintenant, épreuve suivante, tu vas venir faire tes révisions en ma compagnie. T’as pas le droit de dire non sur ce coup-là. Binôme un jour, binôme toujours !

Au bord des larmes, je la remerciai.

— Oui, chef !

J’avais enfin trouvé quelqu’un qui me dirait quoi faire, mais cette fois-ci, dans le bon sens pour mes études. J’étais sauvée.

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